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Roman Live On Line

Nu York

#038 Dialogues, doublages et doublures.

Smokey me refile des articles de temps en temps, depuis plusieurs années. Il travaille dans un bureau sans fenêtre, encombré de paperasses, lumière au néon allumé depuis dix ans, au fond d’un couloir dans les locaux du journal ; moi je travaille home en solo. On a un peu le même style d’écriture, je suis sa doublure en quelque sorte. Quand il va trop lentement, je double. Quand il ne veut pas ou quand il ne peut pas traiter un sujet, il me le refile. Je le remplace au pied levé, quand il est à la bourre. Personne y a jamais rien vu. Mais en ce moment tout est au ralenti, Smokey ne m’a rien donné à faire ni pour le Village Voice, ni pour aucune de ses publications dérivées.
Crise de conscience ou crise financière, crise de la foi ou conflits armés, crise de croissance ou crise sanitaire, rage de dent ou crise de nerf, crise sociale ou choc pétrolier, crise politique ou nucléaire, crise de la musique ou pandémie et cancer, crise existentielle ou alimentaire, on est tous les enfants d’une crise. Faut faire avec ou sans, rfaut réapprendre à vivre différemment, Réduire ses prétentions, changement d’option. Comment c’était avant ? C’était le paradis n’est -ce pas… Y avait du boulot, du pognon à la pelle, suffisait d’en vouloir et la vie était belle. J’ai pas connu ça moi, je suis né du chaos, je serre les poings full contact sur le ring. Chaque jour je me bats, j’suis pas K.O, j’balance des coups à droite à gauche, et qu’ça swingue. J’assume au jour le jour. Régate au bord à bord. Garder l’humour plutôt qu’hurler à la mort, ça sonne comme une chanson.
Alors en ce qui nous concerne, Smokey et moi c’est quoi la raison? Est-ce que le pot aux roses a été découvert ? A moins que… Je crois me souvenir qu’il y a deux mois, j’ai eu comme une embrouille avec un de ses copains. Y a comme un rapport de cause à effet. On cherche des explications qui justifient une crise ou les raisons d’un dysfonctionnement. On a besoin de savoir, de trouver un coupable, de nommer un responsable, on aimerait remplir le vide des questions qui restent en pointillés.
Vu que la période de l’année peut servir de prétexte à des rapprochements, je vais lui présenter des vœux avec des excuses en ruban. Je n’ai aucun scrupule avec les excuses. Les excuses lubrifient les rapports humains.
Mon père lui ne s’excusait jamais. Il croyait qu’on devait rester ferme sur ses positions, une conviction militaire: celui qu’on a chargé de défendre un pont se fera tuer plutôt que de reculer d’un centimètre. Ces comportements héroïques ont fait l’Histoire, mais je n’ai jamais eu à voir la vie comme ça. Quand je le voyais s’enliser dans une erreur, figé dans sa morale, paralysé par ses principes, je ne comprenais pas pourquoi il pensait qu’il faille être psychorigide pour avoir de l’autorité. Sans être soumis, ou opportuniste comme une montgolfière portée par les vents, je crois au contraire qu’il faut savoir devenir comme l’eau ; quand on est froid on devient comme la pierre de gel.
Quand on tourne sur place tel un derviche, les mots se transforment en vrille, ils peuvent trouer le bois du plancher des relations. Chacun fonctionne dans sa logique propre, on peut commettre des offense sans même le savoir. L’autre fois, j’ai appris qu’un type intelligent que j’estime par ailleurs me détestait parce qu’au cours d’un cocktail, j’ai dit qu’il confondait Springsteen et Dylan. Depuis ce jour il paraît que ce type me déteste et s’il pouvait me pousser sous un métro, il le ferait. Juste pour ça ! Les gens sont hyper susceptibles. Ils se vexent pour un rien. Fragiles et orgueilleux, ils réagissent au quart de tour. Ils ne savent plus encaisser. Les gens sont devenus comme du duvet, un rien les émeut. Ils n’ont plus le temps de prendre du recul et confondent les infos superficielles et celles qui ont de l’importance, ils confondre le doigt avec la lune ou le poisson avec l’eau.
Pour en revenir au pote de Smokey, il y a deux mois, j’ai dit ce que j’avais sur le cœur, quand je m’imbibe, ça me désinhibe.

Un aigle blessé punaisé sur le mur, tout un symbole pour cet ancien soldat. On dirait que Smokey porte un pantalon de treillis sur la figure, tellement les poches qu’il a sous les yeux sont gonflées. Je le reconnais à peine.
– Les analyses n’ont pas été bonnes, qu’est-ce que tu veux…
Les médicaments transforment son visage. Je m’excuse, il m’interrompt.
– T’oblige pas avec les excuses, t’inquiète, j’entends ce que tu me dis, mais t’y es pour rien. Tout le monde est dans le sac. La presse aussi vire au Web, l’info change de main, man. On tient debout sur une île de glace qui fond jour après jour. On fait des signes aux avions qui passent, mais ils ne peuvent pas atterrir, même si de temps en temps y en a un qui se pose sur l’eau (rires).
Smokey redevient grave.
– Même le New York Times a hypothéqué son immeuble pour s’assurer des liquidités… C’est un cercle vicieux, avec la crise, on a moins de pub, tu piges ? Compressions en perspective, je ne peux rien pour toi… La crise d’un côté la gratuité de l’autre.

Je m’échappe vers 6.30. Smokey m’envoie chez son beau-frère qui cherche des bras sur jambes pour distribuer des flyers. Je suis prêt à accepter n’importe quel travail. Le soleil se couche. Un soleil d’or avec des ombres violettes. La lumière est belle. Le sol sèche, quelques flaques brillent encore.

C’est noël, la ville est bondée. Elle n’a jamais accueilli autant de monde. Un record d’affluence. Trop de monde sur le trottoir et dans les trains de voitures. On solde à 70%. On fait du chiffre coûte que coûte. Pas des bénéfices, on vide les stocks, on réalise. Les consommateurs consomment, ils sont dans leur hystérie de Noël, ils ne pensent à rien.

Un jour, il fait froid, le lendemain, les températures sont douces et clémentes. Et puis à nouveau, il fait terriblement froid, avec un vent Nord, et les jeunes filles mal habillées attrapent des angines à 280$.
En cassant ma tirelire, je me suis payé une statuette en bonze, un Bouddha bidonnant qui me regarde sans me voir… Il va me porter chance, j’en ai besoin. Bientôt ce sera mon tour, j’en suis certain. Mon Bouddha me dit ça. Les choses ne disent rien, mais elles vous révèlent à vous-même. Elles font apparaître des fleurs qui ne poussent qu’une seule journée, les graines sont enfouies sous le sol aride de l’esprit au jour le jour et puis pour quelques heures des idées fleurissent. Je suis le dernier sur la liste, donc le prochain, bientôt je serai appelé.

Toute la tension de l’escargot dans mes doigts serrés sur le volant. La comédie humaine défile devant mon pare-brise, je suis aux premières loges dans ma caisse. J’ai trouvé un job pour quelques jours : sillonner les rues du Midtown au volant du corbillard noir du restau « Doctor Jeckykll et Mr Hyde ». C’est un « hearse » custom Chevrolet avec des hiboux en plastique collés sur le toit et un vampire qui sort d’un cercueil à l’arrière. De temps en temps je déclenche le hululement qui fait sursauter les touristes sur le trottoir ; ça fait rigoler les gosses.

Il est 8 heures du soir, j’ai fini ma journée. Je suis arrêté à un feu rouge sur la 5ème avenue devant l’Apple store, il y a une queue de 50 mètres devant l’entrée, pas étonnant qu’ils annoncent 35 milliards de $ de bénéfices. La gratuité de la musique, de l’info rapporte gros à ceux qui vendent les accès à cette gratuité. Un type, sur un vélo avec l’air fracas sous un bonnet orange, me fait un signe amusé de la main, je lui lâche un hululement. Un grand black avec un sac-poubelle attaché autour des hanches, pantalon moulant panthère façon Isaac Hayes et plateforms-shoes s’immobilise devant moi. Apparemment mon hululement ne l’a pas fait rire. Il gesticule, je ne comprends rien à ce qu’il dit. Il a l’air en colère, mais bon, on ne sait jamais. Il esquisse quelques pas de danse et son grand manteau vole dans le vent. Plutôt cool comme vision, je me croirais dans un vidéo clip. Il fait encore quelques pas vers la gauche, s’approche d’un livreur Chinois sur son vélo, lui parle à l’oreille. L’autre ne bronche pas. Soudain, le Chinois tombe de son vélo, il s’écroule par terre, foudroyé, il gémit. Isaac le léopard vient de l’embrocher en lui assénant un violent coup de poing dans le foie et puis il reprend son chemin comme si de rien n’était. Sur le sol gelé, le petit Chinois appelle au secours, il supplie. Les badauds l’entourent. Le taxi derrière moi klaxonne pour que je me dégage, mais je peux pas repartir puisque je suis témoin : j’ai appelé 911 depuis mon portable et la centrale a pris mes coordonnées. Les flics mettent du temps à arriver. Un Italien sort du taxi, il frappe à ma fenêtre, il est énervé, il dit qu’il va me péter la gueule si je ne bouge pas mon corbillard, il en a rien à foutre du Chinois, il va rater quelque chose de capital et qu’il me le fera payer. Un médecin sorti de la foule pense que le Chinois a la rate perforée. Au bout de cinq minutes, la police arrive, le Chinois se plaint toujours, il a mal. C’est une agression aléatoire, imprévisible. Je dis ce que je sais à l’un des inspecteurs. Un type dans la foule a filmé la scène sur son téléphone, les flics le branchent sur un écran. Ça servira de preuve. Une des deux bagnoles de police part à la recherche du psychopathe. L’ambulance emporte le corps du Chinois.

Je gare la Cadillac au garage, et je vais manger chez Ron. Je ne sais pas ce qu’on célébre, j’ai entendu parler d’un héritage. 9.30 PM. Il y a une douzaine de personnes. Quelques intellectuels sortent d’un concert de Jazz. Beaucoup d’entre eux sont préoccupés par les tensions internationales que provoque l’attitude du gouvernement d’Israël. Je salue David Greilshammer un jeune pianiste classique virtuose qui vient d’enregistrer des sonates de Mozart. Le frère de Michel a fait des spaghettis aux langoustes grillées, une recette de l’île de la Réunion, un vrai délice. De même avant de plonger on se mouille sous la douche, de même j’écoute les histoires que chacun raconte, des histoires qui s’entremêlent comme les fils d’une tapisserie.
– Il y a eu 500 retards dans les avions à JFK. Les gens dormaient par terre.
– C’était l’exode de Noël…
– Un enfer… Et vous faites fait quoi, vous restez ici ?
– Oui, d’ailleurs y a comme un cadavre dans mon frigo.
– … ?
– On va faire cuire une putain de grosse dinde de 25 pounds. On va se la partager à quinze.
– Tu aimes bien les chiffres…
– On vit dans un monde confus, tu sais les chiffres permettent de mettre un peu d’ordre dans le merdier de la communication…

Ron est en grande discussion avec Parker Fox dont l’expo à Chelsea vient de se terminer. Pour lui le monde entier est phagocyté par les psychopathes qui ont appris comment se comporter dans des écoles. Plus le niveau est élevé, plus ils en font des cinglés.
– Pour vous les médias, dit Ron en s’adressant à moi, c’est devenu sexy d’être un psychopathe…
– On est sous l’emprise d’une bande de psychopathes… Dit Parker en se servant des pâtes.
Je m’assois. Parker me regarde en silence. Il revient d’Israël et son cousin a été tué par une roquette l’année dernière.
– Les mots ont un sens différent selon l’endroit où on les prononce.
– Oui mais ici on est à NY City et les mots volent comme des sacs en plastiques un jour de grand vent. Psychopathe par ci, psychopathe par là, on en met à toutes les sauces. Tout le monde est psychopathe. … Qu’est ce que t’entends par ce mot galvaudé ?
Ron me regarde avec son regard profond rempli d’un peu de condescendance, mais je connais son humour, il est sur sa colonne, Stylite en grande solitude, il ajoute :
– SED Severe Emotionnal Detatchment. Tu comprends, se détacher des émotions. C’est pas moi qui le dit, ce sont les psychiatres quand ils parlent d’un psychopathe. Ils parlent d’un mec qui agit comme ton Isaac léopard, des mecs qui font ce qu’ils veulent, quand ils veulent, ils prennent des décisions froidement, sans se laisser influencer par leurs sentiments. C’est exactement ce que font les gens qui nous dirigent.
– En même temps que ceux qui agissent dans la panique, ne prennent pas toujours les meilleures décisions…
– Les gens qui nous gouvernent s’efforcent de se comporter avec cette attitude inhumaine, comme si leurs jugements objectifs n’étaient pas pervertis par les émotions, donc ils sont « psychopathes » et souvent kitsch en plus… Tu sais, même Obama qui est aujourd’hui un type bien, même lui, porte sur son visage une détermination à te glacer le sang… À mon avis, t’as plutôt intérêt à être de son côté.
-Je le suis.
– Ouais moi aussi, en quelque sorte, « c’est un moindre mal » comme dit Chomsky. (Noam Chomsky c’est la bonne conscience de la Gauche ; quand on veut se dédouaner, on cite ses analyses fines et détachées du commun dénominateur.)

Kenny, nous a rejoint. Kenny est monteur dans une chaîne télé pour enfants, il est aussi chanteur. Je suis allé l’entendre plusieurs fois au Living Room sur Ludlow Street. Kenny raconte qu’un jour, il a pris un coup de pied dans le ventre alors qu’il se promenait dans Central Park avec des potes.
– Tu veux dire, comme ça pour rien ?
– Ouais et c’est bizarre, mais ma première réaction a été de m’excuser. J’avais rien fait, mais j’ai dit pardon au mec qui venait de me taper. J’ai répété en toussant : « Xcuse-moi,man j’savais pas que j’te gênais ». Le mec s’est tiré, et les flics ont arrêté ce taré après qu’il eut beugné cinq autres personnes dans le parc, comme ça sans raison.
Parker complète la phrase sans lever la tête de son assiette, il dit :
– Y en a d’autres qui tuent comme ça juste pour voir. Tant qu’on ne les arrête pas, ils continuent. Parce que faire du mal sans punition, ça donne un sentiment de pouvoir incroyable. Bien plus grand que de faire le Bien…
Je lui demande :
– Ça t’est arrivé quand ?
– C’était il y a quelques années… Et chaque fois que je repasse par là, je crois que je vais croiser un cinglé comme lui !

Pourtant ils ont mis des dizaines d’undercover dans la ville, et ces flics en civil peuvent te tomber dessus à n’importe quel moment. L’été dernier un soir vers six heures, Berry fumait un joint sur le trottoir en sortant de chez Sacha sur Bond Street, quand un jeune mec lui a saisi le bras. Berry est costaud, sentant cette main sur son coude et il fait du krav-maga, il croit qu’on l’agresse et balance le gamin par terre. Son sang ne fait qu’un tour et il s’apprête à le cogner, quand un grand gus en cravate, venu de nulle part l’attrape par l’épaule en lui montrant son insigne de police. Immédiatement, Berry abdique et se retrouve plaqué contre le mur, menotté. On lui demande combien il en vend et tout, « mother fucker » comme dans les films. Il répond qu’il a acheté l’herbe et que c’est juste pour sa conso perso. Les keufs l’embarquent jusqu’à Union Square en lui demandant de leur montrer celui qui lui a refilé sa « beu ». Berry dit qu’il ne peut par reconnaître son dealer.
-Tu te fous de notre gueule ?
Et tout. Ils le brusquent pour l’impressionner, et comme il ne cède pas, on le conduit dans le bas de la ville. Berry est un gentleman plutôt smart avec un costard bien taillé de relations publiques, et sa cravate en soie indienne. Imagine-le en taule la nuit au milieu des homeless « crashpecks » qui se pissent dessus. Il est resté bloqué quatorze heures… En Juillet, et y a pas la clim’, on crève de chaud. Vers neuf ou dix heures du mat’, ils l’ont transféré au tribunal, et de nouveau des heures d’attente avant de passer en comparution immédiate en fin de journée. Le juge a compris que c’est pas un méchant, alors il l’a laissé ressortir avec une fine de 380$ en lui demandant sous le ton de la confidence de ne plus fumer dehors…
– Ben où est-ce que je peux fumer, a demandé Berry, mon immeuble est « non-fumeur » ?
La question est restée sans réponse. Coup de maillet sur le bois affaire suivante.
– … Une journée perdue pour un joint.
– C’est comme tout, ça ne t’arrive pas jusqu’au jour où ça t’arrive, dit Kenny en sortant son petit sac de Ganja.
Kenny est mal en ce moment, d’une part, les ouvriers changent les tuyaux dans les parois de l’immeuble où il habite. Il a fait un film qu’il nous montre sur son portable. Aujourd’hui on n’utilise plus les mots, mais on transporte des images. On voit les ouvriers qui entrent et sortent. Ils ont cassé le mur de la salle de bain, ils crient dans les parois, en effet c’est pas super intime.
– C’est un enfer tu veux dire… C’est pour ça que je me barre à l’Est.
Kenny est tombé amoureux d’une Ukrainienne de 18 ans de moins que lui. Le calcul est facile : il a trente-six ans, elle en a dix-huit. Elle a raté son visa parce qu’elle a avoué au moment de l’entretien qu’elle avait une « sentimental affaire ’ . Les employés du ministère n’aiment pas les amoureuses de moins de vingt ans.
Résultat il repart là-bas pour la énième fois.
– Elle aurait dû mentir !
– Elle ne sait pas mentir, c’est pour ça que je l’aime.
Ron n’a rien dit, il a piqué du nez dans son assiette, mais moi comme je ne sais pas fermer ma gueule, j’ai demandé :
– T’es vraiment sûr de ça ?

Je sors en même temps que Parker qui ne veut pas en rester là on va jusqu’au Terra Blues Bar sur Bleeker street. Michael Powers monte sur scène, il commence à chanter son blues qui dépote du fond de la gorge. Toute cette haine accumulée depuis tant d’années, toutes ces envies, toutes ces pulsions du Sud qui font gonfler nos vaisseaux ; nous sommes à deux doigts de l’infarctus. Heureusement qu’Obama a été élu. Vivement que la mort se casse.

Et puis on va s’en jeter un dernier au « Clandestino » sur Canal. Le plaisir de boire des coups n’a rien à voir avec la boxe. Alcools de feu autour du bar en bois, je bois et les heures s’écoulent. Boire des coups au coup par coup.
Je dis bonsoir au volubile Bird Jones qui jette un regard panoramique quand Toni vient s’appuyer sur mon épaule, il n’a pas l’air dans son assiette, enfin dans son verre plutôt.
-Je fais une cure d’eau, m’explique-t il. Ça me déstresse, tu comprends. Quand j’arrête de boire, ça me détend. J’ai les idées plus claires.
– Pourquoi ? Toi, t’es tendu ? Première nouvelle…
Il me file un ruade. Un silence, il me regarde et m’annonce gravement qu’il vient d’apprendre que son associé pique dans la caisse.
– Comment ça ?
-Ben tous les Samedis, quand je suis dans ma maison de long Island, lui, il apporte des notes de frais bidons, qu’Imagua la manager intègre à la compta et hop ni vu ni connu. Huit cents ou mille dollars chaque semaine ; à l’arrivée, il extrait au moins 40 000 $ à l’année. c’est toujours ça qui est retiré de la redistribution aux investisseurs…
– Ouais et alors ? Quoi ? T’envisage de le débiner ? Tu veux aller à la police?
– … Ben si je le fais ça va cogner, parce qu’une fois le Canadien est venu avec deux gros bras de bucherons de la mafia, et euh, si on s’y était mis, ils auraient fait du petit bois avec nos os.
– En fait j’ai surtout le sentiment que ça te fait chier parce que tu ne l’as pas fait, en fait t’es jaloux ?
Toni se trouve trop gentil, mais il est un peu paresseux, et il se satisfait très bien de leur relation. Il fanfaronne dans le restau en faisant des risettes aux clientes, eti part en vacances tous les deux mois ; l’autre fait le méchant qui vire les employés. Il a trois ou quatre autres restaurants comme celui-ci, il passe de l’un à l’autre et il se sert au passage.
C’est une entente diplomatique entre eux. Plutôt que chercher un affrontement inutile, je conseille à Toni, de trouver une entente. Il s’écarte et va s’installer avec un autre interlocuteur à qui j’imagine il raconte la même histoire.

Sergueï se pose à côté de moi. Il me dit qu’il a signé pour un an avec le Big Apple Circus. Le travail est difficile, faire et défaire sans cesse, il aime ça. Il aime ivre avec la tribu, dans cette famille du cirque, avec l’éleveuse de chiens et sa meute qui aboie toute la journée dans sa caravane qui pue, avec les ex-repris de justice qui se défoncent toute la journée et qui passent le temps dans leur cabine étroite où ils s’entassent à six, avec l’écuyère anglaise qui en a marre de dresser ses chevaux de location, et le vieux clown qui fait des crasses à tous les autres jeunes clowns.
Sergueï se sent loin de sa Russie et le bruit et les couleurs du cirque lui font tourner la tête. En fait, il a rencontré Youn la petite funambule et ils ont décidé de partager leur passion.
– Le cirque c’est aussi une sécurité, tu comprends…
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
-Ben quand même avant tout le monde de l’enfance, quoi.
Youn est très forte et très douce à la fois. En plus de ses représentations tous les jours, elle prépare un nouveau numéro. La corde raide c’est son instrument, en quelque sorte elle joue du violon sur la corde sensible de l’enfance. Son chien prend beaucoup de place dans la caravane. Elle a changé de caravane. Sergeï répare des trucs et apprend le xylophone. Elle prend des poses sex, et ils mangent l’un en face de l’autre. Voilà c’est ça notre vie, me dit-il. Un Hercule huilé en poster géant est scotché sur la porte, les muscles qui transpirent, les veines du cou.
– Tu es un bourreau de travail…
– Non j’ai dit un esclave, oh et puis après tout c’est pareil.

Ici c’est pas de la rigolade. De même je me souviens rarement de mes rêves, de même je ne comprends pas comment j’en reviens à boire plus que ma soif. Les souvenirs de souvenirs peuvent rendre fou.

Repartir et marcher l’air de rien, déambuler dans le froid entre les colonnes de fumée qui montent du sol, marcher sur l’asphalte gelé, marcher à travers le chahut de la ville qui ronronne quand elle dort. Spots flous, lumière fade ou fluor. Je ne me reconnais plus mon reflet dans la glace des vitrines éteintes, j’ai l’impression que je vois double.