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Roman Live On Line

Nu York

#025 Demi-sommeil et giboulées

De larges poutrelles en métal traversent le plafond. Dans mon demi-sommeil, je vois mes habits dans la pénombre, qui pendent au milieu de l’espace telles des chauves-souris dans une grotte aztèque, ou comme des peaux de tritons géants dans une tannerie de saturnien. L’auréole au plafond est sans aucun doute une soucoupe volante immobilisée par je ne sais quelle force extraterrestre, sous ce toit qui ressemble à la coque renversée du dernier avion sans destination piloté par Steve Fossett. Problème : les cumulus sont des montagnes volantes et le cockpit s’est écrasé sur un nuage en pierre. Il pleut averse depuis l’aube. Les gouttes résonnent dans les casseroles placées sous le velux. Nuit de pluie, pluie de nuit. Pleurer la lumière. Il pleut jusque dans mes yeux. Larmes de nuit noyées dans le cosmos. Pleurer et pleuvoir c’est le même « pleu ». Qu’est-ce que j’y peux ? Suis-je responsable de toutes les peines du monde ? De quelle faute suis-je coupable ? Ficelés à l’arbre du devoir, nous sommes tous les martyrs de nos exigences. Entre les grondements du tonnerre, les stridences des sirènes et les syncopes du silence, je suis un épouvantail visé par les démons de ma conscience qui s’entraînent à pratiquer un kyudo d’esthète en tirant vers moi des flèches empoisonnées. J’écope d’une punition divine. J’écope sans arrêt. C’est ma vie que j’écope. Le ciel pleure dans mes mains. Je balance entre humour et magie, et c’est ma liberté. Oui c’est ma liberté de jouer sur les mots. Le vent souffle trop fort. La tête en plomb et la langue lourde, je me suis levé comme un soldat dans le brouillard, pour fermer la fenêtre qui s’était ouverte.
Parfois je suis si fatigué que je n’arrive plus à bouger. Impossible de remonter jusqu’à la mezzanine sur laquelle est installé mon lit. Je m’installe à mon ordinateur. J’aime sa petite lumière bleue. Je voudrais vaincre la fatigue, mais elle me pétrifie. Je somnole. Fausse mise en route. Je pique du nez, mon doigt reste appuyé sur une touche mmmmmmmmmmmmmmmmmmm, ou une autreeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeee, et je vois des kkkkkkkkkkkkkkkkkkkkkkkkkk, ou des lllllllllllllllllllllll qui s’affichent sur une ligne. Mais impossible de me rendormir vraiment.
Le temps change à la vitesse des éclairs. L’hiver change de couleur comme on change de chapitre. Bourrasques de froid.
À cause de ces plocs, plocs dans la casserole, je ne me suis pas recouché. J’ai vu le froid transformer l’eau en neige. Ce froid qui envahit les esprits, qui attise les feux et tue les homeless. Autant que son immaculée blancheur, c’est le silence de la neige qui fascine. La pluie fait du bruit, la neige tombe en silence. La pluie tombe, la neige se pose. La neige vient du ciel depuis quelques minutes. Le chat Gauguin sort les griffes qu’il accroche au tapis. Quel est son cycle de réveil ?
Battements de paupières comme un gros papillon qui traverse mes yeux, les infra-basses subsoniques du moteur d’un véhicule de la voirie nettoyant la rue, me font sortir d’un songe en spirale dans lequel je me laissais évanouir entre deux eaux, tel un barracuda entre des algues et des coraux fluorescents. Regarder le jour se lever sans rien faire, les muscles emballés dans une gangue de fatigue, engoncé dans ce fauteuil profond, une tasse de thé à la main, je me laisse manipuler par les autres moi-même. Sentir la lumière m’habiller minute après minute. Le mystère du jour, c’est comme le mystère de la nuit, les idées tournent dans ma tête à la vitesse de la lumière. Je passe d’une idée à une autre comme un slalomeur entre les portes.
Je repense à nous, je me pose des questions qui n’ont aucun sens. Où es-tu en ce moment ? Que fais-tu ? Louve y es-tu ? M’entends-tu ? Tu as mal au ventre comme chaque mois. Au début ça me faisait plaisir de me retrouver seul, sans avoir de comptes à rendre à cette quotidienneté. Retrouver mes habitudes à moi, mes niaiseries en solitude, retrouver mes tics et mes amis célibataires. Ou me lancer des défis idiots, braver les cons et leur conformisme, faire n’importe quoi et chahuter chaque nuit avec des filles faciles, retrouver le plaisir de m’exhiber sans pudeur, montrer mon corps à ces filles volages qui savaient en faire quelque chose de différent à chaque fois. Au début j’étais content de me retrouver tout court. J’ai passé des nuits allumées, des nuits à chercher les lucioles ou à ramasser les feuilles mortes tombées de l’arbre. Aujourd’hui je me sens las. Je ne suis plus assez frais pour gagner la couronne. Les anges ne descendent plus de leur piédestal. Les filles ne se laissent plus approcher sans combattre. Elles deviennent inaccessibles, fermées comme des échoppes à Jérusalem un jour de Kippour, trop fières pour qu’on brise le vernis. Et puis elles sont aussi protégées par des avocats qui jouent les gardes du corps. Tu réapparais dans mon souvenir.
C’était il y a quatre ans, une mise à l’épreuve, on s’était dit qu’on allait prendre du recul, que ça nous ferait du bien. Qu’on était à saturation. On ne s’aimait plus assez. À mes yeux, tu ne valais pas plus cher qu’une barre de chocolat, et moi j’étais le duvet qui te rendait allergique. Nous nous étions assagis, enlisés dans l’habitude. Tu n’as pas voulu répondre aux questions du test. M’avais-tu trompé comme tu pensais que je l’avais fait ? Je poussais devant moi une pelote d’embrouilles qui roulait sur elle-même comme celle que poussent les scarabées. Je me nourrissais d’elle autant que je la détestais, et tous les psys du monde n’y pouvaient rien changer. Elle était ma peine et ma raison de vivre. À la fin de ces sept années passées ensemble, on avait atteint un mystérieux point de non-retour. Il paraît que « c’est normal », que tout le monde fonctionne sur des cycles de neuf ans. Mais je ne vois pas ce que l’amour peut avoir ou non de « normal ». On s’était cru un temps uniques, seuls au monde, ça nous donnait une force démesurée, on aurait pu tout faire, pourtant il a fallu admettre un jour, qu’on était donc « comme tout le monde ». Le brouillard nous a enveloppé, nos regards se sont laissé embuer, et la neige a refroidi notre passion. On a trouvé cet entendement. Cette stagiaire a pu repartir avec un petit pactole, mon avocat avait su prouver que rien de ce qu’elle affirmait ne s’était déroulé. Sur le papier, j’avais gagné, mais tu ne m’as pas pardonné. Et tu m’as trop soupçonné. La fille est revenue sur toutes ses allégations, mais tu ne l’as pas crue. Je trouvais cela injuste. Sa parole contre la mienne, au fond, c’est elle que tu voulais croire. Nos relations se sont imperceptiblement mises à changer, et je t’ai vu perdre cette gaîté qui faisait ton charme. Tu as juré que tu avais foi en moi, mais tes yeux sont devenus hagards et chassants. À l’agence, on avait sauvé les meubles et évité le procès, l’affaire s’était dissoute, mais toi, tu as pensé qu’on avait acheté son silence. Sur le papier, c’était simple, une affaire comme toutes celles qui nourrissent les cabinets d’avocat, et qui pourrissent les relations employés employeurs. Je n’arrive toujours pas croire que tu aies pu croire les mensonges de cette fille. Des années plus tard, j’ai acquis la preuve que cette stagiaire n’était venue là que pour nous phagocyter. Maguy était une espionne mandatée pour saper ma compagnie. Au fond, tu m’en voulais de quelque chose et la plainte que cette fille avait déposée contre moi fut un bon prétexte pour étaler du linge sale sur la table. Quand j’ai travaillé chez « COMCO», j’ai appris que Maguy connaissait bien Jason Bocco, le chief executive que j’ai retrouvé quand je suis allé remplacer Bloom chez « COMCO ». Il passait pas mal de temps ensemble… À cette époque Bocco s’occupait des livraisons, de temps en temps on lui donnait un truc à faire, mais jamais rien qui aurait pu laisser penser qu’il puisse se retrouver sept ans plus tard à la porte de la direction générale. Bocco a certainement dû intriguer comme un chef pour en arriver là. Toujours est-il que j’ai donc appris qu’à l’époque où Maguy est venue faire son stage chez nous, elle sortait avec ce type. On était une petite agence indépendante et on se débrouillait pas mal, mais on était aussi des concurrents adversaires d’agences comme la « COMCO International ». Jason était leur tueur, chargé d’éliminer les ennemis. Avec une minutie d’horloger, il nous a démonté les uns après les autres. C’est vrai qu’à cette époque, j’avais des faiblesses et il les avait certainement repérées. Quoi qu’il en soit, je n’avais pas les reins assez solides pour lutter contre les perversions de ces requins. Mon agence n’a pas résisté au séisme de l’affaire Maguy Schwarz. Un an après que cette fille qui n’avait en tout et pour tout à me reprocher que de lui avoir écrit un mail dans lequel je lui donnais rendez-vous à mon hôtel lors d’une conférence à Toronto, finalement cette fille avait réussi son coup, puisque j’ai revendu mes trois plus gros clients à « COMCO international ». Quand ils sont venus me voir, sur le coup je croyais que j’avais affaire à des partenaires, et je les ai remerciés de leur soutien puisqu’ils m’ont permis de payer ce que je devais… Alors quand, il y a un an, Kathrine, la femme de Michael Bloom m’a demandé de venir le remplacer, j’ai vu là une bonne occasion de rembourser ma dette. Jusqu’au jour où j’ai mis le nez dans leurs comptes. Alors là, j’ai compris comment ils fonctionnaient, et tout ce qu’avait tramé ce serpent de Jason Bocco pour causer ma perte. Anyway, c’est vrai que nous étions toi et moi arrivé à une étape, un changement de cap, changement de route, changement de rythme. On avait besoin de se reprendre. On se disait que ça n’était que pour un temps, que cette séparation ne durerait pas. Mais finalement je crois que c’est ce qu’on se dit toujours pour ne pas admettre le sens du mot « toujours ».
Pourtant hier soir, au sortir de l’office du vendredi soir à la synagogue Sef de la 75ème, on parlait de choses et d’autres avec mon ami Cohen qui avait accompagné son jeune fils pour voir le rav pour la préparation de sa bar mitsvah, et les voyant si heureux, je me suis demandé, si je t’avais jamais assez remerciée pour tout ce que tu as fait pour moi, tout ce que tu m’as aidé à comprendre ? Les mots refusaient de sortir de ma bouche, et je n’ai pas eu le temps de t’avouer toutes mes gratitudes. Question de pudeur, j’osais dire à d’autres ce que je ne savais pas te dire à toi qui étais pourtant là, à mes côtés. Maintenant, tu as rompu le cercle, tu es passée de l’autre côté de la rivière, tu fais partie d’une autre tribu, tu entends d’autres histoires de famille, tu tires d’autres conclusions, tu conseilles cet autre homme, qui te ressemble sûrement moins que moi. Tu as branché ton toaster sur une autre prise électrique. Peut-être que tu avais raison, nous étions trop proches et c’était impossible car on s’équilibre en s’appuyant sur son contraire. Tu touches un autre corps, tu caresses une autre peau, une autre paume te caresse. Il doit savoir faire des choses mieux que moi, de même je devais en faire d’autres mieux que lui. Est-ce que tu m’as oublié comme je n’ai pas pu le faire ? J’espérais que l’amour de disciple que j’avais pour toi se dissiperait avec le temps, pourtant, je crois que je suis toujours un peu jaloux. J’ai du mal à penser que tu m’aies quitté pour le rejoindre lui… L’embrasses-tu devant tout le monde à Tribeca ou à Harlem ? Tu n’es plus là et tu me manques certains jours encore plus que d’autres.

Longues nuits envoûtées par le désarroi, et cette solitude partagée dans les bars avec d’autres buveurs désabusés avec lesquels je me bagarre parfois comme les démons de Jérôme Bosch se battent entre semblables. Je devrais ceci, je devrais cela, je prends plein de bonnes résolutions quand je m’essuie une trempe et que je roule dans les poubelles, je me jure de ne plus jamais y mettre les pieds, mais la route n’est pas droite et je retourne m’accouder au bar comme attiré par cette ambiance particulière où le fantasme côtoie la réalité.
Il y a ce que je veux faire et ce que je fais réellement. Par exemple, je devrais me faire opérer à nouveau, mais je n’ai pas vraiment les moyens, alors je vis avec ces maux de tête qui me lancent des signaux comme des gongs assourdissant, et je perds l’équilibre comme un patineur qui fait des mouvements de poupée mécanique avant de se ramasser. Quand je bois, finalement ça me rééquilibre même si les murs connaissent le bruit de mes chutes dans les couloirs. Je leur parle puisqu’ils ont des oreilles et ils acceptent de ne pas répéter tout ce qu’ils savent.

En sursaut j’ouvre le portable qui buzz dans ma main:
– Excuse-moi, j’te dérange? Demande Mynah
– Non, pourquoi ?
– Tu as une voix bizarre…
Temps mort, puis elle ajoute:
– On est rarement ce que l’on voudrait paraître.
Je lui demande si elle se croit dans un film avec des dialogues pareils. Mynah appelait juste comme ça.
Raccrocher.
Le sommeil encore sous les paupières, et le corps aussi raide qu’un squelette, je marche sur un objet en métal qui traînait sous le tapis.
-Aïe !
C’est un couteau. Qu’est ce que c’est que ce truc ? Il a dû tomber de la poche de Calder…
Maladroit comme un martien qui vient de débarquer, finalement je me sens plutôt bien réincarné ce matin.

Chaos sur les Highways. Le brouillard et la neige causent trois cents kilomètres de ralentissement. Les autoroutes périphériques saturées, accidents en série. Un bus Greyhound s’est retourné sur la neige, 44 personnes à l’hôpital dont 5 dans un état grave. Le chauffeur roulait trop vite. Il avait trop hâte d’arriver.
Pub.
Révélation des frais de la campagne électorale de Madame Clinton : 25 000 dollars pour les suites du Bellagio à Las Vegas, 11 000 dollars de pizzas en janvier, 95 384 dollars versés à un traiteur dans l’Iowa, 5 millions de dollars en Janvier pour les expertises en communication de Mark Penn et plus de 10 millions de dollars d’honoraires depuis le début de la campagne. Pourtant je me souviens, quand j’étais jeune et que j’ai travaillé un temps comme conseiller en communication du Sénateur Jackson, on subissait la pression de ceux-là même pour qui l’on travaillait. En fait, ils nous demandaient simplement de leur donner raison. Nous étions des conseillers chargés de communication, mandatés pour les rassurer. On avait beau leur proposer des idées nouvelles, elles finissaient toutes au panier. Les hommes politiques sont des charrues, ils ne savent pas reculer. Ils voulaient seulement qu’on les encourage à continuer ce qu’ils avaient commencé. Et si l’on insistait trop pour les faire évoluer, on se faisait lourder. Bataille de nombres. Dans le camp Obama, le stratège en chef David Axelrod et son équipe ont perçu 1,2 million de dollars dont 175 000 dollars en janvier, ce qui n’empêche pas d’entendre dire que s’il est séduisant, son discours sonne creux, et que ses origines musulmanes font de lui le valet des émirats. Je connais un certain nombre de journalistes politiques. Ils aiment cette illusion de pouvoir que leur confèrent le micro et la caméra. Ils s’amusent à tuer ceux qu’ils ont aidés à atteindre le pinacle. Ils font et défont l’écheveau, comme une tricoteuse qui utiliserait toujours la même laine. Si un journaliste politique ou de la page culture –(dont je fais en ce moment partie, je sais de quoi je parle)- apprend qu’il a fait réagir d’une manière ou d’une autre, il se met à bander. Construire et détruire. C’est sexuel, une bonne info ou un scoop, c’est un bâton de dynamite. Les journalistes sont des artificiers. Et puis après usage, sous prétexte de prendre du recul, les mêmes opportunistes dégonflent sans scrupule les poupées qu’ils ont remplies d’air pour mieux les niquer. Un journaliste politique ne diffuse pas de l’information comme ce que l’on pourrait croire, mais plus que cela, il veut « faire réagir » ses lecteurs ou ses auditeurs.
Les News inoculent des shoots d’ « Enerveture », elles font boire un bouillon d’amertume, elles attisent la révolte, proposent des lignes de lucidité distribuent des capsules de défonce tristesse / révolte. Quand on lit un journal, ou quand on regarde un journal TV c’est qu’on veut être énervé. Les News sont des bombes d’idées condensées, écrites par des rédacs chefs qui veulent modifier le comportement de leurs concitoyens. Ils utilisent le pouvoir de la diffusion des idées pour générer tantôt la terreur, tantôt exciter à la révolte ou à l’émeute. Pub.
On annonce que le baril a atteint la cote historique des 100$. Le chagrin et la pitié sont des ingrédients détonants que les journalistes manipulent comme la poudre est un mélange de salpêtre, de soufre et de charbon de bois. Deux sortes de médias fonctionnent : ceux qui révèlent les dysfonctionnements de la planète, les hontes, les fautes, les tares du monde, les injustices, les chagrins, les scandales, et ceux qui proposent des solutions pour le bien-être et l’amélioration de ses capacités.Entre l’un et l’autre on peut créer des guerres de conscience, des guerres de l’Art, guerre du cœur, des guerres cruelles pour servir les intérêts de tyrans pourris, des guerres entre consommateurs avares ou avides, des guerres entre peaussiers et fabricants de fourrures artificielles, entre paysans partisans ou non de l’usage des OGM, ou entre bébés à peine sortis du ventre de leur mère. De quelle guerre est-ce qu’ils parlent ? C’est vrai, on peut à tout moment renier ce qu’on a aimé, changer d’avis comme on change de file en voiture, ou retourner sa chemise tel un torero devant les cornes du taureau. On peut flatter les faibles en leur faisant croire des choses impossibles, on peut faire croire aux moutons que la vie est bêêêêle ou faire croire aux mioches qu’elle est moche. Pour quelques journalistes politiques consciencieux, pour quelques pigistes honnêtes et scrupuleux, combien y a-t il d’escrocs qui s’offrent au scandale par facilité, par bêtise ou par démagogie. Si l’on ne veut pas exploser sur place ou imploser dans son fauteuil, incapable d’agir contre toutes ces injustices et ces inégalités qui nous révulsent, il faut simplement cesser de se laisser gaver, éteindre la télé, couper le son, et se brancher sur le net pour choisir ce que l’on veut apprendre. Oui, il faut choisir. Accepter de faire des choix, accepter ses limites afin de creuser plus profond les champs de prospections, accepter d’admettre que la seule universalité c’est Internet, Internet est incontrôlable !
Pub.
Une femme est morte par asphyxie dans l’avion Port-au-Prince JFK parce qu’il n’y avait pas d’oxygène dans les réserves. On n’a jamais vu (heureusement) se dérouler « pour de vrai » dans un avion, la célèbre scène qu’ont jouée à l’avant des appareils, des milliers d’hôtesses et de stewards, depuis des années sur le thème :
– Attention les copains, ainsi que le montrent les dessins sur le mode d’emploi glissé dans la pochette du siège devant vous, il se peut que des masques à oxygène tombent de nulle part, ne soyez pas surpris, voilà ce qu’il faut faire…
Ce jour-là, dans cet avion, la grosse dame aurait eu besoin d’un seul masque en état de marche…Malheureusement, il n’y avait pas d’oxygène dans les réserves du Boeing, et la pauvre dame s’est asphyxiée. Ils ont néanmoins eu la décence de transporter le cadavre en première classe, ils l’ont allongé sous une couverture dans l’allée, et voilà… C’est tout, ils ont fini leur vol comme si de rien n’était, sans même faire escale à Miami. Dans la famille sordide « manque d’air », une mère junkie a étouffé ses trois enfants âgés de 18 mois, 3 ans et 5 ans en leur collant un oreiller sur la tête parce qu’elle n’avait pas reçu une aide sociale. Vu qu’elle n’a pas techniquement pu le faire en une seule fois ça laisse supposer avec horreur l’effroi du dernier des enfants qui a vu venir l’oreiller. « Allez, chacun son tour…Qui veut commencer ? »
Pub, pub, pub après seulement viendra le résultat des Oscar. Ils savent faire attendre.
Pub pour des voitures, pour des pizzas, pour des voitures, pour des pizzas, pour des voitures et des médicaments aussi. Ces messages ne disent rien sur les voitures, à part des clichés sans cesse renouvelés qui évoquent sécurité et puissance. À mon avis, ils font des films non pas pour donner envie d’acheter leur modèle, mais surtout pour annuler l’impact des spots d’un concurrent.
Le geyko des assurances, le petit escroc de la pub se glisse entre les cuisses d’une gargouille. Je zappe et j’éteins la télé.

Drôle de parfum dans l’air, ça vient des voisins du dessous par l’aération. Quelques fois, ça sent bon, d’autres fois ça pue carrément. Aujourd’hui ils font des pop-corn au beurre, mêlé à ses odeurs de clope et tabac froid. Beurk. Parfum bizarre, passe-partout silencieux, sans tambour ni trompette, à mon tour, je fais de la pâte à muffin, c’est mon truc. Je commence à sortir la tête du trou comme un blaireau sort de son terrier.
Se frotter le menton en se raclant la gorge, le front appuyé au carreau froid. Promener un regard lent sur la chaussée luisante. Giboulées. Le brouillard enveloppe les gratte-ciels. Il pleut de la neige. La traverser du regard. Et puis ça vire à nouveau à l’eau. Je regarde cette eau froide qui tombe du ciel. La lame des chasse-neige pousse la neige sur le côté, des dunes de neige grise et sale s’entassent contre les roues des véhicules stationnés. La beauté est liée à l’effort. La beauté prend naissance dans le terreau de l’impossible, cette sensation qui alimente les racines de l’effort. Hommes et femmes sortis de l’ombre, piétons fantômes qui soulèvent leurs silhouettes hésitantes, éduqués à ne faire qu’un seul geste, petits pas emmitouflés, uns contre les autres, confondus dans cette nécessité à survivre en leur âme et totale inconscience. Peu de piétons la tête rentrée entre les épaules, démarches incertaines sur les trottoirs glissants. Peu de bus, peu de livreurs mexicains rapides sur leurs vélos trop grands. C’est un jour de peu.
Je médite les bras croisés au milieu de la pièce. Est-ce qu’on vit par cycle, en rotation ? Qu’est-ce que je fais là comme un blessé hémophile qui se vide de son énergie ans pouvoir rien faire? Je souffre comme un dinosaure interroge le temps comme un sphinx interroge le désert, je souffre comme tout le monde. Envie de presque rien, envie d’ailleurs tout simplement. Je me débrouille tout seul sur ma terre émergée. Même quand je joue aux fléchettes, je boycotte les règles. Assis, debout, couché la peau à vif, derrière les doubles portes calfeutrées, écouter de la musique la tête vide. Écouter devant mon écran le même John Martyn chanter la même chanson « May you never » à 40 ans d’écart sur You tube, écouter Roy Lamontagne, Underworld, Beck, Ani di Franco, Wax Tailor, Ami Winehouse et Budo’s band, le groupe Afro Funk de Staten Island, et bricoler des textes qui tournent en boucle.

La journée a passé. Je n’ai rien vu. Le ciel s’est vidé et c’est un ciel bleu transparent, qui entoure maintenant le coucher de soleil rose au-dessus des couleurs de cuivre. Quelques gros Zeppelins cotonneux flottent encore dans l’atmosphère. Il fait super froid. Sur le trottoir, entre le building en construction et l’immeuble de la compagnie d’électricité, un homme venu d’une autre époque, hurle des mots indistincts. Les yeux de l’animal assis à côté de lui, se figent sur chaque passant comme sur une tapisserie imprimée. Lunettes noires et jean troué, un gilet vert kaki le mec balance ses boniments mystiques d’une voix rauque martyrisée par la vie, amplifiée par un petit combo de 60 watts bricolé, il raconte les épreuves de sa vie et l’alcool et comment The lord est là. The Lord est Grand. The Lord l’a sauvé. (Apparemment il reste encore pas mal de boulot à faire…) Mais le type a la foi, il veut soulever l’armée de ceux qui se déplacent pour aller n’importe où.

Dans le métro, je m’arrête pour regarder ce petit homme nain déguisé en Michael Jackson qui danse pour quelques dollars. Il dit vouloir célébrer les 20 ans de « Thriller ». Avant on célébrait des victoires militaires, aujourd’hui on fête les victoires du marketing. Le rire du connard derrière moi me dérange tellement que j’ai honte d’être là, pourtant le nain a finalement plus besoin de ce connard qu’il n’a besoin de mon regard spé.

Je ne connaissais personne à l’Opening du styliste Giorgetti. J’aime le fait de ne pas avoir fait le tour de cette ville où j’habite maintenant comme depuis toujours. Le monde change et se régénère, du coup, il y a encore des soirées auxquelles je suis invité et dans lesquelles je ne connais presque personne. J’erre comme tous les solitaires en buvant des flûtes à l’œil. Le mensonge fait partie de la vie, j’ai souri et je suis parti.
Je traverse l’île et, en sortant de l’expo « Indus World » de John Powers chez de Voldère, je suis allé d’abord chez Robert Miller où j’ai vu l’expo des photos diaphanes de Dirk Braekman, et puis je suis allé les admirer les photos de Teen Agesr par Marteen Fougeron chez Peter Hay Halpert Fine 511 West 25th Street, Suite 306. Discussion avec un allumé Australien qui m’a dit qu’il avait vu dans un rêve qu’Obama allait se faire tuer, et qu’il fallait savoir se remettre en question. Et puis je passe saluer le gros Kenny. Je sais qu’il est là, Kenny ne bouge pas. Plus du tout.
Avant il réparait des voitures, et déchargeait des camions. Et puis il a commencé à réparer des ordinateurs, aujourd’hui c’est un as de la programmation, il est testeur de jeux et il conçoit des programmes pour différentes petites sociétés indépendantes. Kenny passe sa vie devant son computeur. C’est un as, il connaît tout de tout ce qui concerne la « pensée Mac ». Il a bossé chez Tekeserv pendant six ans, c’est lui qui s’occupait des ordinateurs à mon agence. Si seulement il pouvait bouger, mais Kenny et trop lourd maintenant. Il suffoque dès qu’il doit se retrouver dehors. Il n’arrive même plus à sortir d’un taxi. Drinn drinn toc toc.
Il ouvre la porte
– Qu’est ce que tu fous là? Me demande-t il comme si j’allais lui faire perdre du temps…
-Ok si j’te dérange…
– Non, non, si les mecs viennent pas, je vois personne…

Les tiroirs ouverts dans cette grande pièce meublée pour l’usage et encombré de micro processeurs, de fers à souder et de programmes imprimés. Papier peint à fleurs et croix gothiques taguées au mur. Il sourit comme un animal domestique qui fait des va-et-vient entre ses quatre murs. Fini/Quitte. Emmailloté dans un tee shirt vert avec un chou-fleur floqué sur la poitrine. Un faucon tatoué sur le bras comme une anamorphose sur une bouée, nature-morte et controverse, il dit qu’il ne va pas fort “physiquement”. Moi je pense que c’est dans sa tête qu’il s’embarrasse.
– 160 pounds de graisse ?
– Attends c’est de la graisse artificielle …
Je lui demande ce qu’il appelle “artificielle”. Il ne répond pas vraiment. Il souffle quand on lui parle de régime. Lui il voudrait juste qu’une fée le touche du bout de sa baguette magique et qu’il perde assez pour recommencer à bouffer tout ce qui passe à portée.
– Des régimes, j’en ai fait une dizaine, je perds un peu, mais j’n’arrive pas à tenir, tu comprends… Je ne peux pas les perdre, quoi que je fasse.
Hypersensible comme un vu-mètre, maintenant il souffre pourtant d’impuissance, alors il me dit qu’ILS l’ont mis en érection artificielle chaque nuit depuis début décembre
– Comment ça qui c’est ILS ?
-…
– Chaque nuit ? mais c’est quoi cette médication?
– Ouais, tu vois, c’est ce que je pense, leurs trucs ont complètement changé mon métabolisme…
– Ben j’comprends…
– Je parle de mon métabolisme énergétique …
Là, j’comprends pas, mais bon, je le laisse parler. Je sais que ça lui fait du bien de vider son sac à défaut de vider ses poches de cellulite.
La télé fait son bruit, il ne la regarde pas, elle lui tient compagnie. Et pendant qu’il change le ventilateur d’un ordinateur, je le vois avaler deux barres de protéïnes et il avale d’un trait un can de coca, en me disant comme pour se justifier:
– Tu vois, c’est du light…
-Pourquoi tu manges ça ?
– Ben eh, j’ai faim, tu m’as fait marrer !
Rythme binaire, Kenny n’arrive plus à dormir. Il stresse, et le masque qu’il enfile ne lui suffit plus à se rassurer. Il pense que son cœur va s’arrêter comme ça.
– Comme ce ventilateur qui s’est arrêté sans prévenir, à cause de la poussière, tu comprends, il y a top de poussières, moi aussi, je suis certain que c’est à cause de la poussière que je suis dans cet état…
De plus en plus mal, de plus en plus las, Kenny se laisse glisser « sur un toboggan infernal ». Ça va vite, ça va trop vite. « Ça devient carrément pénible », moi je glisse vers le centre de la pièce comme une feuille attirée vers le centre d’un siphon. Il y a des forces électriques trop fortes dans cet endroit, je dois rendre Kenny à sa méticulosité.

En sortant, un SMS m’informe de l’adresse à laquelle je dois me rendre pour dîner.
5 ans, ils ont attendu 5 ans et demi pour emménager chez eux. Au départ, ils avaient fait une super affaire en achetant en 2001 ce terrain vierge qui jouxtait leur petite maison sur West Village. Mais la construction a été un enfer. « Si tu fais une trop bonne affaire, c’est qu’il y a un enfer quelque part. » Eux, ils pensaient que ça irait vite, et qu’ils emménageraient quelques mois après que la première équipe eut fini les travaux, mais c’était sans compter sur l’opiniâtreté d’un voisin avocat qui les a carrément ruinés.
Cinq années perdues dans les tribunaux, cinq années de stress, mille neuf cent soixante-trois jours en tension, qui s’achèvent. Normalement c’est fini, le mec a épuisé tous les recours possibles et tous ses contacts à la mairie ne peuvent plus rien pour lui, mais ils tremblent encore de ce qu’il pourrait leur faire subir. Par deux fois, il leur a fait détruire l’extension qu’ils avaient construite. Il menaçait les ouvriers, faisait des procès aux uns aux autres. Les entreprises ne voulaient plus se déplacer Il estimait qu’il ne devait rien y avoir sur ce terrain, que cette vue obturée dévalorisait son endroit, il exigeait des compensations, il avait le bras long, et trouvait des arguments techniques si renversants que les murs se sont écoulés deux fois comme les remparts de Jéricho. Je regarde par la fenêtre. Il y a de la lumière chez le mec. Je l’imagine en train de fomenter un complot pour faire à nouveau détruire la pièce dans laquelle je me trouve. Les pros agissent avec l’assurance concentrée d’un chirurgien opérant un corps malade, mais pour les amateurs qui se trouvent pris dans les affres de la juridiction, les procès sont des plaies qui restent béantes. On n’en sort jamais indemne. Les procès laissent des cicatrices sur l’âme.
Pour être bonne et applicable, une loi se doit d’être simple !
Par contre la justice exige une interprétation individualisée et spécifique de chaque article de loi. Chacun s’efforçant d’obtenir de se faire entendre.
La loi et la justice sont à l’opposé l’un de l’autre : l’un tend à la simplification, l’autre tend vers la complexité. La Loi et la justice sont des frères ennemis. La Loi et la Justice sont incompatibles.
Ces gens sont des grains de café moulu, ils ont été torréfiés, horrifiés, brisés cassés, ils ont en eux cette amertume qui rend les gens malheureux. Ils sont si différents de ceux que j’avais connus il y a des années, devenus misanthropes, ils ont perdu leur foi chrétienne en la bonté humaine, perdu leur joie de vivre et leur naïveté. Petits pains rassis. Ils avaient fait construire cette extension pour leurs enfants, mais depuis leurs enfants sont partis faire leurs études ailleurs. Mes amis se retrouvent dans cet espace rempli de cauchemars qui est trop grand pour eux. C’est une histoire de haine et de vengeance, tout ça à cause d’une chaise dans le jardin. L’avocat avait pris l’habitude de s’installer dans le carré de verdure de cette copropriété pour y fumer son cigare. Quand les nouveaux co-propriétaires sont arrivés, ils lui ont refusé ce privilège et fait poser un grillage. Le mec est devenu une bête enragée : « Ah c’est comme ça, vous ne l’emporterez pas au paradis… » Voilà l’histoire qu’on me raconte et je lis dans les yeux de ceux qui ont fait les frais de cette rancœur tenace. On pend la crémaillère, un pianiste improvise sur le grand queue, il y a une ambiance de joie contenue, et l’autre araignée attend sûrement le moindre frémissement sur sa toile pour bondir et emmailloter l’insecte qui aura eu l’imprudence de s’approcher trop près.

C’est une période charnière entre deux.
Je sens que des bonnes choses se profilent à l’horizon, j’ai posé des jalons et je relèverai bientôt mes collets.
Ici à New York, quand ça ne va pas, ça se compte en semaines, jamais plus.
Et quand ça va, ça va !