Menu
Roman Live On Line

Nu York

#057 Cour des miracles

Un contorsionniste passe l’intégralité de son corps dans le tamis d’une raquette de tennis, une fille en string se laisse peindre en couleurs de fleurs par un artiste Sud-Américain, un funambule édenté joue un blues inimitable sur un fil imaginaire tendu au raz du sol, un danseur tente de s’extraire d’un drap blanc extra stretch pendant qu’une équipe de cinéma filme sa performance, un pianiste tente de battre un record, un karatéka brise des planches avec son front, des beaux mannequins défilent pour un photographe et sa bande de dix assistants, un cul-de-jatte acrobate ganté passe ses journées à l’envers sur les bras pour quelques billets dans une casquette, un jongleur envoie des papillons en l’air pour amuser les passants. Les papillons à retors élastique lui reviennent dans les mains. Combien de fois a-t il envoyé ses papillons de plastique en l’air aujourd’hui ? Et combien ce vendeur de rue a-t il vendu de ces papillons à $10 fabriqués en Chine ou en Corée? Et combien d’enfants joueront avec ces papillons fragiles qu’on leur aura offerts ? Et combien de temps joueront-ils avec avant que l’épine centrale en bois ne se brise ?
Time Square c’est la Cour des Miracles illuminée, au cœur d’un monde clignotant.
Néons old fashion et écrans plats à cristaux liquides et images numériques, les saturations d’un monde en mouvement speed font tourner la tête de ceux qui s’y arrêtent quelques instants. Ces gens de passage qui ne reviendront peut-être jamais ici sont un peu perdus, hagards, abasourdis, ébahis. On voit dans leur regard qu’ils cherchent à comprendre. Comprendre quoi ? Y a-t un semblant de vérité dans tout cela ? Pas assez d’argent pour se payer un bon restaurant, juste manger des énergies. Se recharger. Le temps d’une pose méditative un verre de soda à la main, en mâchant la pâte d’un gâteau épais, un sandwich one footlong de chez Subway, une pizza grasse, un Boston steak frites halal, assis sur les chaises à disposition des touristes ils s’interrogent. Ces mêmes touristes qui faisaient la queue devant Abercrombie. La queue pour quoi ? La queue pour les décibels que diffusent les systèmes de son pour soûler les consciences consommatrices des teen-agers venus du monde entier dépenser là leurs économies. Ces mêmes poissons à écailles se retrouvent là dans les flots de Time square. Une foire, un peu foireuse et glissante. Ici ou ailleurs, doit-on passer son temps à s’interroger sur ce qu’on fait ? Assumer un jour de vie en plus et c’est déjà bien…

L’idée c’est de faire. D’abord, on fait.
On fait comme les fées.
Faire en enfer.
Ou au paradis.
Le ventre serré certes, mais faire.
Eviter de se poser des questions inutiles.
En costard cravate, et tennis sneekers, avec la fausse désinvolture de ceux qui font semblant de ne pas s’en faire.
Il faut faire à tout prix.
Faire avec ou faire sans
Faire dix faire cent
Faire avant qu’on ne rouille
Comme le fer d’un golfeur qui a une sciatique.
Fairplay.
Faire pour rester en vie / Sortie de bunker.
Fer 4 sur le fairway, atteindre le green et putter dans le trou n°16 en faisant le par. Faire pour ne pas perdre la boule.
Expatriés et réfugiés se posent beaucoup de questions dans le décor qui abrite l’endroit au milieu duquel ils ont posé leurs valises.
Parmi les questions il y a le fameux :
– Qu’est ce que je fais là ?

Et passent les cohortes de personnages déguisés mangas et comics qui vont réunir à la convention Comic-Con au Javits Center. Chacun plus au bout de son délire… Pour un autographe, une photo ou juste un bain de foule entre passionnés venus de tous les horizons.

Wassali est venue du Mali pour faire des études de droit. Fille d’un médecin, elle est arrivée pleine d’ambition, mais ça n’a pas duré. Très vite, elle a cherché du travail pour tenir le coup et subvenir à ses besoins. Et comme elle n’avait pas de visa de travail, elle a commencé par devenir serveuse. Et puis… elle est restée serveuse. Et elle n’a pas poursuivi la fac. Mais elle n’a pas osé le dire à sa famille qui croit toujours qu’elle deviendra un jour avocate. Elégante, élancée et tentante, Wassali sait se faire tendre.

Après une première vie plutôt rangée, toute entière dévouée à son travail, Tony s’est fait lessiver au moment de son divorce. Il a même dû laisser son appart à celle qui avait planifié leur séparation avec une précision machiavélique. Piégé par l’avocat, et par la pression grave que Samantha lui a mis, Tony a tout lâché pour retrouver un semblant de paix. Quand enfin, il s’est défait des griffes de la justice, Tony a décidé d’en profiter un max et depuis sept ans, avec Stuart Popolov le pharmacien, Tony jouit de son célibat. ET ça lui va plutôt bien, personne ne pourrait penser qu’il a cinquante ans, tellement il a une forme en abdos et training.
Quand Tony a embauché l’élégante Malienne, dans son restau, il n’a pas tout de suite cherché à la séduire. Elle était une employée parmi d’autres. Certes elle avait un petit quelque chose en plus, mais à part le fait qu’elle se voulait câline, l’important c’était qu’elle fasse bien son travail, et Popolov a toujours su dénicher des mannequins super classe venues de Russie et qui pour quelques dollars acceptaient sans vergogne de satisfaire les envies de Tony. Mais Wassali s’est rapprochée du beau Tony, suggérant qu’elle était relativement dispo, et Tony est tombé dans le panneau. Plusieurs fois il a demandé à Wassali de l’accompagner pour aller voir tel ou tel concert, pour une première de cinéma, ou pour l’ouverture du restau d’un confrère. Escort girl.

Wassali avait même fait embaucher sa copine Tounia. Celle-ci était capricieuse, assez hautaine avec les clients et peu encline à obéir aux ordonnances macho maladroites de Tony. D’ailleurs il s’était pris de bec avec elle à plusieurs reprises, parce que Tounia arrivait toujours en retard, mais Wassali arrondissait les angles et Tony se laissait polir.

Le restau dont Tony avait la gérance depuis 2000, appartenait à des magnats Canadiens propriétaires de terrains miniers et entourés de gros bras bûcherons.
Son restau marchait bien, mais y avait beaucoup de frais et depuis la crise les consommateurs avaient changé leurs habitudes culinaires et Tony avait quelque embarras à annoncer aux feuilles d’érable, que depuis trois ans le restau ne rapportait plus que des clopinettes.
Et puis un jour le comptable est venu le voir en annonçant à Tony que son partenaire le respectable Loan Weiss, par ailleurs responsable de l’alimentation des écoles de plusieurs district à la mairie de NY, tapait régulièrement dans la caisse du bar en ponctionnant des liquidités sous prétextes de remboursement de frais. D’après le comptable, la somme en question s’élevait à près de 200 000$.
Tony était furieux, il a même cassé une table en tapant du poing, mais sur le coup il a ravalé sa salive parce que son partenaire détenait sur lui d’autres documents qui prouvaient qu’il s’était lui aussi servi des comptes du restau pour payer une garçonnière dans l’hôtel adjoint au restau. Bref c’était super tendu entre eux. Tounia continuait de se la jouer en faisant un peu n’importe quoi façon star.
Un jour, ça a pété. C’était trop dur et que ça ne rapportait pas assez. Tony s’est mis en colère, et les deux filles sont parties en claquant la porte.

Tony échafaudait un plan pour dégager son partenaire en faisant appel aux Canadiens musclés, quand il a reçu la convocation du tribunal : Wassali portait plainte, une plainte classique dans le pur style du sexual harassement.

De son côté, Tounia se plaignait des attouchements et gestes déplacés de Weiss, tandis que Wassali déposait sans complexe contre Tony. – Moi, je me souviens qu’une fois, je les avais accompagnés au salon culinaire, Wassali était venue aussi et de son plein gré, pendant que Tony faisait le paon, la belle Malienne n’arrêtait pas de m’allumer.

Peu de gens sont préparés à se battre contre la mécanique judiciaire. Trouver un premier avocat, et puis un autre moins corrompu, et puis un troisième parce que le second traitait avec la partie adverse, et finalement tomber sur un caïd pour qui ce dossier ne comptait pas mais qui le traitait comme une affaire de grande importance et donc les factures allaient de pair avec la méticulosité avec laquelle ce gros cabinet traitait les informations…

Procédure, rencontres et confrontation, le process a duré trois ans. Enquêtes et filatures, approfondissement des questions, il a fallu rentrer dans les détails. Tony a vu vingt fois le spectre de sa chute, la fin du restau, la publication dans le journal, la honte, la perte du droit de visite de ses enfants… Bref, il a pris peur et s’est mis à avaler des boîtes de calmants. Sa sœur l’a soutenu.
Tony s’est mis à nu, il a joué franc-jeu, reconnaissant que Wassali lui a fait une fois une pipe, tout en affirmant qu’elle était consentante.
Elle dit que non.
Lui : si
Elle : non !
Ce genre d’argument dépend beaucoup du jury… et du président du tribunal.
– Tu comprends, les filles mentent trop.

Et puis le jour de l’audience est venu.
Les deux serveuses à la barre n’avaient pas vraiment de témoins à présenter au tribunal. Elles disaient que :
– Déjà quand ils les deux directeurs les regardaient, ils les embarrassaient,
– Ils avaient un regard lubrique.
Et l’avocat des filles voyait surtout en ligne de mire les sept briques qu’elles demandaient en dommage et intérêt.
C’est leur parole contre celle des deux beaux gosses patrons un peu dégingandés et dandies séducteurs.

Après un jour de délibéré, le tribunal leur a donné $50 000 au lieu des $700.000 qu’elles réclamaient. C’est bcp mais c’est pas la mort, sauf que vu qu’ils ont perdu, Tony et Loan quand même ils doivent se taper $240 000 d’avocats et ça, c’est une autre affaire, il va falloir transiger… Et à nouveau Tony se retrouve à plat, mais il garde l’espoir. Quant à Wassali et Tounia, elles ont toutes les deux été conviées à retourner au Mali quand le tribunal a estimé qu’elle n’avait pas le droit de travailler. Tounia s’est soumise à l’injonction, mais Wassali n’est toujours pas repartie, elle bosse comme styliste dans un atelier de confection.
Des Coréennes travaillent dans un atelier bouillant les ventilateurs tournent elles ne disent rien côte à côte. Petites femmes concentrées, ça bosse comme ça, sans cesse. Pas un mot. Pas un bruit à part les machines à coudre qui crépitent. Elles et ils sont une quarantaine. Le soleil tape sur les carreaux derrière lesquels cuisent ces esclaves ou affranchies ?

Les Autres ne sont pas les maillons d’une chaîne, ils ne sont pas les éléments d’un « tout » compact. Dans la mécanique des relations humaines, les autres sont des axes, des pivots, des poulies, des leviers, qui permettent de se hisser au-dessus de sa condition d’être.

Il n’y a pas de miracles, mais chacun a le droit de croire ici que le hasard peut changer sa vie.