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Roman Live On Line

Nu York

#047 Comme fuir la came

Le maigre qui fume du crystal meth au-dessus de chez moi, devient complètement fou. L’autre fois, il a frappé à trois heures du matin à ma porte en hurlant qu’il voulait me tuer. Pendant dix minutes, il a tambouriné sans cesse après quoi il est parti. Je n’osais même plus allumer. Ni sortir. Coincé. Panique. Je ne sais pas pourquoi il m’a pris en grippe. C’est peut-être à cause de ce virus H1N1 qui rend tout le monde complètement « malade ». Y a ceux qui se feraient vacciner trois fois, prêts à offrir leur corps à la recherche pharmaceutique, ceux qui ne veulent pas croire qu’on abuse de leur crédulité, ceux qui se veulent bouclier, héros antivirus capables d’affronter l’ Achain Hainin tel un brise glace dans les mers polaires; et d’un autre côté ceux qui ne peuvent même pas imaginer que des pervers machiavéliques puissent être capables de diffuser un virus mondial pour cautionner leur antidote. Bref le connard du dessus, lui ne s’est pas shooté avec une dose d’homéopathie bon tein, mais avec un sérum qui le rend encore plus halluciné qu’au ciné. Il est cramé et il ne se rend plus compte de rien. Même si on dit qu’il ne faut pas chercher à comprendre, ça fout les boules. Par ailleurs, j’ai appris par la photographe dont j’ai déjà parlé, qu’il habite avec une autre personne, mec ou femme qu’on ne voit presque jamais mais qui se promène avec un collier de chien. D’ailleurs c’est peut-être un animal ? Avec lui tout est possible. On entend parfois des cris là-haut, des cris effroyables ça fout la trouille, et puis ça se transforme en rires démoniaques. C’est très inquiétant. Je ne sais même pas son nom, d’ailleurs, je me demande même s’il en a un, pour moi c’est juste le timbré que je crains. Ce mec est complètement à la masse, marteau, avec le manche et la pierre préhistorique. L’autre jour, il a poussé mon copain Jim dans l’escalier. Enfin, Jim ne l’a pas vu, mais il a bien senti qu’on le poussait. Il a roulé jusqu’au mi-étage et quand il s’est retrouvé sur le palier, il a entendu le diable qui se marrait au-dessus de lui. Une chance qu’il ait pu se rattraper. Jim s’est juste un peu égratigné le genou et le poignet, il n’en revenait pas.
Moi, j’étais allé à l’ONU à l’occasion de l’inauguration d’une expo ayant pour thème la dénonciation des crimes et des violences sexuelles au Congo.
Le thème est noble, et l’on peut imaginer combien de marches les instigateurs de ce projet ont dû gravir de bureau en bureau, d’administration en comité, pour se retrouver là, coincé dans un coin de l’entrée du bâtiment principal. Il faudra 5 ans pour refaire l’intérieur du bâtiment et l’adapter aux technologies nouvelles, mais la façade de Le Corbusier est une icône qu’on ne peut pas couvrir, alors elle restera apparente tandis que les 6000 employés et personnel seront disséminés aux alentours. Un investissement énorme qui se compte en centaines de millions de $.
Alors quand on voit l’argent qu’ils dépensent pour eux-mêmes, on a du mal à entendre qu’ils ont fait des économies de bout de chandelle en mégotant comme des pingres pour faire imprimer les tirages de cette expo sur un tissu merdique qui altère la qualité des photos. Difficile de rentrer dans les images présentées là, tant les tirages sont bouchés. Économies de tête de nœud, travail saboté, boulot mal fait. Ceux qui ont décidé de ça sont des nases. Parfois c’est plutôt O.N.UL ! Toujours pareil, une grande idée et puis derrière une accumulation de petits intérêts mesquins qui asphyxient la grande idée. Le monde mourra de ça.
Au banquet, les diplomates et invités mangent et boivent pendant que Ban KI-moon, le secrétaire général de l’ONU et quelques généreux nous disent des mots sensés émouvoir la planète. Au moins les mots ne coûtent rien.

Pendant ce temps-là, Jim est venu chez moi pour chercher un texte qui accompagnait une photo dont on m’avait confié un tirage. Il avait les clés de mon appart. La lumière du dehors éclairait l’intérieur, il n’a pas allumé. Jim avait le dos tourné à la fenêtre, quand il s’est retourné c’était trop tard. L’autre cinglé du dessus avait soulevé la fenêtre, entré chez moi en un bond, il s’est jeté sur Jim. Il lui a arraché des mains l’enveloppe dans laquelle il y avait la photo et mon texte, il a filé un coup de pied dans l’imprimante qui est tombée par terre.
Jim n’est pas d’une nature super bagarreuse, et de toute façon l’autre était complètement barré. Jim était tétanisé, il n’a pas pu lutter. Le mec a renversé tout ce qu’il y avait sur mon bureau, il poussait des cris de singe en criant « Dieu est Grand ! ». Il a pris une brique qui servait à tenir des feuilles à plat, et il l’a balancée dans la vitrine en verre qui a explosé en fracas, et puis il est reparti par le même chemin.

Je suis arrivé genre un quart d’heure après Jim était toujours là, pantelant, il tremblait comme s’il avait vu la Mort en personne. On a appelé le commissariat et trois flics sont venus sans se presser. Blasés, ils ont pris ma déposition et constaté le carnage. Ils sont allés ensuite allés frapper à sa porte, le troisième flic m’a tenu à l’écart. Il paraît que l’autre type qui a ouvert en disant que son pote dormait. Mais les flics ont réveillé le dormeur du val. Il avait l’air moitié KO. Ils l’ont secoué. Il a nié en bloc, et ils ne l’ont même pas embarqué.
J’ai porté plainte, mais il n’y avait pas eu de vol, et le nez saignant de Jim ne pèsera pas lourd au tribunal. Le seul trouble qu’on pouvait noter c’était : violence domestique. Les flics m’ont conseillé de mettre des verrous aux fenêtres. N’importe quoi !
Une fois que t’as été visité tu ne penses plus qu’à ça.
Je ne tiens plus en place, je sais qu’il va revenir.
Je ne peux plus rester chez moi. Faut que je gicle en urgence. Ce mec est grave méchant. Dangereux quand il est saoul. Il en est à la quinzième plainte contre lui, et à chaque fois il ressort.

Une semaine plus tard, il a beugné un jeune livreur de pizza, alors ils l’ont finalement embarqué en lui mettant la camisole. Mais vingt-quatre heures plus tard il était de nouveau de retour. Un inspecteur a sonné à ma porte pour me rassurer il m’a dit qu’il avait reçu l’interdiction de nous approcher et une obligation de se faire soigner. Mais qu’est-ce que cette injonction juridique peut bien avoir comme effet quand un ancien officier, héro de guerre revenu d’Afghanistan bardé de la soldier’s medal, de la silver Star et de l’Army meritorious Unit Commendation, se saoûle pour oublier ce visage qui ne lui ressemble plus quand il voit l’énorme cicatrice qui lui traverse le front de part en part, et qui se défonce pour essayer d’effacer les fantômes de ceux qu’il a lui-même défoncés en obéissant aux ordres? Rambo faisait ça dans les bois, lui sa jungle est urbaine.

Je ne tiens plus en place, mon cœur cogne dans ma poitrine.
J’ai une sorte de haut-le-cœur en permanence. Ce mec me fout la trouille, je n’arrive plus à penser. J’en parle autour de moi.
Je reçois un SMS Sonia qui me dit de la rappeler d’urgence. Sonia est la fille d’un diplomate Européen de passage à New York. Son père a été muté ailleurs depuis quelques années, mais elle revient régulièrement. Elle m’a dit qu’elle en avait parlé aussi autour d’elle et elle m’invite à venir avec elle pour rencontrer un type qui m’aidera peut-être.
– Tu verras, il est un peu spécial, me dit-elle…
On arrive à l’heure chez le mec. Il vit seul sur Park Avenue. On a rendez-vous à 7 heures du matin. Ça fait tôt pour un rendez-vous, mais elle m’explique qu’après, il file dans une clinique où il opère sans discontinuer jusqu’au coucher du soleil.

Au départ il était chirurgien esthétique, il a remodelé la moitié de la ville. Il fut un des pionniers de « l’Esthétique Choisie ». Il a gagné des millions de dollars en reconstruisant celles qui ne s’aiment pas. Mais il a aussi fait dans l’humanitaire et il est allé pendant des années opérer gratuitement les enfants en Afrique. C’est un homme consciencieux, méticuleux, précis et méthodique, aussi généreux qu’il est plein d’avarice. Comme s’il voulait gagner beaucoup pour donner beaucoup, utilisant son argent pour asseoir une sorte de pouvoir, (ou bien veut-il acheter l’amour ?).
Aujourd’hui il est toujours chirurgien esthétique, mais il est devenu spécialiste en chirurgie réparatrice,
– Ah c’est bien, il s’occupe des accidentés de la route ?
– Un peu, oui, mais surtout il est connu pour opérer celles que d’autres ont raté…

Un majordome nous ouvre la porte en nous faisant un sourire masqué. Sonia toujours très avenante, fait comme si de rien n’était. Elle est joyeuse, et j’aime la regarder. Ses fesses rondes et potelées sont appétissantes, et je me perds à fantasmer que je la baise ici, tout de suite là, en attendant qu’il vienne. Puis il arrive au bout d’un couloir dont le sol est recouvert de marbre. Il y a des grandes œuvres aux murs, pas mal de choses, mais surtout de grands noms de la photographie. Je salue poliment cet homme froid d’une soixantaine d’années. Il a l’air triste. Il vient de terminer sa gym, il est encore en survêt’, la serviette autour du cou. Il s’installe derrière un bureau situé devant une grande bibliothèque. On est devant lui en consultation. Je lui raconte mon histoire comme si j’étais malade. Besoin de soins. Il m’écoute d’une oreille un peu distraite. J’ai l’impression qu’il doute de tout ce que je dis. Comme s’il doutait de tout sauf de lui-même. Plus il est silencieux, plus je parle, et plus j’ai l’impression que les mots qui sortent de ma bouche ne m’appartiennent pas. Néanmoins, je continue. Dix minutes maxi. Il ne bronche pas. J’ai fini. Il se lève. C’est fini, fin de la séance. Un fond de musique classique anime l’ambiance. Derrière le double vitrage, les sirènes et le ronron des gens qui partent au boulot.
Tout cela n’a pas duré plus de vingt minutes, nous sommes à nouveau sur le trottoir. C’est tout juste si j’ai entendu le son de sa voix. Sonia m’avait prévenu. Pourquoi m’aiderait-il après tout ?
On va boire un café, elle me parle d’elle, de sa vie loin de New York. Elle a repris des cours de théâtre et ça lui fait du bien, elle s’ennuie un peu en Suisse. Son portable sonne. Elle me fait un clin d’œil qui me fait comprendre que : « c’est lui. ». Elle s’esquive le cellular à la main. Je l’entends minauder et tourner en rond, puis elle revient en me disant qu’il est d’accord.
– D’accord de quoi ?
Il est d’accord pour que je vienne habiter avec elle et puis je pourrais rester pendant une vingtaine de jours dans une des pièces de l’endroit qu’il lui prête.
– Tu me tiendras compagnie…
– Volontiers, on se tiendra compagnie
– Je me sens trop seule dans la grande chambre du troisième. Tu vas voir ce lieu est incroyable…

On finit ce café délicieux qui a un goût de pain d’épice, en même temps qu’elle me donne quelques détails. Le mec est propriétaire de plusieurs endroits dans la ville. Il a un loft de 10 000 sq. Ft à Soho, un étage sur Park Avenue (là où on l’a rencontré) et cet hôtel particulier Midtown dont il a tout fait refaire, et qu’il attend de vendre quand les conditions économiques seront plus favorables.
– Tu veux dire qu’il a une baraque refaite à neuf, complètement vide qui attend que la crise passe pour être vendue ?
– Oui c’est ça. C’est une ancienne ambassade qu’il a rachetée 12millions de $ maintenant ça doit bien en valoir une vingtaine.
Sonia me raconte ça en marchant. J’ai l’impression d’être dans une comédie dramatique. En fait le mec met tout son argent dans l’immobilier. Son fils s’est suicidé, et sa seconde femme est partie après qu’il l’aie surprise entrain de faire l’amour avec une autre femme. Il a eu du mal à s’en remettre. Il vit replié sur lui-même comme on l’a vu avec juste cet homme qui s’occupe des affaires courantes.
De temps en temps il autorise des morpions dans mon genre à venir squatter l’endroit. Le seul truc c’est qu’il veut être informé des noms des gens qui y viennent.
– Il te demandera à l’avance une liste précise des gens que tu veux inviter… Il acceptera ou il refusera à l’avance.
– C’est n’importe quoi ! La liste des gens que je rencontre non mais pour qui il se prend ?
– Oui, c’est n’importe quoi, je sais mais c’est le deal.
Bah, je vois relativement peu de monde en ce moment… En plus je ne sais pas si j’ai vraiment le choix ? Après tout, c’est gratuit, d’un côté l’autre taré violent et ma vie en danger, de l’autre celui-ci plutôt inoffensif dans son cocon d’excellence… ça me semble correct.
– Mais d’abord comment saura-t il qui est qui ?
– Il y a des caméras partout qui emmagasinent tout ce qui se passe.
– Tu veux dire même aux chiottes et dans la chambre ?
– Je ne sais pas, moi je suis là depuis une semaine, au début j’y pensais tout le temps, mais tu verras, très vite tu l’oublieras.

On passe chez moi prendre quelques affaires. J’ai le cœur battant maintenant. À tout moment, je crains de voir ressurgir le monstre.

J’arrive à l’adresse tout est éteint. Sonia m’a donné les codes d’accès. J’entre.
C’est en effet incroyable, magnifique. Je n’ai jamais vu un tel souci du détail. Tout est neuf sur 6 étages.
Au quatrième étage, dans la pièce qui pourrait être un bureau, dans les vitrines, il y a des mains, des mains en porcelaine blanches, les mains du chirurgien, pas besoin d’être Freud pour trouver ça !
La salle à manger immense. Les chambres sont plus luxueuses que dans le meilleur hôtel où j’ai jamais été. Et sur le toit une terrasse donne sur les lumières de la ville.

Ne toucher à rien, je suis là en invité. La cuisine est une vraie chambre d’opération, mais seuls des chefs viennent s’en servir quelques heures quand il organise un dîner de temps en temps. D’ailleurs si je ne peux rester qu’une vingtaine de jours, c’est qu’il héberge ensuite un congrès de médecins, et puis une star doit venir de Russie, pour se faire réparer, elle dormira dans mon lit.

Plus c’est beau et neuf, moins les choses irradient leur existence ; un tel luxe, tant de goût raffiné et d’intelligence et pourtant il n’y a pas d’âme. Au bout de quelques jours Sonia retourne à Genève. Je ne profite plus de ses fesses potelées…J’ai l’impression d’être en dehors du temps, un sentiment très intellectuel : je suis ici chez moi, comme en lévitation, une sorte de fantôme dans cet endroit vide. Seul sous les caméras en me disant que peut-être IL me regarde e me nourris de plats déjà préparés. C’est un sentiment très particulier. Je passe mes journées à écrire, ça me stimule autant que ça me fait peur d’être là. Tous les deux jours, une femme passe faire le ménage, et s’assurer que tout est en ordre. C’est à elle que je dois donner la liste détaillée des gens que je pourrais avoir envie de faire venir. IL me répond par un SMS.
J’ai donné le nom de Minah qui a été accepté.
Elle vient me rejoindre et l’on partage quelques jours dans une espèce d’étrange expectative…
– Qu’est-ce qu’on fait là ?
Je ne peux même pas en vouloir au type : il est généreux, mais on peut se dire aussi que trop de gens ont besoin d’un peu, et pour si peu de gens ont trop. Je suis là au milieu de ce trop-plein, comme un cheveu qui va passer par-dessus le bord de l’émail du lavabo.

Je cherche un autre asile. On parle beaucoup de la crise, mais quand on cherche à se loger dans l’urgence et qu’on n’a pas de gros moyens, on n’a pas bcp d’arguments pour engager le dialogue avec des milliardaires qui nous voient venir de loin.
Il faut montrer patte blanche et sortir les relevés d’identité bancaire pendant un mois. Ces mecs savent tout de toi, où tu vas ? Ce que tu fais ? Ce que tu manges ? Où tu es sorti.
La veille de l’arrivée des médecins, je n’ai toujours rien trouvé, alors pour gagner du temps, je pars quelques jours m’installer dans la maison d’un copain bassiste en tournée en Suède. Ça sent le moisi dans sa baraque de trappeur construite façon hippy dans les bois sous les arbres, mais je suis peinard au milieu de son capharnaüm d’instruments. C’est ça le jazz : une grande précision dans l’esprit et un chaos dans les choses. Moi qui suis un urbain, j’ai un peu de mal avec les chevreuils et les racoons du New Jersey ; et j’ai hâte de rentrer. Pour mon boulot d’écrivain journalier, ça se passe plus en ville que sur les feuilles mortes.

J’avais un truc en instance et finalement j’ai trouvé une petite maison dans le Queens. Quand tu parles du Queens ça fait peur. Les gens ne se déplacent pas facilement, c’est un peu loin. Il faut juste y aller, mais une fois qu’on y est c’est peinard. Mais pour moi, c’est tranquille et comparé à ce que je viens de vivre pendant six mois, c’est le paradis. T’as les mêmes produits qu’à Manhattan, 20% moins cher. Je partage l’endroit avec un pote qui prend le premier étage et moi le rez-de-chaussée.
Du moins pour un temps, ça me suffit. Quand je retrouve mes cartons, c’est le bonheur, tranquille.
– Épilogue –

Brent Schinowsky trimbalait sa vie comme un colporteur transporte une charge. Avec ses hauts et ses bas, de vallée en vallée, d’épreuve en effort, celui qu’on appelait « Chino » faisait passer les années par-dessus les collines de l’existence.
Je l’avais rencontré dans les années 90. Je ne savais pas grand-chose de lui, mais on s’appréciait mutuellement. Il se présentait comme musicien et j’aimais bien ce qu’il me faisait découvrir. J’avais trouvé un espace génial sur la 28 ème, un grand loft très haut sous plafond dans lequel j’avais fait construire quatre boxes que je sous-louais. Ça payait plus que les frais. Les Japonais arrivaient en ville à cette époque et ils étaient trop contents de profiter d’un truc en face de l’Université. On y faisait des fêtes d’enfer. Les mecs dealaient sans stress. C’était un business comme un autre. Fallait juste être un peu prudent, ne pas parler. Les mecs avaient les premiers portables, Motorola DynaTAC 8000X et puis les 2G, portables de la deuxième génération sont apparus, c’était la révolution. On faisait un numéro et les mecs te livraient ce que tu voulais à domicile. (Herbe, méthadone, héro, coke, et autre LSD, Ecstasy). Parmi les habitués de ces fêtes y avait Brent. . Conflit, stress, adrénaline, et son mariage qui capotait. Brent a descendu les marches, de plus en plus profond vers les enfers. « Whisky / coca-ïne » est un killer mix.
À force de partager des fins de nuits, des promenades à l’aube et des somnolences, j’avais appris à connaître Brent. À la fois timide et colérique, à la fois tenace et intelligent, Brent Schinowsky avait l’humour des juifs décalés, recasés. Il était vif et très réactif, rempli de mystère.
Fils d’un steeler de Pittsburgh qui, à force de courage et d’opiniâtreté, était devenu patron de la même petite usine dans laquelle il avait commencé comme ouvrier dans les années 60 et dans laquelle on élaborait des aciers spéciaux et des superalliages d’acier pour les moteurs de la NASA, Brent n’avait pas eu envie de faire sa vie dans le métal, si ce n’était le Heavy Metal des groupes avec lesquels il jouait une musique à fleur de peau, piquante comme les épines de roses. Heureusement, qu’il y avait sa mère. Elle lui pardonnait ses conneries. Chino avait eu un frère, parti à quatorze ans, leucémie galopante. Ignoré pendant la maladie de son frère aîné, Brent était devenu le fils unique, l’enfant chéri choyé par sa mère après la mort du Kid, à croire qu’elle ne voyait pas ses tatouages.
Études moyennes et toujours la musique en fond sonore dans sa tête et le rock qui débouche sur une impasse. Nirvana. Mais le père Stan Schinowsky n’était pas vraiment du genre à se laisser convaincre par un bouquet. Quand il disait un truc, il fallait obéir, une vraie tête de mule polonaise qui buvait beaucoup. La relation père / fils était aussi violente que ses accords trash. Sa mère avait appris à se boucher les oreilles et à fermer les yeux.
Et puis la Carlow University, un collège standard un peu à l’écart, Brent y faisait les maths comme on fait du ciment, il travaillait sans y croire :
– Les maths c’est comme l’art si t’as pas le don, t’es comme un ouvrier sur un chantier. »
Inhibé imbibé, il jouait dans les bars du river front, et puis il s’est engagé dans les mouvements pacifistes contre la guerre au Koweit. La CIA l’a repéré, croyant voir en lui un meneur et a envoyé un rapport au doyen du collège qui l’a fait attendre quatre heures dans un couloir, interrogatoire façon lavage de cerveau. Brent s’énerve, retourne le bureau. Le directeur appelle la sécurité et hop, une semaine de prison. Caution, travaux d’intérêt général, mea culpa. Entré dans l’électronique par le biais de la programmation de ses synthés, Brent reprend des études dans ce domaine, avec une conscience politique engagée.
– Certes l’informatique retirait des emplois dans la métallurgie, mais elle apportait aussi confort et richesses ».
Arrivé en queue de peloton, il finit en tête de sa promotion. Il épouse la fille d’un ami de son père et ils partent au Canada pour travailler à la mise en place d’une start up mettait en ligne les premières videos sur l’Internet naissant. Mais son père tombe grave malade, et il rentre s’occuper de sa mère. Son père décède et sa mère quelques jours plus tard.
Brent passe des concours administratifs, il se retrouve à Washington dans une unité chargée de la mise en place de programmes pour l’organisation du développement des systèmes éducatifs intercommunautaires. Corridor et solitude et pendant deux ans dans un grand bureau au fond d’un couloir, Brent fait son boulot sans faire parler de lui, consciencieux et appliqué.
On sent que la téléphonie est en train de changer le monde. Un jour, un émissaire lui propose de prendre en charge la gestion d’une équipe de programmeurs chargés d’élaborer des nouveaux « tracers » afin de suivre certains appels. Chino accepte sans se faire prier : enfin, un peu d’action rock ’n roll.
Leur unité undercover est chargée des conflits et crises (prises d’otages et compagnie). Ils doivent faire le lien avec les familles, mais ils sont supposés ne jamais apparaître. Pour les ravisseurs d’otages, ils sont des amis de la famille, mais en aucun cas des agents du gouvernement. Ils n’existent pas. Il reçoit une formation accélérée pendant dix mois dans un camp de l’armée, (apparemment un truc assez hard, je n’ai jamais pu en savoir plus) et il en ressort agent double, au contact des familles et des ravisseurs, avec lesquels il était supposé traiter. Brent met en place des filtres informatiques sous couvert d’une petite entreprise de téléphonie. « CPS National »« Chino Phone Service ». Dans ¾ des cas, les ravisseurs s’intéressent à l’argent. La majeure partie des enlèvements concerne des personnels d’ONG, des ouvriers ou des diplomates.
30% des problèmes se règlent en payant, 30% en intervention directe de forces armées, et 40% par pression et trafics d’influences. Ceux qui opèrent ces kidnappings, sont les soldats qui agissent pour le compte de riches seigneurs bien éduqués, vivant dans des propriétés et territoires protégées, ces prélats, princes, narco trafiquants, ou « hommes d’affaires » n’apparaissent jamais au grand jour ou au contraire ils fréquentent les corps diplomatiques dont ils suggèrent les rapts…

Un jour Chino y est allé de sa personne. C’était au Nicaragua, et il s’est offert en échange de la libération d’une petite fille qui souffrait d’asthme. Ils ont accepté l’échange, il était sensé être l’oncle. Ils l’ont foutu à poil, humilié et traîné dans la merde. Sa formation de dix mois lui a permis de tenir, mais les huit semaines qu’il a passé dans cette cage à chien l’ont beaucoup marqué. Finalement, ils l’ont libéré sans qu’il ne sache vraiment pourquoi, et Brent a recommencé son job comme si de rien était, sauf qu’il n’avait plus peur de rien. Comme si la mort n’avait plus de prise sur lui. Il était devenu agressif et complètement inconscient du danger. Tendance collier de chien Sacher Masoch. Autodestructeur. Le nez dans la coke, plus l’alcool et à nouveau, poudre, alcool. Il disait qu’il voulait fuir la came, mais toujours elle le rattrapait.
C’est à ce moment que je l’avais connu. J’essayais de l’aider. On l’appelait « Red eyes » parce qu’il ne dormait pas. Quand sa femme est retournée à Pittsburgh, il carrément perdu la raison. Un matin en raccompagnant une fille qui habitait dans le même immeuble que lui, je ne sais pas pourquoi j’en ai profité pour aller le saluer, et je l’ai trouvé par terre baignant dans une marre de bave et de vomis… Tentative de suicide en avalant des cachets. Coma, j’ai appelé «Nine One One ». Hôpital et Centre de désintox, mais aucune aide officielle, aucun secours compatissant, vu qu’il n’existait pas.
La musique l’a sûrement aidé à s’en sortir, et il est progressivement revenu en ville. Il allait mieux, mais il avait changé. Il ne se souvenait plus de rien. Il avait du mal à rester concentré. Et puis on a à nouveau perdu le contact.

Je viens de lire dans le journal qu’on avait arrêté hier le taré de mon ancien immeuble pour le meurtre de son co-locataire. Il s’appelait John Duvall. Je l’ai tout de suite reconnu sur la photo. Avec une barre en acier, Duvall a écrasé la tête de son room mate, un autre junky aussi allumé que lui. Quand j’ai lu le nom, un frisson a parcouru mon dos, il s’appelait Brent Schinowsky.