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Roman Live On Line

Nu York

#008 Bruits et silences

Encore des travaux dans l’immeuble, un jus ocre sort du robinet. C’est l’été, plus d’eau dans les tuyaux. Le superintendant de l’immeuble avait collé des papiers, on était prévenu, n’empêche quand rien ne sort de la douche, ça énerve. À part les borborygmes tubulaires, c’est le calme plat, on n’entend que le choc étouffé des autres locataires à travers les cloisons. Après le chahut de la nuit dernière, tout semble mort. Je n’ai pas vraiment dormi cette nuit. La tête vide et un texte en calle sèche.
– Je mettrai bien une claque à cette gamine mal élevée, me dit ce vieux hippy de Stanley dans l’escalier. C’est elle qui est responsable de la haine qui nage en nous ce matin !! C’est la faute de son boiteux de père qui la laisse faire ce qu’elle veut…
– Tu parles, il s’en fout, il n’est jamais là. Les autres trinquent quand eux ils boivent…
Le père est un journaliste moraliste qui se hisse debout sur sa chaise pour glisser le contenu de sa cervelle dans le disque dur de son ordinateur. Non, je déconne, ce mec est un ancien politicien qui a repris un semblant d’activité dans la vie civile après une attaque cérébrale. Ses collègues le défendent par esprit de corps, mais tout le monde le déteste.
Y a eu une fête au 3rd floor et le mécanicien qui habite au-dessus a hurlé par la fenêtre que « ça suffisait c’bordel ! » Mais comme ça ne leur suffisait pas les gamins ont continué leur fête sauvage. Il a appelé les flics, mais ils ne sont pas venus tout de suite, alors excédé il est descendu. Sécurité, sécurité après les derniers attentats, les flics sont partout sauf là où il faut. Pourquoi ? Je ne sais pas. Le mec a d’abord cassé une bouteille devant la porte et il a cogné avec sa batte de baseball le premier gamin qui est sorti pour voir ce qui se passait. C’est à ce moment que les flics sont arrivés. Du coup c’est lui qui se retrouve en comparution immédiate au tribunal. Il risque deux ans de taule. La gamine a dit qu’elle fêtait ses 18 ans et qu’il fallait être compréhensif, mais à 4 heures du matin, personne ne veut être compréhensif.

Un avion décolle entre les orages.

J’ai glissé tout habillé dans cette journée humide.

Beaucoup de monde ce matin à l’abribus. Pourquoi certains matins, y a-t il plus de monde que d’autres ? Les gens attendent leur tour patiemment, avec sagesse ou résignation. Carnage de sons et de fréquences mélangés. Le marmot qui pleure dans son landau à côté de moi porte un gros bracelet d’argent au poignet, il fait des gestes obscènes, sa sœur lui tape sur le doigt et sa mère mange une glace à huit heures du matin.

Je file sur les avenues sans toucher le sol. Je marche sous la pluie comme l’araignée sur un fil de bave solide. Il y a des bouteilles vides à côté des poubelles pleines. Journée détrempée par les sueurs d’angoisses et l’oppression du doute qui vient comme un soldat estropié, un blessé qui revient se venger.
Le doute venimeux :
-Ça ne sert à rien, je suis inutile.
Prisonnier échappé, libre de gagner quelques heures de travail, histoire de survivre, libre de gagner de la chaleur pour faire fondre la poisse, j’assume et je n’en veux à personne. Comme tout le monde. C’est la guerre ici comme partout, une grande bataille économique qui se livre en permanence. Nous sommes pris en otage de nos envies.

« COMCO International ». L’atmosphère est tendue dans cette agence de pub / communication/ advertising group, où je travaille comme rédacteur depuis un mois. Ça me va, du moment que j’écris. Oui, j’écris tout et n’importe quoi : des slogans, des mises en forme, des articles explicatifs, des traductions, des modes d’emploi. C’est un bon job d’appoint. Pas besoin de me salir l’âme ou de sacrifier mon honneur sur l’autel du Devoir. C’est temporaire, mais j’ai aussi des responsabilités qui flattent mon ego. Je suis un mercenaire, j’aime les challenges. Je ne sais pas si je saurai faire tout ce qu’on me demande, mais je m’y crois et j’aime ça. Les dés sont jetés. Envie de bouger maintenant. Mon copain Michael Bloom est parti se faire opérer d’une méchante tumeur, je le remplace, pour combien de temps ? Il faut savoir partir pour mieux revenir. J’ai un bon salaire et les contrats tiennent bon.
Il y a des rapports falsifiés et des comptes truqués, posés sur le bureau du boss derrière une porte blindée transparente. Il faut savoir se perdre pour mieux se retrouver. Il faut apprendre à se cacher sous la rosée. Il faut bien un gagnant. Il reste cinq lettres majuscules dans un tiroir. Il faut connaître le prix de la solitude pour vivre en groupe. Je ne fais pas semblant. J’accepte l’idée, je me construis sur les sourires.

Une cigarette a brûlé la moquette, ça fait toute une histoire.
Qui a osé ? Qui est venu fumer ici ? C’est comme s’il s’agissait d’un crime de lèse majesté. J’ai cru comprendre qu’ils vont d’ailleurs changer toute la moquette à cause de ça. Pour le principe.

Les employés se détestent. Il paraît que Mike, un des chiefs managers, adore sentir cette rivalité entre salariés. Ils ont tous l’air polis, poly, politiques, bien coiffés et fringué fashion, mais nos codes sont plombés. Oui nous sommes plombés. Et cette chape de plomb de faux silence est lourde à porter. Quand on est une souris, on trouve toujours qu’il faut payer cher pour un petit bout de fromage.
Moi, j’essaie de détendre un peu l’atmosphère avec mes plaisanteries outrecuidantes et jeux de mots ashkénases, mais on a signé un protocole assez précis et je n’ai pas une grosse marge de manœuvre.

Ma secrétaire est froide comme une porte. Il faut être réaliste, même si elle est bien maquillée et plutôt mignonne quand elle tourne la tête, elle n’a pas le profil altier des mannequins professionnelles qu’on embauche un après-midi pour défiler sur un podium. Je la regarde à peine. Je sais que si j’insiste, elle va m’attaquer pour harcèlement. Alors, on agit tous les deux comme si de rien était. On se déteste au quotidien. Il ne nous manque pas grand-chose pour faire la jonction, disons qu’il nous manque juste un petit quelque chose, un seul atome, oui, mais un atome crochu.

Je lis un slogan dessiné dans le ciel par un avion qui lâche des pets de fumée au-dessus de l’horizon des buildings en face à mon bureau.

On travaille depuis quinze jours sur le lancement du disque d’un rappeur venu du Bronx. On ne peut plus faire des affaires en claquant des doigts, il faut savoir mentir comme des marchands de coléoptères et des prêtres aztèques. On a un petit budget, on vise le web. On a déjà commencé. Aujourd’hui on tourne en HD dans une petite boutique funky. Le patron est un nutritionniste sioniste qui devait partir en séminaire, mais il est resté. On tourne vite, pourtant ça nous a pris des semaines pour avoir les autorisations. Je dis « nous » parce qu’on veut croire qu’on est un espèce de famille reconstituée. Après on ira sous la voûte étoilée de Grand Central, et puis sur un escalator chez Bloomingdale.

NIO vient du Ghana. C’est un Big Boy qui jure tout le temps, et il jure aussi qu’il est libre en se raclant la gorge,
– Shit man, you know, fuck you. I’m free you know I don’t care.
Mais à force de l’entendre dire ça, c’est suspect. Le mot « vanité » lui va comme un gant, un de ces gants qui traînent par terre. Orgueil, fierté, vanité, amour-propre, égoïsme, égotisme, suffisance, complexe de supériorité, égocentrisme, narcissisme, nombrilisme, tout ça revient à parler d’individualisme. Imbu de lui, il finit le verre bu, perdu dans le désert de son ambition au pays des grandes restructurations.

Il a fait super chaud et le plafond n’en finissait pas de descendre. Le ciel incohérent, les astres perturbés, un jour de nuit. Downtown, une vieille Chinoise s’explique avec la police. Fin d’après-midi d’un jour de pluie, un jour de pluie chaude. Les sorciers de la météo invoquaient la pluie en grognant, maintenant il pleut de nouveau. Un jour en pente comme un aqua-toboggan du Carrousel Water & Fun Park.
Entorse, claquage, erreur dans mon emploi du temps. Merde, j’avais un rancard, j’ai oublié.
Un coup de téléphone plus tard :
– Viens…
Midtown. je la rejoins, en retard, je m’excuse. Gambler aguerri, je ne peux pas m’arrêter de jouer comme un adolescent qui mise sa vie à chaque instant. J’ai la conscience en paix. N’en déplaise aux matérialistes sceptiques, on a toujours eu besoin des aruspices et des amoraïm, autant qu’on a besoin des commentateurs sportifs, des traders et autres statisticiens, parce qu’on a besoin de croire qu’un fil nous relie aux forces de l’invisible, parce que les choses de l’esprit sont aussi passionnantes que les choses tout court.
– Quand on est un homme, on ne pleure jamais sans raison,
– Cela peut coûter très cher de pleurer. J’amasse pour pouvoir rester ici.
Chacun pour soi, la tension monte,
– Take it easy baby, t’énerve pas, j’ disais ça comme ça.
Tu claques la portière
– Mince, ton sac à main… !
Oublié dans le taxi, ton sac à main. Tu bois ce soir parce que tu ne sais pas quoi faire pour oublier cette douleur en toi.
Un grand message, comme un grand nettoyage à sec, échange de mots intimes
Excitation et naïveté romantique nous vivons tous les deux à 120 (miles) à l’heure. Pas de limitation de vitesse.

J’ai un reptile replié dans mon short, il n’est pas venimeux,
– Chérie n’ait pas peur des bras en pluie et des membres de neige.
Tu tiens les clefs de l’appartement, je monte derrière toi. 7e étage. Je regarde tes fesses. J’aime te voir monter les escaliers. J’imagine déjà ce qui va se passer. Les marches craquent dans l’escalier. Le néon grésille. La fenêtre ouverte. Les voilages ondulent. Il fait lourd.
– Non, pas tout de suite, ne mets pas de musique, je t’en prie pas aujourd’hui ! J’entends encore celle des voisins.
Raps vengeurs des Evangélistes du Bronx, plus asociaux que ceux qu’ils critiquent.

Sexy. Les draps sentent la lavande synthétique ou une espèce de parfum qui fait plaisir. Tu te déshabilles. Je me déshabille. Couverture acrylique aux pieds et tout l’or dans la tête. Le sexe comme une drogue. Encore la drogue. « Big Bonney » «et « Master Flash » en poudre blanche. La pipe est bonne. On décolle. Je fais semblant d’être heureux. Je me dis que ça passera mieux. Que se passe-t-il tout à coup? Je me demande :
– Aurais-je des toiles d’araignées sur le nez ?
Fondre comme le plastique, se confondre comme le fond et la forme.

Tu mastiques un chewing-gum à la chlorophylle en échafaudant des scénarii végétariens qui sauveraient les animaux d’élevage. Même quand on baise, toi tu bosses. Tu ne sais pas vraiment t’abandonner.
– Quoi ?
– Tu as besoin de te peigner pour avoir l’air honnête.
Je ne sais plus d’où je viens, en quelque sorte. Les souris ont infesté la faisanderie, à cause des graines.Enfiler des mots comme on fabrique des bracelets… comme on tresse la ficelle, comme on noue les draps pour s’échapper d’une tour.
Puis, plus rien…
Au bout d’un moment j’espère la venue d’un extra-terrestre milliardaire. Non, en fait j’y crois et je veux mourir. On ne pourra plus aller au-delà des étoiles. Il faut aimer courir ici, sinon tu t’es foutu.
– Tu me fatigues. J’ai une méchante migraine et tu m’soules avec tes conneries…

Le psy me comprendrait oui. Lui il saurait m’interpréter.
Je range mon grand cahier, le fer à repasser et tes culottes Victoria’s Secret. J’ai continué d’écrire sur le mur : Arbres généalogiques sur la colline et d’autres gynécologies envers et contre tout. Je redescends l’escalier, sur la rampe, comme un prophète. Partout, ailleurs, les hommes s’essoufflent en faisant des efforts.

« Saül espérait que tous les hommes seraient là pour éteindre la lampe.
Écoute au fond des buissons malicieux si Ashem appelle ton nom…
Et si un jour tu veux à croire à la simplicité qui illumine les âmes pures, ce jour–là , toi aussi tu seras sauvé ! »

J’ai la mémoire qui flanche, j’ me souviens plus très bien…
Ce n’est pas parce qu’on se tait qu’il faut à tout prix combler le silence.