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Roman Live On Line

Nu York

#019 Boîte à chaussures

Comme une électrocution au milieu de la nuit, la sonnette me fait sursauter. Qui ? Hein ? J’ai rêvé ? Ça sonne de nouveau. Non, je n’ai pas rêvé, un doigt appuie avec d’insistance sur le carré de plastique qui sert à déclencher un bruit effroyable qu’on appelle : une sonnette. Que ? Quoi ? What ? Dans l’interphone grésillante, une voix dit : « C’est Maryse », avec son accent Canadien.

J’avais connu Maryse à une époque où je travaillais à Toronto. En fait, la première fois qu’on s’est rencontré, on avait à peine échangé trois mots et on était allé voir ensemble un film de science-fiction auquel je n’avais rien compris. Au milieu de la séance, quelqu’un lui avait fait signe, elle s’était levée sans rien dire, et j’étais resté en plan devant cet écran sur lequel défilaient des images sans que ça ne connecte avec ma cervelle trop interrogée à essayer d’analyser ce qui venait de se passer. Bref, je n’ai jamais vraiment bien su ce que faisait Maryse, elle aurait pu être espionne ou journaliste, ou indicateur de police, sa couverture sociale c’était « public relations » pour une chaîne d’hôtels. Avec elle on ne s’ennuyait jamais. Elle avait soif d’aventure et je me retrouvais dans des histoires un peu bancales comme elle qui marchait lentement après une chute de ski en Autriche. C’est d’ailleurs à cause de ce problème physique, que je lui avais présenté Samuel, et ils s’étaient pris l’un pour l’autre d’un amour indéfectible. Et cette Maryse venue d’Edmonton avait rendu mon copain Samuel fou d’amour.

Quelques minutes plus tard donc, je la vois arriver dans l’œilleton du Judas. J’ouvre la porte. Elle entre, les yeux hagards. Je comprends qu’elle a avalé quelque chose d’un peu trop fort. Son regard parle pour elle. Elle a l’air remontée contre la terre entière. C’est à peine si je reconnais le son de sa voix. Son sac serré entre les doigts, elle a l’air paniquée.
– Tu sais ce que je viens chercher ?
Tant que les choses ne sont pas dites, on ne dit jamais rien. Je fais mine de ne pas comprendre. Je lui propose un thé. Un petit temps s’écoule. Est-ce la Foi qui nous faire croire qu’ON nous surveille ? Je ne sais pas, mais j’ai clairement l’impression d’être épié.
Tétanisée, presque immobile, elle n’a pas ouvert la bouche depuis cinq minutes. Elle boit le thé vert en silence quand on frappe à la porte. Mince ! Je comprends qu’elle n’est pas venue toute seule. Je dis un truc du genre:
– T’étais pas obligée d’amener tes copains !!
En se levant, elle murmure :
– Fuck you, si seulement j’avais eu le choix… Je te signale que ça fait des jours qu’ils te matent.
– Qui ? Moi, sous surveillance ?
La main cogne à nouveau à la porte. Maryse s’affole. Je ne bouge pas. L’inconnu frappe à nouveau, j’ai le sentiment qu’il a la force de la défoncer. Je demande :
– Whééé quoi ? C’est qui ?
En guise de réponse l’autre frappe si fort que je crois qu’il me cogne moi-même. Dans l’oeilleton, je vois son insigne de police. J’ouvre.
– Oh là, faut pas vous énerver.
Il écrase son mégot sur le paillasson, baisse ses lunettes noires. En pleine nuit, c’est bizarre les mecs avec des lunettes noires.
– Elle est où ?
Le gars attend que je parle. Il sort un bout de papier froissé sur lequel on peut voir la typographie des documents officiels et des chiffres gribouillés.
– Tu sais ce que je cherche…
Putain, mais tout le monde est au courant ou quoi ? Ce que je lui raconte ne semble pas vraiment suffire à nourrir les questions de cette montagne de 300 pounds de chair et d’os.
– Samuel TK ça te dit ?
– Oui Sam, ça me dit…
– Et alors ça te dit quoi ?
Il investigue comme on bluffe au poker.
– J’ai vu Sam, il y a un mois et demi, depuis plus de nouvelles…
– Normal que t’aies plus de nouvelles…
Il cherche Maryse du regard. Maryse n’est plus là. Volatilisée. Il est tendu. Il appelle son collègue :
– Tu la vois ? Où elle est ? De toute façon elle n’ira pas loin…
Je n’arrive pas à savoir si ce sont des vrais flics ou les types de Schwein, ou les deux… ?!
Dans un reflet, je vois Maryse debout sur la terrasse, serrée contre le mur. Je commence à craindre pour ma santé. Le molosse ajoute avec un calme insupportable :
-Bon… vous pourriez lui dire de descendre… on a besoin d’elle…
C’est à ce moment que je vois les traces rouges sur la doublure du manteau de Maryse. Je m’affole à l’intérieur, mais je ne laisse rien voir, surtout ne pas perdre le contact. Décontracté je propose une bière au « Big Dog » comme si c’était un collègue de travail. Il accepte sans broncher, genre, j’ai tout mon temps. Je vois le petit gros arriver dans le couloir. Un peu pète-sec, il répète.
– Bon, vous savez c’ qu’on cherche ?
Je bredouille :
– Non enfin, oui je ne sais pas…
Et dans ma tête, je me demande pourquoi j’essaie de jouer avec des pros qui n’ont rien à perdre, alors que moi c’est pas vraiment mon job. Quand je pense aux cailloux, je me dis que toute façon je ne suis pas assez bien introduit dans le milieu des fourgues et des receleurs pour me débrouiller avec les pierres que Samuel m’a laissées. Le seul truc c’est que je dois rendre le paquet à la bonne personne, sinon j’vais être mal.
– Nous, on pense que tu sais très bien c’qu’on cherche et comme on n’est pas très patients, on va te faire bientôt comprendre la question si t’as pas compris, enculé.
A ce moment, le grand me prend la nuque et enfonce la bouteille de bière dans ma bouche jusqu’au goulot et il verse de force. Ça m’écarte la mâchoire, je ne peux plus respirer, les dents sur le verre et la mousse qui me fait exploser l’estomac…. Le petit me tient les bras. Quand la bouteille est vide, il la retire et me relâche. Je tousse, je crache.
– C’est plus clair maintenant ? Tu veux qu’on te coupe l’eau et le gaz ?
Dans ma tête, le combat continue entre l’ange et le démon.
Les poissons rouges regardent ça sans chercher à comprendre. Je me dis que je veux bien lui rendre ce paquet qui m’embarrasse plus qu’autre chose, mais qu’est ce que j’ai comme garantie qu’ils ne reviendront pas me faire chier ?
– Aucune garantie face d’enculé, on sait où t’habites…
Ils ont repéré Maryse sur l’escalier à incendie. Ils la tirent par les cheveux pour la ramener dedans. Ils ne repartiront pas les mains vides, et si elle n’a rien d’autre à leur donner, si elle leur a menti, là ça va se gâter. Ils ont vidé la seringue en elle, la bouteille en moi, bon si je ne réagis pas je ne pas ce qui va se passer.
Comme on chope un train in extremis, je dis :
– Ok ok les mecs… calmos.
Ils me regardent avec des yeux de veaux
– C’était il y a un mois… Sam a laissé une paire de godasses, si c’est ça que vous voulez ?
– Va chercher, nous on garde la fille… T’aurais pu t’en souvenir plus tôt…
– Eh, j’peux pas penser que vous cherchez une paire de pompes.
– Pense pas connard et va la chercher !!!
On est jamais assez sportif quand on fait un métier d’action, en deux temps trois mouvements, je fais l’aller et retour dans mon gourbi et je leur donne ce que j’avais, la conscience tranquille, enfin libéré d’un poids lourd de 2 Millions de dollars potentiels que jamais je n’aurais su écouler moi-même de toute façon. C’est pas le tout d’avoir la matière première encore faut-il connaître les secrets du raffinage.

-Eh ben voilà le trésor du boiteux dans une boîte à chaussures… c’est pas beau ça !
Je suis scié, ils n’insistent pas. C’est tout juste s’ils ne me serrent pas la main. Ils ne me demandent rien de plus, comme s’ils savaient déjà tout. Ils ne cherchent à rien savoir rien d’autre. Ils ont eu ce qu’ils voulaient. En sortant, ils lâchent juste un truc du genre :
– Gare à toi si c’est vide…On te fera défiler les événements de ta vie !
Je referme la porte. Maryse est assise à côté de moi comme une chose inerte. Elle baisse la tête. Encore sous l’emprise de sa came. Avec ses cheveux en désordre et la jupe déchirée, une grande estafilade dans le dos…
– Ce sont eux qui t’ont fait ça ?
J’attends. Pas de réponse.
-Faut te soigner.
– Laisse.
Et puis elle se lève en disant qu’elle doit y aller. J’insiste en l’invitant à rester, mais elle me fusille du regard, un regard qui ferait peur à une hyène.
– Je t’en pris, ne me retiens pas, même lui n’y est pas arrivé…
Elle s’en va et referme la porte nonchalamment. J’entends un cri, je me précipite. Elle est en bas, elle me regarde en riant :
– T’y as cru hein ?!
Elle est dans son trip et moi dans le mien. À mon tour de ne pas répondre.

Je m’assois devant l’écran de faux feu et je me sers un verre de Grants et puis un autre et que je plonge pour une destination inconnue sous la mer du Whisky. Et je devine tout ce qui se passe. Je vois dans la nuit froide, elle court, elle cherche un médecin pour aider quelqu’un. Elle pleure, elle a peur. Une voiture s’avance. Un chien aboie au loin. Allez roulez, que le spectacle continue. Un gars propose un lift. C’est un ange ou un démon ? Elle a les yeux inquiets. Comme dans un film expressionniste, la pluie pointe au réverbère. Je la vois qui s’enfuit et puis cachée entre deux voitures. Des types sortent de la voiture. Ils veulent s’amuser. Je m’écroule complètement soûl.
Les poissons rouges tournent dans le bocal.
Je ne sais pas ce qui s’est réellement passé. Je n’ai jamais revu Maryse, mais on m’a dit qu’on l’a retrouvée le lendemain dans un sale état sur les bords de l’East River.

Les heures matinales ont dissipé les effluves de mes alcoolémies nocturnes et en même temps tout le malaise de ces dernières semaines, tous les regrets et toutes les nausées se sont évaporés. J’ai l’impression que j’ai fait un mauvais rêve sauf que la boîte de chaussures n’est plus là. Sur le papier peint déchiré, le diable a laissé sa marque. Dans la cuisine, on entend ricaner le réfrigérateur mal réglé. Je traîne mon inconscience en vrac jusqu’à la salle de bain et la baignoire attend mon grand corps de poisson.
Je ne croirais jamais avoir été aussi libre que ça un jour. Grattouiller un banjo désaccordé en mâchant un chewing-gum sans sucre. J’entends la rue en retrait.

Un jour, j’irai poser un caillou sur la tombe de Samuel Yatoub alias « TK ».
Un petit caillou oui, mais pas cet éclat de lumière ciselé de la taille d’un noyau de cerise brillant comme un diamant, que j’ai retrouvé tout à l’heure en rangeant une autre boîte dans ma penderie. Non, celui-là, je me le garde en souvenir.