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Roman Live On Line

Nu York

#044 Avoir été en été

Les locataires n’ont pas de nom, pas d’importance. Les locataires ne bricolent pas l’endroit qu’ils habitent temporairement. Les actionnaires de Building Corp ne savent rien des lapins que nous sommes là, dans le clapier qui leur appartient. Notre propriétaire n’est ni bon, ni méchant, c’est un trust qui possède les êtres qui ont signé un bail ; oui, on appartient à un propriétaire autant qu’il possède les pieds carrés qu’on utilise. On dit qu’il y a des opportunités en ce moment, des super occas’, c’est sûrement vrai pour ceux qui ont les moyens, mais pour les autres, c’est très abstrait. N’en déplaise à la crise, ceux qui collectent le loyer ne font pas la différence, ils n’ont pas conscience de nous et se préoccupent guère des difficultés personnelles, ils encaissent, et toi tu décaisses. C’est comme ça.
Nous sommes tous des loca-terre.
La planète urbanisée s’asphyxie, les rivières s’assèchent, les forêts disparaissent, mais on ne parle pas pour autant de réduire la production, les quads et 4/4 pullulent sur les sentiers forestiers. Désormais 58% de la population mondiale habite dans les villes. Les hommes ont trente ans, ils sont seuls. Ils n’en veulent à personne. Le mot « réparation » est trivial, quasi rebelle. Pourquoi réparer ; quand c’est cassé, on jette. Quand c’est mort, on enterre…

Dans l’appart’ en dessous les perceuses et les ouvriers font croire à une reprise de l’activité économique. Font-ils du bruit pour me bousculer ? Je dois sortir.

Mauvais Juillet-Août à New York. Temps pourri. Lourd et humide. Plus envie de danser sous les nuages. J’ai fait quelques articles pour les News On Line qui payent mal, j’ai écrit deux épisodes de la série « Teen Toons » et fini un reportage sur les quarante ans de Bethel et Woodstock pour un éditeur étranger, mais je me sens mal sous mon masque. Comme dit Auslender, « y a toujours quelque chose qui déconne ». Aujourd’hui il fait beau. Bon, il fait très beau, mais à la limite il fait trop beau car il fait chaud, vraiment chaud, trop chaud. Même s’il ne pleut pas encore, même si le ciel est bleu, on sait que ça va tomber c’est sûr qu’il va pleuvoir… A hard rain’s gonna fall.
Même quand tout va bien, on sait que tout ne va pas bien. Parfois j’arrive à oublier ce genre de pensée Ashkénaze, parfois ça me revient à l’âme comme un retour de kick dans le tibia. On ne se refait pas. Comment effacer ce qui est en soi. Chercher en vain de l’énergie pour se motiver, se remettre en marche.

Michael aussi n’a plus envie de smurfer ; son cœur s’est arrêté de faire battre celui des millions de fans qui ont dansé comme jamais après sa disparition. Je n’aimerais pas être le docteur Murray qui a fait sa dernière injection de Propofol à Bambi. Le faon devait beaucoup souffrir pour supplier une dernière piquouze. Le Propofol est un anesthésique général de courte durée d’action. Il agit environ 5 minutes. On l’utilise dans les services d’urgence pour désengorger les blocs opératoires des petites interventions qui nécessitent une anesthésie générale.
Même si Michael a demandé un shoot, tout est officiellement de la faute de Conrad Murray qui sera jugé pour ça.
On ne parlait plus vraiment du roi de Neverland ; maintenant on l’aime à nouveau comme on aime la lueur d’un feu follet éteint. On l’aime parce qu’il n’est plus là. – Moi, je préférais Prince, pas Prince Michael comme M.J. a appelé son fils (un comble qui dénote d’un psy pour le moins troublant), non, Prince l’inventeur des sons de la fin du millénaire. –
Michael Jackson n’était pas exactement l’idole que je vénérais mais, présent tel un galet dans l’eau, il faisait partie de l’inconscient collectif ; il vivait au fond de tous ceux qui avaient trouvé en lui ce grain de folie qu’ils ont en eux, quand la démence poussée à la perfection, devient une issue pour dépasser le quotidien. Personnage de bande dessinée planétaire, mélange de fantasmes de gloire et rêves de liberté, à la fois grotesque et puant le fric de pacotille, Michael Jackson était fou. Depuis toujours, il vivait une autre réalité dans un monde parallèle. Il dansait en suspension, et n’avait pas les pieds sur terre. Fin comme une poupée en plastique moulé, à la fois léger et rapide, le King of the Pop laissera une trace indélébile dans l’histoire mondiale de ces dernières années, semblable à celle que laissa Elvis Presley trente ans plus tôt pour un public blanc. Michael Jackson suite et fin. On referme le sac.

Je passe au Center Art Network voir une expo de groupe, une expo qui voudrait servir à quelque chose. Le thème c’est… la planète (?). Quelle planète ? On la cherche. Faire parler la Terre, qui veut faire taire la Terre. Peu importe. Il y a pas mal de monde. Les visiteurs passent devant les œuvres en parlant de ce qu’elles inspirent, souvent ils parlent d’autres choses.
– Je ne comprends pas le terme d’écroulement des valeurs.
– La notion de valeur est propre à chacun
– Certains se font souffrir eux-mêmes comme ils torturent les autres…
– Le monde a changé depuis le 20 juillet 69,
– Tu veux dire quand Neil Armstrong a posé le pied gauche sur la lune…
– C’était la même année que Woodstock, t’imagines ?! Le festival débutait le 15 août de la même année, quelques semaines après, mon père y était …
– Ça aussi c’était la découverte d’une autre planète, Love, LSD et nature…
Les gens parlent comme si de rien n’était. Ils ne pensent pas acheter quoi que ce soit, ils se sont déplacés et c’est déjà ça. L’Art est un marché en crise. Les petites galeries s’en donnent à cœur joie, elles jouent à devenir grosses, puisque les grosses tombent les unes après les autres.
Sergi est un curator Russe. Perché sur sa branche, il est en chasse comme un oiseau de proie. Il aime les jeunes pousses et rêve de gagner le jack pot en signant un nouveau génie comme un entraîneur rêve de coacher un jour un champion. 20 ans qu’il est installé ici, il connaît les rouages de la mécanique par cœur, mais il n’a jamais misé sur le bon cheval, alors il fait de la présence sur le bord du champ de course. J’essaie de plaisanter, il me répond par des sourires convenus. Moi j’écris des articles, je ne l’intéresse pas, je ne suis pas une source de revenus potentiels, c’est à peine s’il me voit. Comme il sait le faire, il détourne les yeux. « Avoid eye contact ».
Le monde de l’Art est fermé en ce moment ; il faut avoir la confiance d’un foret à béton pour pénétrer le bunker, ou bien il faut de la chance. Talons carrés et maquillage fluo, pieds de lampes boudinés, femmes à chapeaux flageolantes ou biches en tailleur de la Free Arts Society, Sergi espionne les conversations des ringards exaltés ou des collectionneurs, acheteurs en roue libre.
Observer le panel des clients en faisant des sourires confits. Patronnes célestes à la voix grave ou millionnaires du dimanche, artistes looser ou maîtresses des ténèbres en jupe synthétique, le monde des esthètes défile en procession.
– On sent la récession, y a que de l’eau à boire ?
– Y a de la bière aussi…
– Non y en n’a plus !
Un deux, trois, le bal des mots inutiles tourne comme dans un cocktail de gens de lettres. Impossible de se contenir. Une dizaine de jeunes rient fort, d’autres soliloquent, échanges de paradoxes sur un canapé tapissé.
Bean s’approche de Sergi :
– Quelque chose qui ne va pas ?
– Mmm… Tu comprends, une expo c’est beaucoup d’engagement.
– Au moins, t’as du monde…
– Oui, ça c’est bien !
La musique d’ambiance se confond avec la fréquence d’une alarme qui s’est déclenchée dans le building. Personne ne semble y faire attention. Critiques branchées dans le brouhaha des mensonges capiteux, des éclats de voix saluent la venue de David Bowie qui accompagne Julian Schnabel et puis ils repartent très vite.
Dans une pièce adjacente, une conférence démarre sur « les nouvelles technologies au service de la création ». En fait il s’agit d’une démonstration de logiciels hyper pointus. Stephan me tape sur l’épaule :
– Comment tu vas ?
Stephan était l’attaché de presse pour le disque de NIO quand je travaillais pour COMCO ; on l’appelait Butterfly.
Transpiration dans son costard cool, Stephan a rarement du temps, pourtant il m’invite à aller boire un verre chez Spooks. Il me raconte qu’il était chargé de com pour Benneth & Sonderberg, mais il a eu du mal à s’adapter à l’esprit de la boîte. En le virant son boss lui a dit que les termites dans son genre, sont en train de bouffer les structures de la société. Stephan est à nouveau sur le marché.Curriculum en béton, brillant à l’oral, il saura vite se faire embaucher, sauf qu’il doit trouver vite car il a pas mal besoin d’argent pour son train de vie. Butterfly n’a pas seulement de la poudre aux yeux, et de couleur sur ses ailes de papillon fragile, il en a aussi de la blanche dans des petits paquets au fond des poches. Stephan ressemble à ces super héros « over puissants » pendant une demi-heure après avoir sniffé leur rail de coke. Quand on discute avec eux, quand ils posent des questions, on s’aperçoit vite qu’ils n’écoutent même pas les réponses. Ils ne savent plus ce qu’ils ont fait la veille, ce qu’ils ont à faire le lendemain, et aussi pourquoi c’est impératif de le faire.
Hyperactif, intelligent mais aussi volatile qu’un éphémère au-dessus de la rivière, Stephan n’arrive plus vraiment à se concentrer longtemps, Il peut tenir quelques minutes, après il s’envole. Il n’a plus de constance et son esprit s’échappe au bout de quelques phrases. Stephan réagit de façon impulsive, il fait des réponses rapides, nerveuses, quasi automatiques. Acerbe, il balance des jugements fondés sur les apparences à l’arrache, c’est ce qu’il appelle son intuition. En parlant avec lui, il vaut mieux éviter les mots qui pourraient ressembler à « réfléchir », car penser l’effraie. Il brasse de l’air comme un moulin-à-vent, et ça le fait chier de mettre du grain sous la meule. Du coup son moulin à parole tourne à vide, sans faire de farine. Zappant d’une idée à l’autre, Stephan s’ennuie de tout. Pour lui une idée est « sexy » ou « pas sexy », et elle doit tenir en trois mots, sinon il dit avec cynisme que :
– Les gens ne vont rien comprendre, tu comprends. Il faut toujours se mettre dans la peau du plus mauvais…
– T’as pas peur qu’à force de faire semblant tu finisses par le devenir ?
Il a établi avec le monde une relation épidermique. Il ne lit que les messages de quelques lignes sur son SMS, Blackberry, mail, les autres il les jette. Jamais il ne pourrait gérer une situation de crise. Stephan est trop obsédé par lui-même. Il aime qu’on le flatte comme on lubrifie une coulisse. Boulimique, se mêlant de tout, il angoisse à l’idée de se faire accaparer par une seule chose. Il se voudrait partout à la fois, mais il est nulle part. À force de vouloir faire tout en même temps, le temps explose en lui. Le temps joue contre lui, on voit bien qu’il s’oxyde. Il en est conscient, mais il n’y peut rien.
D’ailleurs que pouvons-nous réellement ? Le reformatage régulier des esprits mène à une augmentation croissante des Attention Deficit Disorder… Facteurs culturels, politique marketing en compression, l’ADD peut aussi être causé par un excès de dopamine (un neurotransmetteur) stimulé par l’absorption de métaux lourds dans l’air ou dans l’alimentation, ou à cause du benzoate de sodium et des colorants dans l’alimentation. Avant, les symptômes diminuaient avec le temps, désormais ça s’aggrave chaque année, 25% des Américains adultes sont concernés.

Je voudrais prendre la barre du temps et profiter de la vie comme un marin sur une mer calme. Je voudrais dormir, voguer sur les flots du sommeil, arrêter de bouger, arrêter de penser, mais j’ai l’impression de perdre mon temps. Comme dans une clepsydre, le temps s’écoule seconde après seconde dans mon cerveau ; goutte-à-goutte dans la poche fixée à un crochet, au-dessus du lit de celle que j’ai essayé d’accompagner de mon amour jusqu’à cette phase terminale du cancer de merde qui la ronge.

Sloan Kettering Cancer Center. Deux mois après avoir appris le décès de Michael Bloom, un des fondateurs de la COMCO que j’avais remplacé pendant trois ans, il y a le vide entre mes neurones quand je vois les yeux perdus de Gill, celle qui fut ma femme, allongée là, sous le drap, si maigre. J’ai trop mal pour elle. Trop mal de la voir fermer les paupières. Gill est en train de partir sur son lit de douleur à l’hôpital, Morphine à la pompe, soins intensifs. J’ai mal. Mes yeux se remplissent de larmes. Je me demande pourquoi j’ai si mal. Nous n’étions plus ensemble depuis des années et pourtant j’ai mal. Si mal.

J’y retourne plusieurs fois. On parle, un peu. Son visage, ses yeux sombres, ses lèvres entr’ouvertes, les joues émaciées, ses dents déchaussées, elle pourrait faire peur à d’autres. Moi je l’admire. Gill ne s’est jamais plainte, toute sa vie était inhibée. Elle a gardé pour elle ses secrets. Je parle en lui tenant la main. Elle m’écoute, elle est là. Elle a du mal à sourire. Elle essaie. Elle a mal. Elle respire à peine.

Hier pour la première fois un médecin lui a dit ce qu’il en était, aujourd’hui, je reçois un mail de Sinny, sa sœur qui me fait comprendre qu’elle est trop faible. Gill ne souhaite plus voir personne. Je crains la fin. Après avoir lutté avec un courage infini, je crois avoir compris qu’elle a choisi de s’abandonner. Je garde mon téléphone à la main ; à tout moment je m’attends à l’annonce du putain de pire. C’est sans espoir. Les médecins accepteraient l’idée de la plonger lentement dans un coma narcotique à base de morphine, Gill a refusé. Elle veut voir la mort en face, elle veut rester lucide, elle veut affronter le mal comme elle le fait depuis ce jour de Mai 2007 dont je me souviens quand j’ai reçu ce mail qui m’annonçait qu’à la suite d’une grosse fatigue, elle était allée voir médecin et qu’elle attaquait direct la chimio. Deux ans et deux mois plus tard, le cancer a gagné. À mon tour, je n’ai plus de force.

Deux jours plus tard, je reçois un coup de téléphone : c’est fini. Gill s’est éteinte hier soir vers 22.30.

Je la vois là sur le lit du funérarium. Elle est belle. Les infirmières ont effacé les traces de ses peines. Éclairé par un néon bleu Gill dort. Seule dans la pièce. Son corps sous un drap vert clair, c’est le silence de la mort, interrompu par les bruits lointains de la ville qui résonnent dans les immenses couloirs de l’hôpital.
Du plus profond de moi quelque chose vient me serrer la gorge, quelque chose qui me fait pleurer. Je fais des bouh bouh ouh, je n’arrive pas à m’arrêter. Sur le mur au pied du lit, pour seul décor, une photo noir et blanc d’un robinet qui coule. Un petit vase avec des fleurs sur une table de chevet et puis c’est tout. Je m’assois à côté d’elle. Je me recueille. Je cesse de pleurer et puis à nouveau trente secondes plus tard quand je la regarde, je recommence à fondre en larmes. Je pleure toutes les larmes de mes yeux. Je n’ai jamais tant pleuré. Je pense à elle, je repense à nous, je revois les dix ans qu’on a partagé ensemble… Et à nouveau, je pleure.

Fatigue et tristesse, je suis stone. J’essaie de positiver, mais j’ai peu d’éléments pour me servir de support. Jointé au monde comme une pierre dans un édifice, les journées passent, je ne fais presque rien. Je voudrais me croire en vacances, mais vacances de quoi ? Toute cette année n’a été qu’un long suspens. Je voudrais me croire dans un espace libre, une clairière du temps, mais tout autour de nous c’est la forêt sauvage des contraintes et des obsessions. Je voudrais m’accorder le temps de ne rien faire. Il paraît qu’on a le droit d’avoir la conscience tranquille en été ; projets paralysés, activité au ralenti. Je vis au jour le jour. Tout est figé en moi. Pas de réponses à mes questions, peu de mails, comme trois feuilles au milieu d’un mille-feuilles, mes demandes attendent sûrement parmi d’autres sur le bureau d’un employé qui attend à son tour le retour de celui qui répondra à sa question et ainsi de suite, c’est comme un bouchon énorme, conséquent d’un simple ralentissement. Pas de nouvelles, statu quo et stand-by. Léthargie, apathie aphasie. Je suis cuit comme une des briques du mur qui se dresse en face de moi. Comment ont-ils fait pour construire ce monde ? À moi aujourd’hui tout semble impossible. J’ai honte. Je voudrais que les choses tombent du ciel, mais la seule chose qui tombe du ciel c’est la pluie. Des pluies d’orage et d’embrouilles qui éteignent le feu de mon enthousiasme. Je parle tout seul. Je me parle à haute voix, mais les mots qui me viennent, sont à vrai dire assez peu convaincants.Je suis comme les centres anti-poison, antiseptique, antitétanique, anti-pathique, anti-corps et anti-gang, anti-biotique, anti-coagulant, anti-dote et anti-dope, anti-tabac, anti-nucléaire, anti-fasciste, anti-gel, anti-gouvernemental et anti-social, anti-héros, anti-inflammatoire anti-inflationniste, antilope et antillais, antinomique et anti-parasite, antimoine et anti-religieux, anti-chambre et anti-parlementaire, antipode et anti-phrase et anti-thèse, anti-cipé et anti-caire et anti-vol, même anti-anti.

Revu le Guépard de Visconti (1963), j’ai du mal à croire qu’aujourd’hui un producteur investisse de l’argent pour qu’on réalise ce genre de monument d’images sophistiquées et romantiques, et, dans le même temps, j’entendais que je ne sais plus quel film avec Georges Clooney n’avait rapporté QUE 100 millions de dollars… Aujourd’hui on travaille en gros plan et l’on réagit de façon épidermique, épidémique, pandémique, on s’enflamme comme les forêts.Comme cette histoire d’arrestation qui a alimenté les blogs et les colonnes pendant plusieurs jours, cette histoire du prof black d’Harvard qui a fait perdre des points à Obama dans les sondages. Tout ça parce que Barack a qualifié de « stupide » le fait de menotter le professeur Henry Louis Gates Jr. universitaire de 84 ans, spécialiste des questions africaines et afro-américaines à la prestigieuse université Harvard qui, étourdi comme un chercheur ayant oublié les clés de chez lui à l’intérieur de sa propre maison, tentait péniblement d’y pénétrer en forçant la serrure. Un voisin l’a vu, de manière citoyenne, il a appelé 911. En arrivant sur place le sergent James Crowley dit que m. Gates était récalcitrant à donner son identité qu’il s’est mis à « troubler l’ordre public », mr Gates affirme lui, que les flics l’ont plaqué au sol et amené au poste sans ménagement avant de discuter. Non seulement le type n’avait pas commis de délit, mais en plus, il n’était pas dangereux. Rien ne justifiait cette brusquerie, mais y a tellement de tarés qu’on agit avant de discuter. Pas de pot, ce type était un ami de longue date du président qui a qualifié cette arrestation : résultat un tollé général. Et l’esprit de corps qui regroupe les communautés, les flics soutenant les flics par principe et les intellectuels soutenant les intellectuels, les noirs soutenant les noirs etc. Le président a fait marche arrière, s’excusant d’avoir dit cela. Cette anecdote est à l’échelle de la naïveté du monde qui s’allume comme des brindilles sèches ; à croire que les gens n’ont que plus ça à faire… Gossip et cancans, les reportages qui se vendent concernent les stars et leur milieu, mais c’est très difficile de vivre en proposant à la presse des photos d’ailleurs. Les gens s’en moquent, ils se veulent stars eux-mêmes et ils veulent qu’on parle d’eux. Je ne sais pas écrire sur ce sujet.

On enterre Gill quatre jours plus tard. Elle est au milieu de nous ; je n’arrive pas à y croire. C’est trop dur. Je revois des gens de sa famille que je n’avais pas croisés depuis des années. Il y a aussi Sherry, sa fille venue de Los Angeles où elle vit avec son père. Dans son costume en satin, une casquette à carreaux posée sur la tête, Sherry fume un cohiba au goût corsé avec ce détachement hautain des orgueilleux inquiets. Un employé lui fait un signe, en ronchonnant, Sherry écrase sa feuille de tabac dans un cendrier chromé. C’est très étrange. Je lis un texte que j’ai écrit pour elle, je ne reconnais pas ma voix. La cérémonie se termine, on se retrouve autour d’un cocktail dans l’Holiday Inn de l’autre côté du highway. On n’a pas grand-chose à se dire.

En repartant, j’ai la tête en vrac. Vu que le moteur de la Mercedes de Mo a rendu l’âme lui aussi, j’ai loué chez Budget une Pontiac G6 pour venir au cimetière. Elle roule sans moi, je tiens juste le volant, les kilomètres défilent, j’écoute la radio, mais je plane. Et puis je ne sais pas ce qui m’arrive, est-ce que je m’endors ? Ai-je fermé les yeux ? Je perds connaissance et le contrôle du véhicule, à 80 miles /h sur la voie de gauche. Je ne sais pas combien de temps, je roule ainsi en mode automatique sur la voie de gauche, quand soudain, je me réveille avec des flammes sur le bord gauche de mon cockpit. Je me dis qu’un réacteurs de mon F-104 Starfighter est en surchauffe, mais je suis en bagnole et je réalise que c’est la barrière de sécurité en métal qui me permet de rouler droit. Je donne un brusque coup de volant en entendant les herbes qui glissent sous le bas de caisse, la bagnole n’en fait qu’à sa tête. Ça va très vite, je pourrais déjà être sur le toit. Je traverse les trois voies en diagonale, je crois même que je roule sur deux roues, mais finalement la bagnole retombe sans faire de tonneau. On est l’après midi, il y a pas mal de monde sur le highway. Mon cœur bat à 140. Finalement après avoir éclaté un pneu, j’arrive à stabiliser l’engin, et m’immobilise sur la bande d’arrêt d’urgence. À peine une minute plus tard, une bagnole de flic déboule de je ne sais où. Ils me sortent de la voiture, me plaquent contre le capot. Je n’ai rien fait de mal, rien d’autre que perdre le contrôle de mon véhicule, mais c’est la procédure. Ils vérifient mes papiers, prise de sang, alcootest. Ça n’en finit pas. Finalement ils acceptent malgré eux l’idée que tout soit en règle et me donnent le numéro du service d’assistance mécanique d’urgence. Ils m’engueulent et se moquent bien d’entendre le fait que je sors de l’enterrement de mon ex, l’un d’entre eux ajoute qu’il ferait plutôt la fête si ça lui arrivait… Mais je n’ai pas commis d’infraction, il n’y a pas eu d’accident de personne, juste de ma tôle froissée, L’adrénaline se dissipe, je reprends mes esprits.
Après avoir changé le pneu, je ramène la G6 au loueur ; c’est pas la joie ! Vu la relation tendue qu’on a établi lui et moi, sûr que je ne repasserai pas par lui la prochaine fois.

Je déconne à plein tube dans le confort des journées trop longues et la nuit, je n’arrive plus à dormir. Le casque sur les oreilles, je continue ma vie solitaire à l’écart du silence. Chassés-croisés entre mon tympan droit et le gauche envahis de pensées sombres, Je ne sais quel décalage horaire me saisit l’esprit. J’essaie de me retenir à la branche. Je reçois un SMS de Sinny. Je la rappelle.

Aller manger chez Sinny.

Ding dong. Sonnette à deux notes…
Un de ses fils aussi a perdu pied. La came a pris son esprit quand il avait 15 ans, il est resté accroché à un nuage. Dix ans plus tard malgré deux séjours en hôpital psy, il reste incapable de prendre une décision, il ne sait pas.Il vit chez eux à Brooklyn, gagne quelques dollars au jour le jour, il pille le frigo la nuit et squatte le basement de leur maison. Il fait des petits boulots pendant trois ou quatre mois, et puis soudain il disparaît, il n’y va plus.Y a une fille qui squatte elle aussi avec lui, et ça chauffe entre le père et le fils. En fait Sinny ne sait plus où donner de la tête. Elle se met à pleurer sur mon épaule dans le couloir en me racontant son histoire, et puis elle s’essuie les yeux et veut paraître gaie avant de rentrer dans la pièce principale. Langue de veau sauce gribiche, le ventre plein et les remords enfouis. On parle de Gill, de chanson folk, de comédie mais de la récession aussi. Les mots sont pleins de secrets évidents. Trop en avance ou trop triste. Il y a aussi Travers Schmidt qui possède une usine de fabrication de volets roulants, un héritage. USA, Allemagne, Japon, Arabie il fait rouler les volets du monde entier, chacun sa vocation.

Tout a une fin comme un repas, mais cette nuit, après les avoir quittés, je traîne mon âme en peine de bars en bars à « l’infinuit ». Dans la rue, un groupe électrogène alimente des gros projos qui éclairent la rue et une vitrine. Ce tournage a de gros moyens. Séquence énergétique dans le magasin pour haltérophiles sur le trottoir d’en face. Je reconnais Chris Meloni et Mariska Hargitay, j’en conclus qu’il doit s’agir d’un épisode de New York Special Unit. On me demande gentiment de dégager, je dégage.

Au Manitoba’s, Avenue B, trois lascars enchaînent des rocks énervés devant une vingtaine de buveurs de fin de nuit. Sam Wax, Lee Branson, et Stefano Wallace jouent dans l’indifférence générale. Haine et passion. Retour du Punk. Brown punk.
Je panique et je bois quand j’ai peur. Liqueurs et alcools trop forts, j’ai peur d’être le dernier, enterré vivant. Je ne veux plus croire au futur, ce futur décliné de grammaire, ce futur politique pour faire patienter des protestataires ou pour gagner du temps. Où s’arrête le passé, quand commence le futur ? No futur.Entre les distorsions, je crois reconnaître la « note du diable », cette quinte diminuée perdue sur la grille pendue.

Au Double Down Saloon 
sur l’Avenue A, je ne comprends plus le langage de ceux qui s’adressent à moi sur cette terre de Babel. Un spécialiste du monde de demain qui me parle comme si nous étions frères :
– La carte à puce sous-cutanée devrait permettre de passer les frontières sans s’arrêter
– Ce serait génial
– Et même on pourra payer sans même sortir sa carte
– Tu veux dire que ce sera déduit de mon compte automatiquement ?
– Ouais…
– Mais imagine qu’il y ait un bug, qu’est ce qu’on fait ?
– Tu vois toujours le mauvais côté des choses !
– Mais si y a un émetteur ça veut dire des ondes radios et cancers, en ce moment je suis plutôt mal avec ce mot
– Tu vois, man, tuexagères…
Au Cake Shop, sur Ludlow Street, une femme tatouée a l’air maussade. Les deux coudes vissés sur sa table carré, posée là comme une statue célibataire, elle jette un regard tordu sur la grande pièce à moitié vide. S’est-elle jamais interrogée sur l’infiniment petit ? Et puis soudain elle se met à hurler des insanités et à s’en prendre à une des serveuses en la menaçant avec une espèce de barre en métal de 25 pouces qu’elle a sortie de sa besace. Le Russe qui fait l’entrée déboule en trois secondes et la sort sans ménagement. La véhémente roule sur le trottoir comme une vieille fripe. Scène de nuit comme toutes les nuits.

Quelques décilitres de tequila Sun plus tard, à mon tour, je perds le sens du réalisme. Tanguer, rouler sur les vagues indécentes. Trois heures du matin. Parler de Dieu avec un mormon convaincu. À qui dire quoi ? Je ne sais plus ce que j’articule ni à qui je m’adresse. Qui a raison, qui a tort? Lui, il a la foi et moi, vaincu par une lame plus haute, je lâche les amarres dans ce bar au bord du fleuve. Les arguments se mélangent dans ma tête comme les glaçons dans un verre. Je suis complètement « soul ». La vie n’est pas écrite comme une comédie burlesque, toutes les chutes ne sont pas drolatiques. Mon ventre brûle, ma cervelle bout. Quelqu’un m’a fait trébucher, je n’ai pas su me rattraper, je m’écroule sur le sol recouvert de sciure. Le sang dans la paume ne vient pas de mon nez, pas de ma nuque, pas de ma jambe, je saigne un peu c’est tout. J’entends des rires idiots et je m’efface.

5 heures et demie du matin, Je ne sais pas comment j’atteindrai mon lit. Il tombe des cordes… Ah tu vois même quand ça va bien, il y a toujours quelque chose qui ne va pas, dans mon âme, c’est un peu pareil, il pleut des questions de sphinx …
Taxi.

Encore une nuit passée à voir revenir les fantômes. J’ai arrêté de fumer, j’ai recraché mes cachets d’anti-dépresseurs pour la quatrième fois, j’ai rejeté la chimie qui pourrit mes globules. Je voudrais arrêter de boire, mais j’ai soif. Peut-on vraiment changer d’existence ? Les surtensions de ces dernières semaines fusillent mes fusibles. Ma tête encaisse mal la dépression. Je ne me suffis plus à moi-même, peut-être que je devrais aller voir un psy, mais au fond, je sais pourquoi mon âme est serrée. Mal d’être en vie, cette vie que j’aime tant. Mal de trop aimer peut-être.

Bientôt six heures du mat’. Dormir. Demain sera un autre jour. Demain faut plus que je déconne.