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Roman Live On Line

Nu York

#002 Attendre

Je déambule sur la moquette de ce bureau perché. Je lis un compte-rendu d’assemblée générale dans la salle d’attente de cette filiale du groupement d’éditions Sparkes & Jacobson pour lequel travaille Henry S, le mari de Barbara qui m’invite parfois chez elle quand il part en voyage… Elle a dit qu’il pourrait sûrement faire quelque chose pour moi.

Une fraîcheur bleue émane de la grille qui ronronne près du mur.
J’ai un peu froid, mais je m’habitue. Je prends ce que la vie me donne. Cela fait maintenant deux semaines que je n’arrive plus à me voir autrement que nu. Au début, je ne comprenais pas ce qui m’arrivait, maintenant je ne cherche plus à comprendre. J’ai trop voulu comprendre. Je finis par l’admettre. Quoique j’enfile, je suis nu comme le roi Nu. Ca ne m’embarrasse plus puisque personne ne le remarque…

Qu’est-ce que je fais là ? Attendre assis sur cette chaise droite attendre dans ce fauteuil profond. Je suis comme tout le monde : j’espère une connexion, une bonne connexion qui va changer ma vie. Barbara m’a dit de venir ici, Henry, son mari connaît sûrement quelqu’un qui peut s’intéresser à mon travail. Je viens proposer mon fichier script, mon scénario intangible, mon usure, ma chaleur. Je sais que mon tour viendra. Dans le fond un type retourne sa veste, l’époussette et se racle la gorge. Il répond avec autorité : « Yes yes Sure, yes, no I’m gonna give you another number. » Ils me mettent à l’épreuve. Ils m’occupent en me faisant attendre. Rien à faire, qu’attendre. J’attends. Je ne suis pas encore soumis à leur méthode. Je n’ai pas la constante assurance de ceux qui sont armés de patience. Assis, debout. J’invente une arche de Noé et je m’échappe par la fenêtre avec la fée clochette. Sur l’avenue, une manifestation d’un groupe de builders, qui jouent à faire peur en gonflant un rat en plastique de cinq mètres de haut devant un immeuble. Trade-union trait d’Union entre passé et futur. Restructuration, force et courage dans le pays des fleurs en plastique. Je suis au centre de Kafka. Ou Brazil. C’est le printemps, c’est Pessah pourtant j’ai froid. Je me sens seul. Encore quelques journées tristes et les derniers frimas. Une journée à attendre. Attente infinie dans un lieu impropre à la méditation. Quand on n’est pas porté par ses actes, l’étape après c’est l’ennui. Je suis ligoté. La violence que je ressens me serre le ventre, mais personne peut le savoir. Depuis que j’ai quinze ans, c’est comme ça. Je n’y peux rien. Je suis un mélange de haine et de douceur.

Je m’ennuie. L’ennui est un courant d’air froid qui anesthésie l’âme. L’ennui est un fantôme qui paralyse la cervelle d’abord, et tout le corps ensuite. Je m’ennuie comme une proie, je m’ennuie comme un mort-vivant. Vivant oui, mais à quel prix ? Quand on s’ennuie, on se laisse aller. Mon ennui adolescent naissait de tous les interdits, qui me faisait glisser dans une cascade rocheuse où mon corps se brisait comme le kayak de ce type qui s’est fait une spécialité de descendre les chutes des rivières des plus en plus hautes jusqu’au jour où il n’est plus réapparu après avoir piqué du nez dans un syphon.
Craindre l’ennui comme un diable dans ce monde de feux-follets, d’histrions junkies ou de démons en fuite. D’habitude je me sauve, je fuis comme une hirondelle avant l’hiver, je fuis devant le vent glacial de l’ennui qui naît de l’envie de maîtriser tout. Je ne suis pas un bonze, ni un démiurge qui tend autant à la maîtrise de soi qu’à la maîtrise du monde, maîtriser ses sentiments ou maîtriser le temps.
Pourtant quand je pense à l’ennui, je pense aussi aux voyages. En voyage, on doit apprendre à attendre, parce qu’en voyage on reste coincé à cause des éléments ou à cause de l’argent. Et c’est justement quand on s’ennuie qu’on pèse le poids des choses, qu’on mesure la valeur de l’existence. S’ennuyer c’est aussi admettre qu’on est du tissu, et c’est se laisser pénétrer par ce qui nous arrive. C’est vrai que la plupart du temps je glisse sur ma vie. Quand je m’ennuie c’est comme si la vie me pénétrait. Comme si je n’avais pas le choix, comme un buvard, un tissu dont les fibres s’imprègnent de liquide.

Avant d’être à l’imparfait, je suis au présent.
Je suis comme je fus celui qui fuit la perfection. Je crains cette idée de perfection. Mon monde est un monde imparfait construit sur une accumulation d’imperfections. J’aime les hasards et les bricolages de survie dans le tohu-bohu de cette ville en vrac où l’on n’a pas le choix, on doit continuer coûte que coûte à travers le bric à brac et la récup’. Surtout pas s’arrêter ! Quand on est lancé c’est plus facile. Profiter du mouvement. Ne pas s’arrêter de battre des ailes ne pas se laisser tenter par la pesanteur, quand on s’est envolé faut rester en l’air.

Derrière des hectares de fenêtres verticales, je me demande pourquoi je suis là, je doute de lui. Henry n’est pas un mec très fiable d’après sa femme. Pourtant je suis là, et je me perds en conjectures. Quand on se pose trop de questions, on trouve forcément trop de mauvaises réponses. Je pense à la fameuse phrase: il n’y a plus d’éditeurs parce qu’il n’y a plus de lecteurs. Dans mon cas, mon scénario est écrit pour qu’on l’imagine dans le sens littéral du terme. Henry travaille dans l’ombre, avec un certaine prudence respectueuse mais néanmoins très circonspect vis à vis du magnat qui l’héberge, un anarchique cocaïnomane qui édite des dizaines revues de tourisme, marketing et pub pour un groupement de magasins.

Une sculpture en métal en forme de putois robotisé tourne dans une grande cage. C’est une œuvre technologique. L’animal discute avec deux crocodiles en plastique. Sur la tapisserie de l’entrée aux couleurs pop et saturées, des écureuils en rut se poursuivent au-dessus d’une chasse à coure, peut-être un Jeff Coons. Deux employées jumelles se tiennent droites comme des poupées en porcelaine, jolis totems sexy derrière leurs bureaux rectangulaires. Y a que leurs mentons qui bougent quand elles mâchent un chewing-gum, aussi synchrones que les nageuses d’un ballet aquatique.
En fait, non, il n’y a qu’une seule fille mais avec le reflet, je vois deux twins. Maintenant elles se recoiffent.

Depuis le début de la matinée, elle n’a pas bougé. Son visage de californienne mûre à l’accent chantant se reflète dans le verre de ma montre. Quelques secondes, je pense à elle, à nous. Je pense au manuscrit que j’avais envoyé, il y a trois mois et qui doit prendre la poussière quelque part dans la mémoire d’un ordinateur égaré. Un néon et une lampe allumée dans l’entrée, des dossiers empilés sur le côté, la secrétaire tourne la tête derrière son écran d’ordinateur.
Si seulement quelque chose pouvait se déclencher vite.

Je passe le temps en pianotant des réponses à mes mails. Sur mon ordinateur portable. On parle d’un Tsunami qui doit emporter l’île! Tous les jours je reçois des menaces via Internet : un ouragan, un début d’apocalypse, un désastre naturel pour qu’il n’y ait pas de coupable. Désigner les responsables, on se soulage la conscience en accusant les infâmes qui ont causé le mal, mais ça ne change rien. Seulement 2% des terres émergées de la terre sont habitées, cultivées, et pourtant ces 2% polluent tout le reste de cette planète. Je me dis: si toutes les cartes étaient redistribuées peut-être que moi aussi, j’aurais ma chance. Il y a une musique en ambiance, du lounge, version jazz « Café Coste » pour touristes élégants. Pourquoi choisir une musique si neutre ? Est-ce que cette neutralité conventionnelle qui stimule les acheteurs ? Comme dans les ascenseurs, chez les médecins ou dans les boutiques où les commerçants veulent juste qu’on les laisse manipuler leur argent liquide. Les commerçants ne craignent que les redressements.
Il y avait un peu de monde quand je suis arrivé, tout à l’heure maintenant la pièce et vide. Je m’approche de la Californienne:
– Mr Leeds est sorti.
Elle me demande d’aller me rasseoir.

La pluie recommence à tomber. La ville a l’air triste. Cette pluie froide me rend froid. Fleurs fanées dans un vase. J’ai mal au dos sur cette chaise de merde. Cette ville est puissante. Quand on est bien ici, on y est deux fois mieux qu’ailleurs, mais on dérape sans filet, l’âme plonge dans les canyons qui séparent les buildings.
Sirène, pompiers, tumulte et ramdam sur la chaussée. Le feu dans l’immeuble en face. Derrière le rideau, un cafard s’emmerde sur le rebord de la fenêtre. Des livreurs déchargent des matelas dans la rue. Leur gros camion violet bloque la rue. Klaxons again et nouvelles insultes. Les bikers se faufilent, mais un chauffeur de taxi vocifère en levant les bras, il répète comme un ménate la même phrase depuis dix minutes.
Pour la deux centième fois, les poissons rouges font le tour du grand aquarium. Heureusement qu’ils sont là. Je lave mes yeux dans l’eau des poissons.
La télé allumée dans un coin, je regarde défiler ces ombres d’hommes un peu hagards sortis des colonnes de réfugiés qui errent de frontière en frontière. Je vois leur vie devant moi, comme une enseigne à repeindre. Venus d’ailleurs acceptant sans discuter les règles du jeu capitaliste, chargés, tendus, prêts à tout, prêts à tirer, comme Ilan Shostakvich, un homme politique et écrivain russe qui m’a tenu compagnie jusqu’à maintenant. D’une voix douce, il disait des trucs super hard sur son pays. On devinait en lui ce désir de revanche qui ne trompe personne. Il m’a dit qu’il avait été député dans son pays, puis soldat sans solde, qu’il raconte dans son roman. La misère colle à l’âme des déshérités comme un sparadrap. En sortant il m’a regardé en levant le pouce vers le ciel.
Journée lente. Je ne suis pas à plaindre. Je me sens bien ici, et puis j’ai le choix. Je m’excite tout seul: excité par la politique, excité par la vulgarité ou l’appât du gain, je commence à avoir faim. Chacun doute de sa place, chacun refuse son niveau, chacun vise le gros lot. Sous les buissons, en résistance. J’ai dans les mains ce trombone rouge que j’ai manipulé dans tous les sens et qui vient de me lâcher maintenant. Cassé.

La californienne dit :
– Oui monsieur
Henry me fait entrer dans son bureau.
– Alors de quoi s’agit-il ?
Je lui parle de mon histoire, il est très intéressé. C’est l’histoire d’un homme nu.
– Excellent, j’adore, excellent dit-il. Je vais en parler à Jacobson.
Pourtant je ne sais pas ce qu’il en pense. Ici c’est comme ça, on trouve tout « excellent ». On n’a pas le choix. On ne peut pas se permettre de rater une affaire. Si c’est bon, on veut le savoir. Et il n’y a de honte que pour ceux qui ne prennent pas de risque parce que s’ils ne misent pas les joueurs de poker se font manger toutes leurs réserves. Prendre, ça veut dire « oser ». Ici on joue au poker. Henry sait bien jouer. Il joue sa comédie, et moi ça me va. Ah nouveau signe, plutôt encourageant, il me dit qu’il va me laisser une avance, une sorte de seringue paralysante qui va figer mon manuscrit, juste le temps qu’il lise le scénario et qu’il le fasse lire par ses lecteurs. En gros il me capte dans sa toile d’araignée. Je n’ai pas le choix. Après tout, à court terme ça me va. La somme qu’il vient de me verser et que je vais aller de ce pas toucher au service comptable, est suffisante pour que je tienne un peu. Cool.
– Merci, Barbara, merci Henry.