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Roman Live On Line

Nu York

#054 Art et vols planés

Je tire sur la corde du seau qui descend dans la citerne où je puise mon eau. Je survis à l’arrache, à la petite semaine. Impossible de faire des projets. Les choses, les contrats, les gens, les amours restent en suspend. Avant, le printemps était une saison douce, aujourd’hui on n’a plus le droit de se relâcher. Même quand reviennent les beaux jours, on se doit de rester disponible et alerte à la fois. Une sorte de tension permanente.
Il fait lourd, pourtant il ne pleut pas. C’est une année spéciale. A 82%, la météo promettait de la pluie pour ce week-end, mais il n’a pas plu. On promet des choses qui n’arrivent pas, tandis que d’autres choses terribles arrivent qu’aucun économiste statisticien, prophète mondain, tireuse de carte ou liseuse de bonne aventure, augure média, devin des pires hypothèses ou sage mage, futurologue informatique ou marabout visionnaire, sibylle renseignée ou investisseur façon délit d’initié, analyste politique ou chiromancienne à l’ancienne, voyant aveugle ou pythonisse des hautes sphères a vu venir. On se protège contre des choses qui n’arrivent pas, et on se prend pleine face des malheurs inopinés.
Comme ce gros nuage noir venu de nulle-part qui voile le ciel bleu, d’un seul coup le vent se lève, les sacs en plastiques s’envolent au-dessus des rues comme des méduses dans les courants de l’air, ils remontent jusqu’au septième étage tels des petits parachutes estampillés par les marques, et le déluge s’abat sur le sol de poussière. Ou bien c’est une catastrophe, ou bien c’est un attentat qui fait 35 morts quelque part, ou bien c’est une flottille de bateaux « pacifistes » affrétée par des associations belliqueuses turques qui tente de forcer le blocus de Gaza, ou bien c’est un tremblement de terre qui écrase des pauvres gens, un volcan qui s’allume, un tsunami qui ravage une plage, ou une énorme pluie de grêlons gros comme des boules de pétanques qui détruit un village dans l’Oklahoma. Enfin un drame ! Enfin une horreur qui justifie les mises en garde des journaux télé ! Alors on applaudit à pleines paumes, on se régale. Enfin de l’info à vendre !
On prévoit volontiers le pire et quand le pire arrive, on se frotte les mains en annonçant narquois qu’on l’avait prévu. Les rois de la menace, ceux qui ont compris les présages et prophéties de Nostradamus après sa mort, ressortent leurs notes et annoncent à la cantonade :
– Ah vous voyez on vous l’avait bien dit !
– Quoi ? Qu’est-ce que vous aviez dit ?
– Ben ça, justement…
– Quoi ?
– Ça… Ce qui s’est passé …
– Mais si vous l’aviez dit, on se serait protégé…
– Ah vous voyez, vous ne nous écoutez pas !
– Alors si on ne vous écoute pas, comment peut-on savoir que vous l’aviez dit ?
– Ben justement parce que je vous le dis…
On a surtout l’impression qu’on vous dit d’enfiler un imper, après que l’orage soit tombé…
Tiens justement, reparlons de ce qui fut prédit l’année dernière : qu’en est-il de la grippe de ces porcs Mexicains supposée détruire la planète en moins de deux. Moins de 20% de crédules se sont fait vaccinés, pourtant il ne rien ne s’est passé. Rien de ce qui avait été brandi comme une menace, rien ne s’est passé. Ça c’est un fait. Il ne s’est rien passé. Alors quel regret ont formulé ceux qui avaient prédit le pire et qui nous le balançaient comme des pierres à longueur de journal d’info. Est-ce qu’un seul a fait un mea culpa ? Non. Jouer toujours sur l’amnésie. Ils jouent avec la peur qu’ils s’amusent à créer, ils hurlent et ils se font oublier. Et puis nouvelle vague et à nouveau vendre la peur !

On dit que ça ne va pas, pourtant un de mes copains, patron d’une grande entreprise qui fabrique des pièces de mécaniques pour l’aérospaciale, avoue avoir fait le plus gros chiffre d’affaire ce trimestre, depuis une dizaine d’années. Dans un sens, c’est un peu normal : ils ont licencié 2800 personnes, ils n’ont plus de stock, ils ont arrêté les investissements dans la recherche. Alors c’est sûr ils font de l’argent. On peut penser que le conseil d’administration s’apprête à mettre l’entreprise sur le marché. Ces bons chiffres tombent à pic, ils peuvent donner l’illusion que l’entreprise rapporte gros… Mais c’est une coquille vide. Qu’en sera-t il demain ? Nul ne le sait. Rien n’est sûr. Ni le meilleur, ni le pire. La moindre info affole les marchés.
Les milliardaires Chinois rachètent des usines, des compagnies de travaux publics, des chaînes d’hôtels et ils financent même des expositions et prennent des parts dans le montage financier des films grand public. Ceux qui parlent, veulent croire à la reprise, oui mais la reprise de quoi ? La reprise des tissus déchirés qu’on répare, oui. J’ai rarement croisé autant de copains qui cherchent du boulot. Ici ou ailleurs.
Les systèmes parallèles se mettent en place, une trame de système D en guise de plan B pour ceux qui n’ont plus de moyens. Mais beaucoup se laissent porter par les courants d’une économie aléatoire. Ils tendent les bras comme des avions sans moteur et font du vol plané… tandis que d’autres organisent des vols planifiés. Un voleur a capté mon sac et mon IMac quand j’étais chez la dentiste. J’avais laissé mes affaires sur une chaise dans la salle d’attente, et quand je me suis relevé du fauteuil, mes affaires avaient disparu. Sur la vidéo, on voit clairement un type qui entre, il prend mes affaires et il ressort en un éclair. Incroyable. Sauf que cette caméra, c’est pas de la HD. L’image est si floue que même si je croisais l’enfoiré sur le trottoir, je ne saurais pas que c’est lui. Heureusement qu’il n’a pas aimé ma veste, dans laquelle y avait mes papiers, mes clés et le reste. Et quand au reste, il a tellement été écœuré par le contenu de mon sac, que je l’ai retrouvé dans un parterre de choux-fleurs. Juste paumé mon IPad. Ma dentiste en sera juste pour l’installation d’une nouvelle serrure plus sûr.

Une semaine plus tard, mon chèque de loyer me revient, impayé.
– What ?
En fait, un escroc de l’Illinois a trouvé le moyen de dépenser à ma place ce qu’il y avait sur mon compte. J’appelle la banque, qui promet de me rembourser. Mais sur quel compte la banque prélève-t elle l’argent qu’elle va piocher pour le reverser sur mon compte ? Est-ce que la banque a un compte spécial « remboursement des vols » ? Elle a promis de faire cela avec un tel naturel que je me demande même si ce n’est pas la banque qui finance les voleurs ? Après tout, je n’ai même pas eu à porter plainte, et personne ne saura rien du vol qui s’est opéré sur mon compte. De l’argent est parti, de l’autre argent va y revenir…

Taciturne mais néanmoins têtu, Jean-Paul cache son passé au fond de sa mémoire. Baptisée sous le prénom de Jana quand elle est née dans le quartier des Sablons à Bruxelles, elle n’était pas heureuse dans sa peau de jeune fille. Alors comme ceux qui n’assument pas ce qu’on veut qu’ils soient, elle est passée par un long chemin croix, et a fait ses stations en clinique, t à 34 ans elle a opéré une conversion irréversible : devenir enfin le Jean-Paul qu’elle sentait en elle. Jana n’avait pas le choix, elle était il. Jean-Paul s’est fait opéré au Canada, il y a cinq ans maintenant à 39 ans, il a de la barbe et il fait de la muscu. Vue sa carrure, personne penserait vraiment à lui chercher des affaires.

Jean-Paul avait un bon job à Jersey City, mais il avait aussi de gros besoins d’argent, liés au remboursement des emprunts qu’il avait fait pour payer les frais médicaux que ses opérations avaient coûtés. Spécialiste en céramique de haute précision, Jean-Paul travaillait avec les dentistes et avec la NASA.
Il y a deux ans, son associé s’est tué dans un accident de parapente (Accident ou suicide ? On a murmuré que la boîte allait mal).
Jean-Paul était le savoir-faire, il trouvait la réponse technique aux deals que son associé négociait. Jean-Paul n’avait pas un gros carnet d’adresse. L’aéronautique en panne et les gens désargentés qui se font faire des couronnes en or plutôt que des céramiques, il a eu du mal à conserver la compagnie à flot et la boîte a coulé. On lui proposait quelque chose dans le Delaware, mais il a préféré retourner en Belgique. Après avoir habité quatorze ans ici, Jean Paul est donc rentré chez lui à Bruxelles.

Dick a 27 ans. Ceux qui le connaissent ne lui accordent certes pas autant d’importance qu’il s’en accorde à lui-même, mais Dick s’en fout. Il a l’enthousiasme et la naïveté de se croire unique. Certains voient le monde de façon, théorique ou idéalisée Dick est simplement psychorigide. Il ne transige pas et assène des vérités comme d’autres envoient des uppercuts ou des tartes à la crème. Mais Dick n’est ni boxeur, ni pâtissier, il est D. J., webdesigner, infographiste, touche à tout capricieux, il n’arrive pas à se fixer et butine ou papillonne. Quand on lui demande a profession il dit : « artiste ». Sensible, provocateur, il sait devenir enjôleur et sortir son charme comme un atout. Comme si le monde était son castelet et lui le marionnettiste, Dick rêve de prendre le contrôle, un contrôle absolu sur ce qui l’entoure. Ça le rassure peut-être, mais pour les autres, c’est pas cadeau ! Jean-Paul habite avec lui depuis qu’il est rentré en Belgique, mais il refuse de faire le Polichinelle. Alors le ton monte et ils se disputent hardos, et quand Dick se brouille avec Jean-Paul, c’est catégorique. Dick ne cherche pas à résoudre le problème: il s’en va. Dick part. Dick fuit. Il disparaît « pour toujours ». Il part pour de bon : taxi jusqu’à l’aéroport, acheter un billet, et hop, Dick décolle … pour atterrir à des milliers de kilomètres. Quelques heures plus tard il est ailleurs. La première fois, il s’est retrouvé en Australie, une autre fois il est allé à Java et puis au Japon, et puis en Inde et en Argentine. Presque pas d’argent, so what ? Son computeur et un branchement internet… son laptop lui suffit. Dick fait partie de la communauté des internautes couchsurfers. « Pour rendre le monde meilleur », on te propose un canapé gratuit pour une, deux ou trois nuits maximum. Tu ne dois rien en échange, sinon de promettre toi aussi d’héberger quelqu’un si on te le demande. En blaguant Dick dit :
– Eh c’est normal pour un plasticien d’être logé à l’œil…
Rencontrer des gens seuls, ravis d’avoir de la compagnie pour se changer les idées avec un étranger venu d’ailleurs. Parfois c’est le grand luxe, une chambre d’ami ou même une petite maison dans un parc et on l’invite à table. Parfois c’est plus hard. En Australie, dans le Queensland, il s’est retrouvé dans une maison habitée par une étudiante Coréenne dont il n’avait vraiment pas capté le nom. Il a débarqué, ils ont échangé deux mots et puis elle a déplié le canapé dans la pièce principale, un grand salon au rez-de-chaussée, et Dick s’est couché. A une heure et demi du matin la lumière s’est allumée. Plein phares dans ses yeux, une lampe de 1000 Watts dans la rétine, Dick a senti le métal froid d’un fusil braqué sur son nez. Le propriétaire hurlait :
– Qu’est-ce que tu fous là, trou du cul ? Sors de chez moi sinon j’appelle la police !
En tremblant, Dick a bredouillé dans un anglais mâtiné d’accent belge, quelque chose concernant la fille et les couchsurfers. Le proprio a juste compris qu’il n’avait pas affaire à un vagabond ; il lui a donné jusqu’à six heures du mat’ après quoi il devait dégager. Dick s’est endormi en tremblant mais dehors l’orage explosait et il était mieux là que dehors. A six heures, le soleil était revenu et Dick est parti vers une autre adresse.

Mais en général, ça se passe bien. Quelques fois même super bien. Ca va du carton étalé à même le sol en béton dans un couloir, jusqu’à une vraie histoire d’amour… comme celle qui a enflammé le cœur de Benny, un coiffeur à la retraite, néanmoins photographe esthète et critique d’art, tombé amoureux du beau Dick. Et Benny qui espérait le voir nu, lui a proposé un bout de son studio à Brooklyn. Dick s’y est installé comme on squatte un nid, et il a joué son rôle d’artiste et il s’est mis à dessiner comme un malade allumé par l’inspiration. Et Benny admiratif, voulait vraiment aider Dick. Un jour Benny est venu me voir, pour me parler de ce Belge qui faisait des trucs superbes. Benny voulait que j’écrive un papier sur lui, mais je ne suis pas critique d’ART !
Il m’a expliqué qu’en jouant avec des voitures télécommandées qu’il faisait rouler d’abord dans la peinture et puis ensuite sur des papiers, Dick «était en train d’inventer quelque chose de « nouveau ». Mais qu’est ce qui est « nouveau » ? Qui sait ce qui est « nouveau » ? Comme une quête éperdue, on cherche ce qui peut se faire estampiller de l’étiquette « nouveau », mais seuls les critiques d’Art ont le crédit de décerner le label.
Pour m’aider à en comprendre le langage de l’Art, Benny m’a entraîné à une conférence de Kim Lévine au Centre d’Art Contemporain. Elle parlait « de l’Abstractisation du réel, et de réalisation d’espaces transcendant la mythologie du quotidien à travers une formalisation des images sacrées… » Apparemment tout le monde semblait de comprendre. Des intervenants relançaient le débat. Moi j’avais l’impression que de ne pas être au niveau. Ils ont discuté dix minutes à propos d’une œuvre qui représentait une planche, qui n’en était pas une. On aurait peut-être pu croire qu’il s’agissait d’un trompe-l’œil mais non, apparemment c’était autre chose que je ne voyais pas. Image suivante.
– Il s’agit d’une « œuvre importante », d’un artiste « très connu »…
Personne connaissait.
Sur un morceau de bois, l’artiste avait planté semble-t il des clous en or, et le débat s’est porté alors sur la valeur des choses, qui n’est pas la valeur de l’Art.
A force d’enfoncer des portes ouvertes je me retrouvait perdu dans un labyrinthe de pensées complexes. Gymkana, sinusoïdes alambiquées pour faire admettre qu’ « une œuvre d’Art contemporain compte moins pour ce qu’elle EST que pour ce qu’elle SUGGÈRE. »
– Les artistes cherchent, ils n’ont pas la certitude des ingénieurs traçant une autoroute. Les artistes inventent leur propre chemin mythologique. L’Art est un dialogue entre des observateurs et les grutiers de l’Empire…
Un des participants se lève, et très sûr de lui, il énonce d’une voix cassée :
– Pour vous parler de mes recherches… je crois que les perceptions conscientes sont moins riches que l’ultra-comptabilité des captations grâce aux technologies numériques qui transfigurent la Vérité pour nous faire découvrir plus qu’un imaginaire intuitif sans rapport avec un certain matérialisme de l’esthétique. Je ne sais pas ce que vous en pensez … hein ?!
L’autre répond par un silence,
Alors il précise sa pensée en ajoutant :
– … Euh, subjectif, je veux dire…
Et l’autre aussi perplexe répond :
– Oui peut-être…
Benny me donne un discret coup de coude quand je commence à m’endormir.
– J’comprends rien, trop codé. Allez, j’te laisse, à plus.
L’Art, on y est bien, quand on s’y baigne,
quand on n’y est pas et on se prend des beignes.

Bouche à oreille, à mon tour, j’ai parlé de Dick à Naïm Potok, tombé à son tour sous le charme du beau Dick, lui proposa de l’accueillir dans l’espace qu’il venait d’ouvrir.
Ravi de trouver une galerie en si peu de temps, Dick répétait « c’est génial NY ! ». Il avait retrouvé la pêche. Il s’est réconcilié avec Jean-Paul, et il est reparti à Bruxelles après avoir laissé un carton plein de dessins à Naïm.
Cependant, Naïm n’avait pas donné tous les détails concernant sa galerie. Et d’ailleurs Dick n’avait surtout pas cherché à savoir de quoi il s’agissait.
Ici comme partout, les gens ont besoin de croire qu’ils méritent le meilleur ; chacun se croit plus malin que tout le monde réuni, (c’est heureusement d’ailleurs parfois exact). Les gens espèrent toujours le meilleur et gare aux « amis tristes » qui tentent de t’éveiller à la réalité… Froncer les sourcils et refuser d’entendre.
La galerie était donc située downtown dans un building qui appartenait à l’oncle de Naïm. Cet oncle avait amassé une petite fortune avec ses boîtes de nuit. Mais il avait aussi récolté un virus de quatre lettres, et il était sous AZT depuis les années 90. Grâce aux multi-thérapies, il se croyait sorti d’affaire, mais un jour les costards ont débarqué chez lui à l’improviste, et ils ont trouvé des sacs de billets de banque planqués dans les faux-plafonds. Envoyé en tôle illico, ses avocats ont néanmoins trouvé les bons arguments et l’uncle est sorti du trente-sixième dessous, au bout de quelques mois. Pourtant le temps passé en prison avait beaucoup affaibli l’homme d’affaires, à peine eut-il retrouvé ses esprits, et remonté un nouveau business qu’il se faisait happé par un cancer foudroyant, et il rejoignit le sous-sol en moins de deux mois. Vexés de s’être fait rouler dans la farine par les avocats, guettant leur proie comme des vautours visant une charogne, les contrôleurs fiscaux sont revenus à l’attaque sans préavis, et un soir ils ont mis les scellées sur l’immeuble dans lequel Naïm avait sa galerie. Galerie-galère devenue inaccessible.

J’ai appelé Dick à Bruxelles pour lui dire ce qui se passait, et il s’est mis à m’expliquer des trucs sur sa création, sur les nécessités qu’il avait de savoir ces dessins proches de lui, j’ai raccroché. Il m’a rappelé. La plaie. Puis c’est Benny qui m’a appelé. Ils me tannaient. Ils disaient que c’était de ma faute. Je ne comprenais pas pourquoi soudain Dick accordait autant d’importance à ce putain de carton de dessins resté depuis six mois sans qu’il s’en préoccupe. Pourquoi donc l’avais-je appelé ? Je suis trop honnête. J’avais un dément à l’autre bout du mail qui m’envoyait 15 messages par jour dans lequel il me disait que je l’avais lobotomisé. Tous les trois jours il me rappelait. Et Benny l’ancien coiffeur en remettait des tonnes de moumoutes, ils me menaçaient, disant qu’ils allaient porter plainte pour vol etc. J’ai compris ce que Jean-Paul devait entendre quand Dick se mettait en colère.
Finalement, j’ai rappelé Naïm qui se sentait aussi dans l’embrouille. Celui-ci se souvenait avoir rangé le carton de dessins prés du mur du fond. Ce mur donnait sur une sorte de cour intérieure…
Alors on a décidé d’agir !
Rendez-vous Chez Florett un petit bar comme d’autres milles. Sniffer deux lignes blanches sur le bord de l’évier dans les toilettes. Etablir un plan qui n’en était pas un, et le cœur battant plein d’illusion et de sensation de pouvoir, on est parti récupérer le carton de dessins dans la galerie fermée.
D’abord, accéder à l’espace arrière du building…
Les travaux de l’immeuble en construction à côté de celui de la galerie, étaient restés en stand by depuis Janvier. En déplaçant deux panneaux on a pénétré sur le chantier. Il fallait descendre dans les sous-sols et puis remonter pour arriver jusqu’à l’arrière de l’immeuble de la galerie.
Pas de lumière. On ne voyait rien. J’ai trébuché dans un fil de fer, je suis tombé dans un escalier inachevé. Ca m’a fait mal sur le coup, mais à cause du stress et de l’adrénaline, je n’ai pas vraiment vu ce que je m’étais fait. J’avais du me couper. Mais bon j’étais debout. On a continué au hasard et on s’est retrouvé dehors.
Normalement c’était là. Tous les immeubles se ressemblaient, aucune signe ou lumière pour donner un indice. Mais bon ça devait être là.
Les escaliers en métal sont conçus pour descendre mais pas pour monter, à moins d’accrocher le contre-poids pour faire descendre la première échelle. J’ai fait la courte-échelle à Naïm mais il était plus lourd que je pensais on a du s’y reprendre à trois fois et j’ai cru que mes côtes allaient éclater. Finalement Naim s’est pendu au métal et il a fait descendre l’échelle qui s’est finalement laissé faire dans un grincement rouillé.
Seulement éclairés par la pleine lune, on a gravi les escaliers extérieurs à l’arrière du building. J’avais cette douleur sur le côté qui me lançait des piques. Arrivé au neuvième étage, j’en avais plein les guiboles. La peur au ventre mais en même temps c’était très excitant. Dans le noir, les vitres sales, on ne voyait rien.
– Naïm t’es certain qu’on est chez toi… ?
– Oui je reconnais un autocollant collé sur le carreau.
L’immeuble semblait vide certes, mais est-ce qu’ils avaient coupé l’alarme ? En s’y prenant à trois fois, on est arrivé à décoincer la fenêtre et aucune sirène ne s’est déclenchée. Ouf. Naïm s’est glissé à l’intérieur comme un chat. Je faisais le guet. Personne dans la rue. Je regardais la lune et je trouvais ça plutôt amusant d’être là. Il faisait doux. Une belle soirée pour cambrioler chez soi.
Et puis, mince, j’ai vu les phares d’une bagnole qui ralentissait. Ils ont ralenti et ils se sont arrêtés. C’était les flics. Si ça se trouve ils nous avaient repérés sur une caméra, ou bien ils avaient surement remarqué qu’on avait bougé les panneaux de chantier ? Ils ont braqué leurs torches vers le mur et parlé dans le porte-voix.
– Qui que vous soyez, sortez de là…
Je me suis plaqué contre les briques rouges.
– Sortez, Il ne vous sera fait aucun mal…
Pas de réponse. Ils étaient presque trouillards. Comme s’ils y allaient au bluff. Etrangement, ils n’ont pas insisté et ils sont repartis.
– Putain merde, Naïm, tu te grouilles !! C’est là ou c’est pas là ?
Mais qu’est-ce qu’il foutait ce con ? J’avais l’impression que Naïm restait un temps fou dans l’antre des démons.
– Eh Naïm qu’est ce que tu fabriques ?
Au moins trois ou quatre minutes plus tard il m’a glissé le carton à dessin. Fin de l’opération. Chacun pour soi. Je ne l’ai pas attendu persuadé qu’il allait me suivre. J’ai commencé à descendre l’escalier quatre à quatre. Tout seul dans le noir, le carton à la main et puis cette douleur qui ne me lâchait pas. J’ai à nouveau traversé le chantier, et franchi la palissade sans me retourner. D’ailleurs, j’ai bien fait car, à peine arrivé de l’autre côté de la rue, j’ai entendu les trois ou quatre bagnoles de flics venues en renforts. Sirènes, gyrophares ils se positionnaient devant l’immeuble. Putain, merde, Naïm… J’avais des scrupules, des remords j’aurais jamais dû le laisser tout seul… En même temps qu’il était chez lui.
Dans la station de métro, j’ai vérifié qu’il y avait moins les dessins de Dick dans le carton. Oui, c’était bon.

J’arrivais chez moi quand j’ai reçu un appel sur mon portable. Origine : « inconnue ». Mince qui pouvait m’appeler à deux heures du mat’ ?
– Lieutenant Bardon de la 5ème brigade… c’est une affaire très grave, spoliation des biens de l’état…
Mon sang n’a fait qu’un tour. J’étais bouche bée…
– Heu…
– Vous étiez bien avec monsieur Naim Potok il y a une heure… ?
Je ne répondais toujours pas.
– Allo ? Allo ?
– Euh…
Et puis j’ai entendu un grand éclat de rire…
– Naïm, t’es vraiment qu’un enfoiré !
– Bon eh, t’inquiète pas, ils m’ont pas eu, je suis passé par l’autre côté, allez salut on se reparle dans deux jours.

Assis sur mon lit, j’ai enlevé ma chemise, et j’ai mieux compris la cause de ma douleur : je
m’étais charclé tout le côté de la hanche en tombant sur un métal contondant. Je ne me voyais pas vraiment aller à l’hôpital, et comme je l’avais vu faire par les types de Jackass, j’ai avalé un grand verre de whisky, et en serrant les dents je me suis mis trois agrafes en guise de catgut.

Le lendemain, j’ai pris du temps pour regarder ces dessins que je trouvais pas mal en fait, et j’ai envoyé un mail à Dick.
En tournant les pages, j’ai constaté qu’il y en avait d’autres, dans un style différent : une esquisse de portrait au crayon avec les lettres chinoises, un autre signé Richard Tuttle, une sorte de photo-graffée signée CharlElie, et puis trois autres feuilles de papier journal couvertes de signes avec dans un coin le nom de Basquiat. Lui, je le connaissais. Est-ce que Naïm savait seulement que ces dessins étaient dans le carton ?

Une semaine plus tard, Dick est revenu à New York. Je lui ai rendu son carton avec ses dessins. Il m’a remercié en me proposant d’en choisir un. Je n’ai pas parlé des autres…

Hier, j’ai revu Naïm, et je lui ai demandé comment il avait réglé son histoire de galerie. Il était goguenard, et très détendu, avec l’argent que l’assurance lui avait versé, il allait ouvrir un nouvel espace à Tribecca.
– Comment ça l’assurance ?
-Ben, oui en fait, je venais à peine de poser mes affaires chez moi quand les flics m’ont appelé l’autre nuit en disant qu’un inconnu avait pénétré dans le building. J’y suis retourné vite fait… et j’ai déclaré le vol! Comme c’était sous la responsabilité du fisc, ils n’avaient pas vraiment intérêt à ce que ça s’ébruite… Alors, j’en ai profité pour allonger la sauce, si tu vois ce que je veux dire.
– …
Je n’ai pas répondu mais je voyais très bien ce qu’il voulait dire. Il a continué en disant :
– Ecoute faut que je me refasse un peu de stock, si par hasard un jour tu entends parler sur le marché de dessins de Zhang Xiaogang, CharlElie, Tuttle ou Basquiat, je suis preneur…