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Roman Live On Line

Nu York

#007 Accumulation – Déménagement

Je ne souhaite pas quitter cet endroit, je m’y suis habitué. Concert de klaxons dans la rue et cette porte qui couine cha-que fois qu’elle s’ouvre. On finit par s’adapter à ce qui ne fonctionne pas, et même il arrive qu’on en vienne à aimer tout ce qui déconne. La jeunesse se construit sur un idéal de perfection, mais avec le temps, ce sont les imperfections qui incarnent le charme. Avec l’âge et l’expérience, on se résigne, on en vient à admettre. Il y a des cultures de l’acceptation et des cultures du refus. Il y a des cultures de l’abnégation et des cultures de la rébellion. Il y a des cultures du « oui » et des cultures du « non ». Il y a des cultures de la thèse et des cultu-res de l’antithèse.
Pourtant je suis toujours prêt à partir. Les cartons, les caisses et mes sacs sont posés là où les déménageurs s’en sont déles-tés. J’ai récupéré un bail protégé par les lois sociales et le propriétaire ne peut pas augmenter le loyer de plus de 5% chaque année. Mais ça c’est la théorie. Dans la pratique les proprios font un peu ce qu’ils veulent. Il y a toujours un moyen de détourner une loi. Je m’attends à tout, je ne m’attends à rien. J’avance en fermant les yeux comme un rat paniqué au milieu d’une cohue de souris mutilées par les labos de cosmétique, un rat pacha au milieu de souris bo-toxées, aussi mignonnes que stéréotypées, dopées à l’adrénaline et bons sentiments religieux, souris guindées qui se défoncent en sniffant des cotons imbibés de mélancolie. Moi, je n’ai pas besoin de grand-chose pour être heureux, du moment que j’ai mes connexions Internet et mon portable… Je n’ai pas de complexe à être pauvre, mais j’ai de la honte pour tout ce qu’on balance, alors j’accumule. J’accumule de tout et des brocailles sans valeur que je trouve géniales. Je suis un accumulateur et je souffre de tout ce gâchis consom-mateur. À part l’expansionnisme capitaliste qui est un sys-tème économique, quelle philosophie justifie qu’on gaspille ses richesses ? Si j’avais le choix de naître à nouveau, si j’avais été ingénieur, j’utiliserais mon savoir le recyclage des matières premières, oui, je serais directeur d’une usine de retraitement des déchets industriels. À mon échelle, j’accumule des trucs et des machins, en me disant qu’un jour ça peut servir. Boîtes pleines de boîtes et caisses remplies de cassettes. J’ai de tout, des livres, CDs, 33tours, photos, maga-zines, lettres, objets, des vis, statuettes, boules de neiges ou boules japonaises, pistolets en plastique, vieux crayons, élas-tiques, de trombones, cartes de visite, sacs en plastique, télécommandes, téléphones, de lunettes, de casques-audios cas-sés, bricoles en fer, en plastoc ou en papier, tant de riens accumulés depuis des années. Et en plus quelquefois, oui, je retrouve un usage à ce que je garde.
Ici comme partout, la richesse n’est rien. Je comprends les homeless qui trimbalent des caddies remplis de tous ces sacs en plastique qui, même vides, font leur richesse.

Je ne sais pas combien de temps, je pourrai rester là. Ça n’a jamais fait plaisir à personne d’être contraint de partir. Chaque mois est un suspens. Je n’ai aucun argent de côté. Je vis sur le fil comme un hibou sur une poutre, comme les acteurs au chômage qui, quand on les rencontre, disent écrire un scéna-rio. Le scénario de leur résurrection. Moi de mon côté, j’attends des nouvelles de celui que j’ai déposé chez Sparkes & Jacobson, il y a un mois. Je suis dans le trouble de ceux qui vivent en instance de déménagement sans ménagement.

Ma deuxième vie a commencé après mon divorce.
RE-démarrer la locomotive. RE-monter la pente. REnaître. RE-connaître. RE-tourner. RE-visiter. RE-mixer. RE-louer. RE-lier. RE-lancer l’économie ou RE-lancer les dés, RE-lancer la balle ou de nouveaux défis. RE-jouer. RE-construire. RE-vivre.
RE.
Ré-nover. Ré-imprimer. Ré-parer. Ré-éduquer. Ré-parer. Ré-pondre. Ré-habiliter. Ré-former. Ré-interprèter.
On vit dans le RE. Celui des RE-commencements par la RE-lecture et le RE-cyclage des valeurs et des matières premiè-res. On est dans le millénaire des RE-lations mondiales.

Il y a d’abord eu le millénaire des mythes. Les prêtres inven-taient des explications abstraites et mystiques pour répondre aux grandes questions qu’on se posait sur Terre, dans un monde in-fini. On ne savait pas d’où l’on venait et les augures ou autres sorciers cherchaient des explications pour nos dou-tes comme on rempli un trou. C’était mystérieux, secret et fondé sur l’imaginaire et l’intuitif. Les religions donnaient aussi des réponses aléatoires, et l’on utilisait souvent la pro-sopopée approximative mais suffisante pour calmer les gran-des craintes et interrogations telluriques.
Ensuite il y a eu un millénaire de Savoir maintenant, nous devons savoir nous adapter aux nouvelles conditions que l’on a créées. Il faut savoir rester souple et retranscrire ce qui nous a été donné, en le faisant évoluer. Si chacun ne fait que répé-ter l’enseignement qu’il a reçu sans y ajouter ne serait-ce qu’une larme d’arôme personnel, la pensée s’arrêtera.
Si j’étais un sociologue, un ethnologue, un politologue, un philosophe, je travaillerais sur ce sujet pendant trois ans, j’en ferais un bouquin épais et documenté, qui se vendrait à quel-ques milliers d’exemplaires, bien sûr, il serait lu par des spé-cialistes sans pouvoir décisionnaire ; mais j’aurais le senti-ment d’avoir éclairé le monde sur sa propre destinée… Je suis un romancier solitaire, isolé et sans aura médiatique. Je ne suis pas plus crédible que le vendeur de hot-dogs du coin de la rue. Je suis un quidam dans sa bulle. Je peux parler des heures comme Simön le vendeur de chapeaux de la 8th ave.

J’envoie des mails à travers le monde, signés Captain. Je fais des rencontres au hasard de mes fantasmes. Mal assis, mal au dos, j’écrase les touches de mon clavier avec conviction. J’écris, sans contour ni manière. Je me sens bien. Écriture thérapeutique. Des ombres volettent sous mon crâne casqué. Parfois je m’en fous, et parfois j’en ai marre de vivre dans le brouillard. Incompris, mais bien dans ma peau ulcérée, je suis libre. Citoyen fantôme dans son spectre d’angoisse. Même si tout ce que j’écris s’envole comme les serpentins du Nouvel An Chinois, même si les mots ne veulent rien dire, même si les mots fondent comme les sorbets aux arômes de synthèse sous le soleil de plomb qui nous écrase, même si je me laisse parfois porter par quelques jeux de mots, même si le sens des mots est ce pollen que transportent papillons, chauves-souris ou insectes, même si les gens n’aiment pas plus les mots qu’ils n’aiment les insectes, je continue de poser les lettres les unes à côté des autres avec la constance d’une abeille prépa-rant ce miel comme un nectar céleste, car c’est le 613 ème et dernier des commandements : écrire. Les mots sont des oi-seaux en cage, je les libère le cœur battant, dans l’espoir de pouvoir vivre de ma plume comme un oiseau dans les cou-rants du vent. Il y a tant de mots inutiles dans un journal. Tant de mots merveilleusement perdus. Je voudrais croire en As-hem, autant qu’il croit en moi, car plus je crois à lui, plus il croit à moi. Je ne peux pas me suffire à moi-même, j’ai be-soin des autres, tous les autres, même ceux qui ne veulent pas de moi. Je regarde mon reflet. Je n’aime pas vraiment le mas-que qu’il m’a été donné de porter, cette moue molle impudi-que et mon regard sévère. Je me considère autant que je me déconsidère. Je me vide comme on vide un poisson. Ça me fait de bien.
C’est comme ça, que j’ai rencontré Leslie.
– Et tu fais quoi ?
– Journaliste au « Sundown »
– Wha top !!!

Elle disait s’appeler Leslie. Phrase après phrase, on avait appris à se connaître à force de détails derrière l’écran trans-parent, comme si on se connaissait depuis toujours. Elle m’a dit qu’elle venait de loin. Apparemment elle vivait seule. Fille unique d’un industriel fabriquant des objets en plastique, elle n’avait jamais eu à se poser de questions. Elle avait toujours vécu comme une princesse et comme toutes les princesses, elle n’avait jamais eu à faire de gros efforts pour survivre. On était deux personnages. On se disait tout ce qu’on ne dit plus quand on vit à deux. J’avais menti sur mes origines, menti sur mes passions, elle s’était peut-être inventé une identité. J’imaginais en elle toutes les vertus et peut-être aussi l’idéal. Faire des sourires comme une image figée sur un tableau naïf. Je la sentais timide, embarrassée, comme ceux qui n’ont ja-mais cherché à se dépasser. On aurait dit qu’elle posait les pieds sur le bitume mou. Même si Leslie semblait profondément mélancolique, elle disait qu’elle voulait fonder une famille.
On a échangé des points de vue et des idées délicieuses pendant un an. Des banalités et des lieux communs d’importance qui nous faisaient rire. On s’amusait avec les mots, on se laissait des messages fantasmatiques, on s’écrivait des pages enflammées pour jouer les incendiaires. J’allais voir un film, elle allait aussi le voir et on en parlait comme si l’on s’était croisé sans se voir. Et c’était bon de savoir qu’on serait lu. Autant de silence que d’aveux, aussi maladroits l’un que l’autre. Comme deux batraciens qui s’appellent près de la mare.
12 mois intenses. J’en suis venu à l’attendre en ligne, amoureux de son mystère, déséquilibré par le chahut de mon cœur, j’admettais la force illuminée des sentiments sépa-rés de celui de l’intelligence. 12 mois d’amour platonique. Un bouleversement énorme dans ma vie. Aimer un être invisible, c’est très étrange. 12 mois à s’aimer en se provoquant. 12 mois qui n’en finissaient pas. Oui, j’aimais cet être qui me répondait.
À qui à quoi ressemblait-elle ?

Elle m’avait dit qu’elle travaillait à la bibliothèque, et un jour j’y suis allé… Mais je ne l’ai pas vue. De retour au journal, j’ai cherché dans les banques de données de l’ordinateur central, mais je n’ai trouvé son nom nulle part, elle n’était inscrite dans aucune des bibliothèques de la ville. J’essayais d’être honnête et même si j’ai tenté de cacher mon embarras, elle a perçu ma gêne. Et un jour, j’ai avoué l’intrigue qui grandissait en moi. Et pour seule réponse, Leslie a disparu. Envolée, effacée. Plus rien.
Je n’ai pas compris. J’avais dû lui faire peur, mais peur de quoi ? J’étais en manque d’elle. J’avais mal. Trop mal. C’était une punition, mais pourquoi me faisait-elle souffrir ?
Est-ce qu’elle aussi avait déménagé dans l’urgence ?