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jeudi 3 décembre 2015

Voir le jour se lever

Un autre matin à voir le jour se lever derrière les arbres qui bordent la Vermilion river coulant en contrebas de la pool house où je loge depuis que je suis arrivé ici. Sur la berge tondue, un canoë attend qu’on le fasse naviguer… pas pour moi aujourd’hui.
Parfois je vois passer une grande grosse barge qui pousse un chargement d’ordures ou de sable, de minerais ou de je ne sais quoi.
Il y a quelques jours, on est allés naviguer avec Hart sur son vieux bateau à moteur pour tourner des images. Hart, c’est vraiment un personnage, à la fois chasseur de fantôme, acteur, cabotin, hippy, poète, chanteur, clochard, copain, animateur, il déborde d’idées saugrenues autant que joyeuses ou désespérées. Je suis toujours très sceptique quand je vois des gens rire trop fort pour un oui pour un non. Hart fait partie de ces incontrôlables, il est en permanence allumé, et je pense que son cerveau est un peu enfumé, si tu vois ce que je veux dire…
Un autre matin à choisir de me lever, plutôt que de lutter pour tenter de retrouver le sommeil quand mes yeux se sont ouverts à 4 heures et demi. J’ai regardé quelques images de chair et de chaises sur Instagram, d’autres infos et horreurs sur Facebook, et je me suis levé. C’est dingue comment Facebook est devenu une sorte de réceptacle d’immondices, une corbeille, un fourre-tout dans lequel le monde jette ses idées brutes de décoffrage aussi bien des chattes roses que des crimes en direct, des actes manqués, des confessions amusantes ou des pseudo polémiques postées aux seules fins de provoquer une réaction chez le spectateur/voyeur. Mais à force de n’importe quoi, les goûts si épicés qu’ils soient finissent par s’annuler dans une espèce de mélasse idéologique qui provoque l’écœurement. À force de trop en entendre, on n’écoute plus rien.
Un autre matin GPS direction l’aéroport, pour raccompagner Shaan qui retourne à San Diego où elle va s’atteler au montage des vidéos qu’elle a tournées, un max de données visuelles qui pourra servir au moment de la sortie de ce projet.
Un autre matin, envahi par la conscience de tout ce qui me reste à faire avant la fin de ces sessions. Il est tôt ou tard, je ne me rends même plus compte. On vit ici les yeux ouverts, en dehors du temps comme une équipe de cinéma qui travaille dans la réalité de son script.
Je suis épuisé. Vidé dans le bon sens, comme on peut l’être après un effort intense, ce que peuvent ressentir les athlètes assis sur le tartan les bras sur les genoux, ou la tête sous la serviette dans les vestiaires. Quel que soit le résultat affiché sur le tableau, gagné ou perdu, ils ont tout donné. Il y a une sorte d’exaltation dans cette fatigue. Je me sens soulagé d’un poids, bientôt trente ans que j’avais ces musiques en moi.
Superbe ambiance, accueil top, qualité du matériel impeccable, instruments « vintage » parfaitement entretenus, Karim Attoumane à mon côté pour coproduire ces musiques enregistrées aux Dockside studios (le meilleur studio du coin), j’ai aussi pu travailler avec les meilleurs musiciens de cette région Louisianaise. En plus, on avait la garantie d’un son irréprochable avec Justin Tocket devant la console, un ingé-son disponible, agréable, un vrai pro formé sur le tas pendant 25 ans à Nashville, (autrement dire qu’il connaît le job) !
Bref, je tiens à remercier la maison de disque m’a donné toute latitude pour qu’on atteigne les sommets d’amplitude que le public pourra retrouver sur ces enregistrements.
Quand on sait comment les choses peuvent si vite partir en sucette, à l’envers, vriller, se tordre, les amours se déchirer, les ennemis prendre du pouvoir, quand on sait qu’il suffit d’un caillou pour casser un pare-brise, une goutte de vinaigre pour faire tourner un litre de lait, quand il suffit d’un zeste de candeur pour que l’excès d’envie devient grotesque, quand face aux assassins de marbre les suppliques sont vaines, quand les drames sont imprévisibles, quand les complaintes sont inutiles au milieu du bal des nases qui tournent en vain sur le parquet ciré de la COP21 comme des derviches en robe de soirée, quand les communicateurs du monde entier réinventent à l’envi les mêmes slogans, etc…
Je regarde le jour se lever, comme autre matin enthousiaste, avec le sentiment égoïste de vivre encore quelques heures parmi les meilleures !
CharlElie Couture
Dec 20XV