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mardi 10 novembre 2015

Déménager et puis…

Oui, c’est ici, à New York, que je suis venu pour me re-construire en 2003. J’avais en moi une énergie créative que je n’arrivais pas à canaliser en France, et je suis venu défier mes fantasmes.

J’ai eu d’abord un atelier sur la 37th street, un endroit laissé libre par un chapelier artiste, qui voyageait bcp. Mais il est revenu un jour, et m’a demandé de le récupérer pour une amie. J’avais relativement peu de choses à transporter. Un chariot à roulettes, quelques cartons ont suffi ; en quelques heures, j’ai pu migrer dans la même rue, juste en face dans un immeuble occupé par plusieurs imprimeurs. Les rotatives faisaient vibrer les murs, c’était bruyant mais j’aimais ça. J’avais de la place. C’est là que j’ai commencé à faire les sculptures en bois du « Baabel Manhattan ». Mais cet espace était celui d’un type qui avait fait faillite. Après cinq mois, en Mai, un jeudi, le superviseur est monté me demander de dégager vite fait, car les huissiers venaient poser les scellées le lundi. J’ai appelé un copain qui avait de l’espace à côté de ses grands studios photos de Splashlight. Une équipe est venue avec une camionette, et on a entreposé ça dans un entrepôt, le temps que je trouve quelque chose. J’avais à faire cet été là les concerts accompagnant « Double Vue ». À mon retour j’ai enregistré  « New Yorcœur ». Une fois le disque mixé, j’ai emménagé 247 west, dans la même 37th rue, au 19th étage d’un commercial building.

Je suis resté 5 ans dans cet artspace où je recevais ceux qui avaient pris rendez-vous via Internet. J’étais au calme, je surplombais la ville. Belle lumière, et belle vue, pourtant je me sentais isolé aussi, dans mon nid, je ressentais aussi l’envie d’avoir « les pieds dans la boue,  au niveau de la rue. J’étais aussi venu pour ça. Profiter de ce tumulte, cette effervescence qui donne à New York tout son attrait. Alors j’ai cherché un endroit qui me permette de rentrer en contact avec les gens qui vivent au niveau des trottoirs de Manhattan.

C’est alors que j’ai monté la REgallery sur la 36th West entre 8th and 9th ave. Midtown West, même quartier, mêmes repères. Cette fois ce sont des déménageurs slaves qui ont mis les œuvres en carton. En deux heures l’empaquetage était réglé. La moitié des œuvres fut déposée dans ma pièce d’accueil, l’autre moitié dans mon « basement », une réserve sous le niveau de la mer. (Ce meême sous sol qui fut innondé lors de l’ouragan  Sandy). Quoi qu’il en soit, j’ai été heureux, excité de vivre cette expérience unique à rejouer le générique Deschien avec lever de rideau de fer le matin et descente le soir.

J’ai vu défiler là, la Terre entière. C’était à la fois passionnant et très accaparant. Je devais quitter l’endroit et trouver quelqu’un pour me remplacer quand je devais m’absenter, mais quand j’étais à New York, j’y venais tous les jours (même le dimanche pendant les trois premières années…) À la fin de mon bail, le quartier devenant de plus en plus touristique, le propriétaire m’a proposé de renouveler le bail sur des bases tellement élevées, c’était simplement inacceptable. Cinq costauds Portoricains sont venus en Juin mettre mes affaires en carton, pour les transporter dans un storage, où elles sont restées, jusqu’à ce que je trouve ce nouvel endroit Upper East Side.

La 104th street, c’est le début de Spanish Harlem, tout  proche de Yorkville, un quartier populaire où les loyers restent à la limite de l’abordable pour une classe ouvrière plutôt démunie. À chaque block on trouve des liquors stores, des barbers des bimbeloteries « tout  à 99cts »,  et des « restaurants » dépositaires des marques de nourritures industrielles. Mais en même temps, c’est la vraie vie, celle des gens dont on peut voir la peine, la douleur de vivre. Je veux dire que les efforts pour « sur-vivre» ne sont pas dissimulés comme ils le sont dans les quartiers chics où l’on fait-semblant de ne jamais se poser de question. Ici, les masques des visages sont déformés par la fatigue, et non par le Botox.

Je me suis posé au 3rd Floor d’un building en instance de restauration, mais qui n’a pas encore reçu toutes les autorisations pour le faire. Un lieu plutôt inspirant. Comme on peut le voir sur les photos que j’ai postées sur Instagram. L’endroit est beau, j’ai de la place, mais il y a un hic : j’ai accumulé tant de choses sans m’en rendre compte que je ne sais plus où ranger quoi.

Par joie, par excitation, par boulimie, par abus de confiance en moi, par enthousiasme, j’ai beaucoup produit. Peut-être trop ? En tout cas je n’ai pas trouvé le moyen de diffuser ma « superproduction ». J’ai aussi composé des centaines de chansons que personne ne connaîtra jamais, mais celles-ci sont «empilées » dans la mémoire de mon ordinateur, compressées, elles me sont accessibles en un clic. En ce qui concerne l’Art visuel, c’est plus compliqué. Tous les artistes savent ça… L’envie de faire, d’agir, ça occupe plus d’espace que la méditation. J’ai accumulé tant et tant de dessins, de peintures, de photos ! Je n’ai pas su écouler mon stock. Je n’ai pas trouvé preneur.

Cela fait trois jours que je tourne en rond. Aujourd’hui, je sais que je vais devoir faire le chemin en sens inverse. Ça prendra le temps qu’il faut, mais je vais devoir détruire ce mur qui m’empêche d’y voir clair. Après la « REconstruction »…

 

CharlElie Couture.

New York

Nov 20XV