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2002 - 2006

Day by day

5 – Porte-à-Faux

Je me sens un peu pris en porte-à-faux.

Il y a quelques jours Marc Jolivet m’appelle et me dit :

–  J’ai eu une idée géniale, on devrait tous les jours et jusqu’à sa libération, écrire une lettre à José Bové. Chaque jour une personnalité différente qui l’assure de son soutien, une lettre qui serait publiée dans un journal genre Libé, tu saurais pas qui contacter?

Je n’ai pas vraiment d’entrées à Libé qui m’ignore, ou balance à mon propos des papiers teintés d’une ironie de blasés regardant un lorrain-barbichu dans un pré. Ca fait quinze ans qu’ils m’ont figé dans une image ridicule et je ne les lis plus. Ils me cassent le moral et je les trouve sectaires. Mais quand un ami me demande un service, je m’efforce d’y répondre.

Donc, je passe deux coups de téléphone qui me permettent d’obtenir sans problème le renseignement qu’il souhaite. Le lendemain je retransmets les coordonnées des rédacteurs à Marc, mais celui-ci m’annonce qu’il a déjà reçu une fin de non-recevoir de la part dudit canard : ils en ont déjà beaucoup parlé, et que je ne sais plus quel autre argument, en résumé c’est « Non ». Ça ne m’étonne pas, en général les journaux n’apprécient guère les initiatives extérieures qui bouleversent leur train-train quotidien; un peu comme ces gens de la société civile qui se frottent aux spécialistes et conseillers, poutres et piliers de la politique politicienne.

Bref, Marc me dit qu’il va quand même écrire chaque jour à José, et qu’il fera un bouquin de ses courriers. Je lui réponds :

– Qui crois-tu que ça peut intéresser ? Autant j’ comprends ça dans un canard, autant ça m’paraît zarb comme projet d’édition, mais bon zyva Marc, c’est ton truc.

–       Est ce que toi tu en es ? Est ce que tu veux y participer ?

–       Ecoute, le problème est que je me sens un peu mal à l’aise. Depuis l’histoire d’Israël, je ne sais plus très bien quoi penser.

–       Mais tu peux écrire cela aussi si tu veux…

–       On en reparle…

–       A plus.

C’est vrai, je ne saurais pas très bien comment écrire cette lettre.

J’ai rencontré José Bové, il y a deux ans dans le cadre d’un journal télé qu’on faisait ensemble. On a discuté avant et après l’émission. Nos points de vue se rejoignaient dans beaucoup de domaines. Je crois qu’on s’est bien entendu. Cet homme courageux affrontait les systèmes en place; brisant les tabous avec une énergie et une clairvoyance dignes. Je le sentais fort et serein. Avec lucidité, il bravait les idées reçues, éclairait nos ignorances, pointant du doigt un certain nombre de dysfonctionnements économiques. Tel Astérix (je m’excuse de la banalité de cette comparaison moustachue), disons plutôt tel un franc-tireur (c’est la cas de le dire vu qu’il est franc-çais et homme de franc-chise), en résistance face à l’oppresseur romain, il fustigeait l’hégémonie Américaine et la dictature des grandes entreprises mondialistes. Il était l’empêcheur de tourner en rond qui redonnait le goût de l’opposition.

J’avais lu son premier bouquin plutôt bien fait,  » Le monde n’est pas une marchandise  » et j’avais trouvé de bons arguments pour appuyer telle ou telle discussion animée. J’étais plein de respect pour cet homme généreux qui avait mis sa vie en péril aux fins de défendre des idées que nous sommes nombreux à partager. Un homme de confiance qui méritait la popularité que ses nombreuses prestations médiatiques lui avaient permis d’acquérir.

Deux ans à le voir sillonner le monde, du Canada au Mexique, de Seattle à Porto Alegre, de l’Inde à Cuba, c’était bon de le voir intervenir souriant face aux casques des forces de l’ordre avec le même sourire narquois qu’affichait Cohn Bendit en 68, narguant les sbires et molosses des diktats mondialistes, ou arrachant parmi d’autres, cette vermine d’OGM. Deux ans de bravades et de bravoure.

Et puis, il y a eu cette histoire d’Israël. Là, d’un seul coup ça s’est brisé, net. Désolé, j’ai décroché. J’étais prêt à défendre ses autres luttes, mais je ne partage pas sa lecture de la situation concernant le Proche-Orient. Pas possible, commettre une telle erreur de stratégie lui fait perdre toute crédibilité, peut-être qu’il s’est fait infiltré par un agent de la CIA ?. Il s’est fait avoir autant que les Verts s’engageant sur des dossiers politiques éloignés des vrais problèmes d’Environnement. Alors, j’ai relu  » Paysans du Monde  » un autre livre qu’il m’avait envoyé, publié il y a quelques mois avec Gilles Luneau. Dans ce livre, il développe une théorie solidaire inspirée de la vision trotskyste d’une l’Internationale paysanne. C’est intéressant et fourni, les événements et comptes-rendus de conférences sont relatés avec moult détails et informations précises mais dans un autre chapitre intitulé  » Palestine « , il adopte le point de vue palestiniens, et déniant l’existence d’Israël.

De même un état Palestinien démocratique doit se mettre en place, de même Israël DOIT exister et pouvoir vivre en Paix. Ces deux états doivent s’admettre et les peuples qui les habitent doivent trouver une entente qui leur permettra de vivre côte à côte sans les incessantes agressions et meurtrissures qui blessent tant les corps que les âmes des innocents.

Or dans ce livre et dans les déclarations qu’il a faites, José et Gilles Luneau ont choisi de dénoncer l’oppresseur juif. Les arabes palestiniens spoliés de leurs terres, « c’était mieux avant », quand il n’y avait pas d’Etat d’Israël. Autrement dit les juifs n’avaient qu’à s’intégrer dans les pays où ils étaient. » Tout » ce qui est arrivé, est finalement de leur faute !

Désolé, José, mais je ne partage pas ta vision des choses. J’ai du mal à admettre qu’une analyse aussi simpliste, émane de toi. Tant que tu parlais de ta terre et de celles des paysans que tu représentes à travers la Confédération Paysanne, tu étais sans faille. Tant que tu parlais des maïs ou soja transgéniques, luttant pour que la dictature des grandes compagnies ne vienne flinguer notre liberté de choisir notre propre destin ou plus trivialement affadir nos assiettes, là je te suivais plein pot. Mais quand tel un leader politique, tu arrives pour soutenir Arafat souriant aux journalistes, comme si ta présence à elle seule suffirait à résoudre deux mille ans de conflit idéologique, là je m’excuse, mais tu en fais trop.

Lorsqu’on est militant combattant l’injustice, on la trouve toujours à dénoncer : la Croix-Rouge nous informe qu’il y a en permanence sur Terre, une moyenne de 54 conflits armés et foyers en guerre sur la planète. Il y a ceux dont on parle dans les média, mais il y a aussi tous les autres, ceux qui existent en souffrance et qui ne sont pas prêts de s’éteindre. Je comprends que tu veuilles faire le Bien, tu te dévoues à cela depuis des années. Je comprends que tu te sentes avoir l’aptitude d’être un fer de lance, un porte-étendard, une référence. Mais les héros deviennent parfois si altruistes qu’ils perdent conscience de la réalité.  Quand on voit la carte des territoires occupés, la situation d’Israël ne se résume pas à des querelles territoriales. Dans les choix qui sont faits, interviennent les forces de la foi. Ceux qui comme toi, n’ont pas cette croyance dans le divin refusent d’en tenir compte et pourtant…

Voilà bien ce qui m’embarrasse. D’un côté le respect que j’ai pour celui qui est à la base de cette prise de conscience grandissante face à la dangereuse mondialisation, et de l’autre ma méfiance à l’égard des élixirs médiatiques, qui font tourner la tête des leaders charismatiques et transforment leurs actes nobles en simples en images trop bien adaptées aux désidératas formatés des journaux télé.

Excuse-moi de te dire cela, je suis certain que tu y avais réfléchi bien avant cette lettre. J’imagine que dans cette prison où tu ne devrais pas être, tu côtoies d’autres hommes qui ont aussi le sentiment d’avoir été mal compris et qui considèrent qu’ils doivent subir l’infamie de décisions de justice iniques.

Peut-être n’ai-je pas bien saisi le sens de ton message? Peut-être que j’ai mal interprété la raison de ce voyage en Israël? Peut-être que ce sentiment qui me désoriente est conséquent d’une hyper-médiatisation réductrice, à moins que certaines choses n’aient été mal expliquées. Sûrement que cela nécessiterait une mise au point afin de te permettre de regagner la confiance de gens comme celle de mes amis qui comme moi ont ressenti un certain malaise que j’ essaie d’évoquer ici.

Quoiqu’il en soit, j’espère que ces quelques semaines de méditation forcée dans cette pièce étroite et sûrement inconfortable, n’altèreront en rien ton ardeur généreuse, qu’elles n’éroderont pas la pointe des flèches de ta verve paysanne, et qu’à ta sortie, après une mise au point, tu sauras à nouveau recentrer ton discours sur ce que nous avions admiré de toi, ton bon sens et le goût retrouvé pour les produits du terroir, engagé volontaire capable de s’opposer aux despotes de l’économie en quête de pouvoir absolu, ceux qui transforment le Bonheur terrestre auquel tout homme devrait avoir droit, en une quête réservée aux seuls gestionnaires boursiers décidant de tout jusqu’au déséquilibre de la planète.

® CharlElie – Juin 2002