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2002 - 2006

Day by day

2003 – Horaires d’été

On avance d’une heure.

Il est huit heures et demi.

Belle lumière.
Je suis en train de me préparer quand Andréas téléphone pour confirmer le rendez-vous de 10 heures au Club.

– Impec, ça me rassure que tu appelles.

 

Deux heures de tennis avec Andréas, journaliste allemand commentateur de foot sur Eurosport, et aussi commentateur de son propre jeu. En effet il arrive souvent qu’Andréas explose, jette sa raquette ou éructe des jurons teutons quand il n’y arrive pas.

Mais aujourd’hui, silence. Il joue bien sur la terre battue couverte du petit club de Montreuil où je suis inscrit depuis quelques années.

 

Crescendo et pianissimo, montées et descentes, comme des cycles (voire même cyclistes) à l’intérieur de soi, le tennis fait naître des sensations de bien-être, « superior » « maximus » et superlatif en puissance quand on fait les gestes justes, quand on est coordonné et que les balles s’accélèrent naturellement,

mais il peut aussi vous faire plonger en dépression, jusqu’à se détester, se maudire, se blâmer jusqu’à l’os, quand les balles ne sortent plus du tamis ou qu’au contraire elles sortent du terrain.

 

Aujourd’hui, mieux que moi, Andréas est capable d’alterner les revers long de ligne, les coups droits tout de suite après le rebond ou les amortis qui me font tourner en bourrique.

Mais ça me fait du bien, anyway.

Ces balles qui frôlent le filet, les « net », ça me nettoie.

 

À midi, il s’en va, mais je joue encore une heure avec ma grande fille, venue me rejoindre en moto avec ma dévouée compagne.

 

Quand j’étais plus jeune moi, si j’avais eu de mauvais résultats en Allemand ou en Latin, on me privait de vacances.

À la réception de mon bulletin du deuxième trimestre, il est arrivé que mon père choisisse d’annuler tel ou tel départ vers le ski, afin que je passe deux heures le matin, deux heures l’après midi à apprendre du vocabulaire à mon bureau plutôt que des gestes glissés sur les pistes enneigées.

Ca s’appelait « privé de vacances ».

Bon c’est vrai, une fois passée la première frustration, après, ça allait, j’arrivais à gérer.

 

Je n’ai pas réagi de la même manière quand j’ai lu sur le bulletin du deuxième trimestre de ma grande fille, les profs disaient qu’elle essayait, qu’elle travaillait mais d’une manière peu efficace, et que son passage en seconde été réservé aux résultats du troisième trimestre, alors plutôt que la punir, ou la gaver comme une oie, nous avons cherché quelque chose qui pourrait l’inciter à comprendre la raison du « pourquoi » elle doit faire ci ou ça.

En avance d’un an dans son cursus scolaire, à l’évidence, elle n’arrive pas encore à se responsabiliser, notamment en espagnol, alors nous l’avons inscrite dans un stage sport et langue en Espagne: une semaine à l’Académie Bruguera, six par chambrée, des jeunes qui viennent d’un peu partout en Europe, peu de Français, et une espèce d’auberge Espagnole, dans laquelle échanger ses impressions, chacun doit se débrouiller avec ce qu’il a dans la tête…

Elle y partira dans une semaine, alors nous sommes là pour une petite révision.

Allez, juste une heure de tennis pour revoir les bases.

 

L’après-midi, il fait toujours aussi beau

On décide de sortir.

Faire quelque chose, n’importe quoi.

Traîner au bord du canal ? Non, il y a mieux à faire.

 

Casqués, on part à Beaubourg pour visiter ce qu’on pourra voir.

 

  • Il y a l’expo Nicolas de Stael,
  • Ou l’expo Stark …
  • Et les collections du musée
  • … si on a le temps.

 

C’est bon d’arriver là et de ne pas se poser de question.

Garer le deux-roues sur le trottoir et respirer le vent.

 

Je me sens libre à nouveau, soulagé d’avoir enfin pu récupérer mon scoot’ , après un mois d’immobilisation.

Bien sûr, j’utilisais la moto que ma femme avait la gentillesse de me prêter, mais ça l’obligeait à faire tous les déplacements en voiture.

Mon scoot’ au garage, accidenté, quelques jours à peine après que je l’eus acheté.

J’ai trouvé cette punition indue, injuste.

 

Le lendemain de l’ émission télé sur le code le la route en direct, je me suis fait faucher par une voiture

une truc nase, même pas cinématographique.

Une bagnole conduite par un tourangeau en goguette à Paris qui, parce qu’il en avait « marre de tout ce trafic », a choisi inopinément de faire demi-tour en plein milieu d’une file de voitures immobilisées.

Sans mettre son clignotant, il est passé sur la ligne blanche et m’a accroché alors que je remontais tranquillement sur la gauche.

Il m’a enfoncé la fourche et j’ai été éjecté.

Je roulais à vingt à l’heure, heureusement, je n’ai rien eu,

mais mon beau scoot’ tout neuf était mal: clignotants cassés, rétros, direction, carrosserie.  Y en avait pour un paquet.

C’est sûr le gars, courtier en assurance, reconnaissait ses tords mais n’empêche, il n’avait pas la feuille de constat dans sa voiture et du coup, il a fallu attendre son papier,

et puis attendre que passe au garage, l’expert de l’assurance,

et attendre les pièces, etc.

 

Résultat pour l’étourderie d’un égoïste se laissant aller à un coup de sang d’une seconde, je me suis retrouvé emmerdé pendant un mois.

 

Chaque jour je me disais: lui il se fait pas « iéch », vu que sa bagnole elle avait trois fois rien, juste un clignotant et le pare-choc légérement enfoncé, lui il a déjà repris sa caisse, il ne paie même pas son intempérance idiote.

Alors que je suis immobilisé, je pourrais même être dans une chaise roulante…

les accidents sont souvent conséquents d’inconséquences.

 

Il y a trop de monde pour espérer visiter tout.

 

On opte pour la queue devant les distributeurs automatiques de billets.

On se divise.

Chacun devant un distributeur. Au lieu de se mettre à deux dans la même, chacun dans une file différente, on fait le concours du premier arrivé au guichet, et le vainqueur n’est pas toujours celui qui était dans la file la moins peuplée au départ: il suffit d’un ou d’une qui ne comprend pas comment ça marche, ou une carte que la machine refuse et là on est parti pour des plombes…

et c’est le cas.

 

Immobilisé chacun sur sa ligne,

à deux clients de l’écran. Quand, venue de nulle part, une copine me fait signe qu’elle a un passe pour la journée, et son fils aussi, elle peut nous le donner…

  • Fort volontiers.
  • Super

On sort de la file d’attente, on la remercie, on s’apprête à partir, elle nous dit:

  • Attendez mieux vaut vérifier un truc..

À l’accueil on apprend qu’on ne peut pas repasser avec un billet qui a déjà été validé, du coup, on est bon pour refaire la queue…

 

Ca va plus vite.

 

On monte par l’escalier roulant jusqu’aux toits de Paris.

 

Bon, quand on arrive sur l’écran, il est noté que 3662 personnes sont entrées là depuis ce matin, en sont ressorties 3239 donc il y en a 423 à l’intérieur

donc plus deux quand nous entrons.

 

Montre en main nous sommes restés une demi-heure dans cette expo.

Autant la semaine dernière au grand Palais, j’ai découvert un Marc Chagall que je ne connaissais pas, une belle expo haute en couleur, autant là je suis resté sur ma faim.

J’appréciais l’intelligence de ses couleurs en repro, et l’astuce de ses compositions de masses, mais cette pâte épaisse, plâtreuse comme du crépis de couleurs étalé au couteau ne ressemblait en vrai qu’à  une terrible et caution pour les peintres du dimanche qui écrasent un tube par couleur et par tableau, ces artistes populaires qui exposent leur savoir-faire dans les rues piétonnes pour touristes en shorts, ou ces croûtes lourdes dans les salons d’amateurs et ceux qu’on a vus dans la vitrine des galeries dites d’Art Moderne, ces lieux feutrés où l’Art abstrait est vendu comme un alibi aux nouveaux riches.

 

Les gens défilent devant les tableaux que je croyais bien plus grands dans tous les sens du terme.

Il n’y a pas de trait, pas de dessin. Nicolas de Stael ne définissait pas des surfaces, il les remplissait d’office. C’était un bâtisseur, comme tous les architectes qui se mettent à penser par blocs, par masse. Le trait de l’écriture et du dessin, il ne connaissait pas. Et même ses « dessins » ne disent rien. Il évoque, il suggère, mais il ne s’engage pas. Il n’y a pas de mots dits, mais à force de ne pas dire les mots, il est devenu maudit, et à force de se maudire, il s’est renié jusqu’à ce jour de 1955 où il s’est jeté par la fenêtre. Et c’est seulement à ce moment qu’il s’est mis à parler.

 

Ensuite on est descendu d’un ou deux étage et on s’est promené dans le musée. Je me voyais expliquer des choses à ma fille comme mon père l’avait fait pour moi quand il me faisait voir au Louvre, les formes invisibles des triangles d’or dans les compositions italiennes de la Renaissance. Sauf que moi je lui montrais l’importance du bleu monochrome d’Yves Klein, l’ironie d’un Martial Raysse comparé à Rauchenberg, Lichtenstein ou Oldenbourg, le bruit d’un Tinguely, Nam June Paik comparé au silence des pianos de Joseph Beuys ou de Jean Pierre Raynaud.

 

Les muscles des jambes qui commencent à faire mal,  on a choisi de changer de genre.

  • Où veux tu aller?  J’te paie une crêpe.
  • On peut aller à Montmartre?
  • Si tu veux…

 

Aller à Montmartre un dimanche après midi de beau temps, c’est direction la galère assurée avec les cars de bus qui manœuvrent dans les rues étroites, mais en scoot, c’est possible.

 

On se gare où on veut.

 

Il n’y a pas grand monde en fait.

Avec cette histoire de guerre et d’antifrenchy, les gros dollars ne viennent plus alimenter les caisses de la Butte, du coup les restaus sont vides.

 

En ce qui me concerne, j’ai peu fréquenté les restaus ces derniers temps j’ai perdu 7 kilos en trois semaines.

Le régime que m’imposait le médecin, accompagné de séances d’acupuncture journalières a plutôt bien fonctionné. Faut dire qu’en mangeant 100 grammes de légumes, et 100 grammes de poisson cuisiné sans huile ni rien, n’importe qui se trouverait fondre.

 

Mais je viens de reprendre les choses en mains.

Quand je dis les choses, je veux parler des couverts.

À un moment j’ai eu le sentiment qu’en plus de mon blé, le gars commençait à me prendre la tête, et là, stop.

D’abord, il ne voulait rien expliquer, et je trouve cela très énervant:

– en quoi est ce qu’il y a une telle différence entre 100 grammes de courgettes,  et  100 grammes de concombres?

– C’est un peu long à vous expliquer, il ne faut pas manger de courgettes c’est tout.

– Ah ? C’est un peu court comme réponse.

 

Le type recevait une moyenne de 10 à douze patients en une heure, il ne consacrait guère plus de trois à quatre minutes par personne, (j’en ai même vu qui finissaient de se rhabiller dans la salle d’attente, tellement il expédiait vite son affaire)- C’était l’abattage.

Ca allait si vite que les femmes se garaient en double file, et les chauffeurs des uns gardaient même le moteur allumé.

Bon, là, stop!

J’ai appris que je pouvais bien vivre en mangeant juste une biscotte le matin, mais quand je suis en tournée, je ne peux pas demander tous les soirs de faire peser mon légume.

Là ça marche pas.

 

Je n’avais envie de rien mais puisque nous étions tous les deux, ma fille et moi, j’ai commandé un café liégeois.

 

Chaque fois que c’est possible, l’après midi, je choisis un café liégeois.

 

Le « café Viennois » ou café liégeois – je ne fais pas la différence –  me rappelle quelques bons souvenirs avec mon père, quand on s’installait en fin de journée à la terrasse d’un restaurant qui s’appelait  le « Jean Lamour » du nom de ce ferronnier d’Art qui a conçu les grilles de la place Stanislas, cette célèbre place Nancéienne).

Je me sentais comme un prince, quand mon père me payait  un « café Viennois » en regardant les passants ou en commentant tel ou tel événement de la journée.

 

Par ordre d’apparition sous mes yeux:

– de la crème Chantilly,

– une ou deux boules de glace café,

– et dans le fond du verre il y avait du vrai café chaud.

Déjà quand on est gosse, on n’aime pas l’amertume du café, mais là en plus il était chaud.

Whaaa le chaud et le froid et la glace qui petit à petit venait se mêler au café. Quelques fois une paille, un gâteau sec (dit  « cigarette ») planté dans la mousse de crème blanche,  et la spéciale grande cuillère qu’on nous donnait, et mon père qui me parlait comme à un homme, et moi qui me prenait pour un homme puisque je buvait du vrai café…

 

Du coup chaque fois que je me dis:

– Tant qu’à faire célébrons ce moment,

je choisis un café Viennois, et même s’il  se fait appeler « liégeois », ça n’a pas d’importance du moment que la première bouchée fondante me rappelle ces souvenirs d’enfance.

 

Parler de tout, de rien, entre père et fille.

 

Retour maison.

 

Avril 2003