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2002 - 2006

Day by day

8 – Au milieu de ma vie

On était arrivé à Colmar chacun de notre côté. Les techniciens en camion, les musiciens venus en train, moi en voiture, un peu avant eux vu que j’avais une dédicace de mon livre « Zig Zags » dans une librairie avant la balance et le concert du soir à la  « Foire aux Vins » où nous jouions.

Beau temps, merveilleuse journée.

J’ai attendu en allant faire un tour, que les femmes de chambre finissent de préparer la suite qu’avait occupée avant moi le comique Anthony Kavanagh reparti avec un ami au volant de sa Porsche décapotable à peine quelques minutes avant mon arrivée.

Pendant la balance, on répète « Là-haut » (la nouvelle chanson composée pour le mondial de la montgolfière que l’on devra jouer la semaine prochaine). Finalement je décide de ne pas l’inclure dans le répertoire compacté en raison du temps de scène qui se doit de n’être que d’une heure et quart ; après moi il y avait Yann Tiersen, dont j’apprécie les orchestrations ( mais avant le spectacle, je suis allé dans sa loge pour le saluer, disons « les » saluer parce que c’est carrément un orchestre ; je l’ai trouvé froid. Je lui dis gentiment :

– Je suis content de partager l’affiche avec toi…

-…

Il ne répond rien, ne s’avance même pas pour me serrer la main. J’ai pensé : Euh d’accord excusez-moi d’ vous déranger, je croyais que ça s’ faisait. Mais bon, c’est pas grave. On va dire qu’ils étaient concentrés.  Peu importe. En gros, ils m’ont fait sentir qu’on n’était pas du même monde. Quel monde ? Moi je suis un naïf et j’étais simplement content de me retrouver sur le même tapis.)

Le temps de faire la conf’ de presse ; on s’est retrouvé les musiciens et moi sur scène.

On avait changé l’ordre. J’ai attaqué « Elle tient la carte », un peu vite et on est parti sur des tempi un peu speed. Il y avait six à sept mille personnes en face de nous. J’étais content de retrouver un telle affluence. J’avais choisi de jouer à 21h. C’était un peu tôt , mais les gens avaient la patate autant que nous. Ils dansaient. Je crois qu’ils s’éclataient. Moi j’étais pas très confort dans mon casque, et l’effet du blanc d’Alsace que certains musiciens avaient avalé avant le show les rendaient un peu fébriles. Aux samples en remplacement de Nash qui était à Ibiza, il y avait MC Fred, avec qui on n’avait pas répété. Du coup les repères étaient un peu différents, il a fait un truc génial au didgéridoo sur « la vague » et pour un mec qui venait jouer là pour la première fois avec nous, c’était super. Il arrive que mes musiciens soient contraints de se faire doubler ; et je suis toujours surpris d’entendre des « spare », leur remplaçants capables d’intervenir avec autant d’aisance sur des morceaux qu’ils n’ont jamais joués.

Je passe sur deux ou trois croches – notes. L’un dans l’autre ça l’a vraiment bien fait.

Des amis qui nous avaient vu à Nancy quelque cinq mois plus tôt nous ont dit qu’ils avaient été transportés en proportion de l’assistance. Bref un bon show d’ambiance.

Sous la tente du catering pendant qu’on faisait le débriefing, Jean Luc Freudenreich, un viticulteur-magicien, nous a fait quelques tours de passe-passe en close up avec des cartes, puis je suis aussi allé saluer un polyhandicapé avec qui j’avais correspondu sur Internet.

Et puis je suis allé me coucher. Je ne parlais plus. J’étais fatigué, mais pas seulement. Plus que ça, j’étais bizarre. Un truc profond. Je me sentais vide. Vidé. A la fois triste et gai. Gai parce que je venais de faire un bon show. Je me disais : « Aujourd’hui cela fait vingt ans, vingt années se sont écoulées depuis que j’ai fait mon premier passage dans ce même lieu. Ma musique attire encore sept mille personnes. Voilà donc ce que je représente pour eux, voilà ce que je sais faire: un show électrique de « Fonkie- Blues-Rock» qui restera dans leur souvenir comme celui d’une « Variété marginale » ou de « chansons parallèles ». Ni plus, ni moins.

J’étais envahi par une grande tristesse. Je me souviens de cette photo de Faye Dunaway qui la représentait au matin, au bord d’une piscine Hollywoodienne. Elle avait reçu deux Oscars et dans ses yeux, il y avait une grande détresse. Comme si la joie d’avoir reçu ces récompenses était étouffée par la sensation que jamais plus cela ne lui arriverait. Ce même blues qui envahit les sportifs congratulés après une victoire, ceux qui revoient défiler tous les efforts et les sacrifices qu’ils ont dû faire pour en arriver là et qui, ayant atteint leur but, ayant franchi le mur du son, se retrouvent de l’autre côté, dans le silence. Tout faire pour la médaille, et puis une fois qu’on l’a, on trouve cela désuet. Inquiet comme une appréhension avant la descente.

Tant qu’on n’a pas atteint son but, on peut être rempli d’espoir, quand on l’a atteint c’est le début du dé-espoir. Et cette nuit, les idées noires me tourmentent. J’entends « les gens » dire : c’est génial, tout ce que tu as fait. Et moi, je réponds, « attends, mais je n’ai encore rien fait ! » Ce n’est pas une clause de style, non, c’est sincère. J’ai la sensation d’avoir préparé le terrain pour quelque chose de grand. Quelque chose qui pourrait arriver, quelque chose qui arrivera sûrement plus tard… Mais pour l’heure, je dois me résigner à admettre que je suis cela. Que cela. Ici. Aujourd’hui, maintenant. Les intellectuels ne parlent pas de moi, les médias ne parlent pas de moi, les artistes ne me saluent pas et les chanteurs qui s’inspirent de ce que j’ai fait ne citent jamais mon nom en guise de référence. Qu’ai-je donc fait de si mauvais qui fasse que l’on me nie. Je reconnais que c’est une épreuve difficile. Mais je dois continuer à travailler, rester humble, et faire acte de souMission. Ai-je trouver ma mission ? Et qu’en sera-t-il dans vingt ans ? Aurais-je autant de fougue, pour pouvoir balancer mes vocalises improvisées avec toute l’énergie qui rend crédible les propos de mes textes? Aujourd’hui déjà, le sens de mes propos a beaucoup évolué. Me considère-t on comme un martyr dont on partage le chagrin? Non, puisque j’ai su résister aux intempéries de la mode,  c’est que je suis solide. On ne plaint pas un solide. Quand on est de l’eau, on se compare aux autres liquides. C’est vrai, je suis « poissons » mais pas liquide. Hydraté, comme tout le monde. L’eau de mon corps est émue par les marées, mais je ne suis pas de glace. Bla bla bla… Et je me suis endormi sur ces idées mélangées.

Le lendemain, soudain, j’ai eu comme une révélation au réveil. Une « réveillation ».  Je me suis vu au centre de ma vie ! J’ y étais. J’avais franchi un col. J’étais passé de l’autre côté de la montagne de ma vie, sur l’autre versant… Je venais de passer le cap de la moitié. La moitié de ma vie. Voilà, j’avais atteint le point de non-retour.

Jusque là je me suis cru immortel. Un peu présomptueux, sinon absurde, je sais, mais ce n’était pas dans le sens divin que je l’entendais, simplement je n’envisageais pas la mort. Donc j’étais immortel, c’est tout.

Quand j’étais ado, j’avais failli me suicider à la suite d’une dépression angoissée après avoir regardé trop la nuit, le ciel et les étoiles, je m’étais mis à paniquer à l’idée du temps, de l’infini. « Je ne suis rien, me dis-je à l’époque. Je n’aurai jamais l’influence d’un pharaon, ni celle d’un prophète, ni celle d’un négus ou d’un empereur, d’un génie des sciences ou d’un aventurier. Et quand bien même ? Qui qu’ils furent, la connaissance d’eux ne représente rien par rapport à l’Histoire de la Terre ou celle de notre galaxie. Bon, etc… Ca menait à dire : quoi que je fasse, on va disparaître, tout de suite ou dans 80 ans quelle importance…. ? »

Bon je pensais des trucs noirs qui justifiaient que je ne fasse pas grand-chose. Et puis j’ai rencontré un copain qui revenait d’Inde et qui m’a fait comprendre qu’il fallait surtout en profiter. Puisque j’avais seulement quelques années à vivre sur Terre, je devais les remplir à donf. Ne pas gâcher une seule seconde. Et c’est ce que je m’efforce de faire.

Je ne veux pas avoir à regretter le temps. Bon quelques fois j’en fais peut-être trop, et le dessus de la pile asphyxie ce qu’il y a en dessous. C’est vrai qu’il est plus facile de ne rien faire, que de tout faire. Mais si on en croit les bouddhistes, les  fakirs ou les moines, c’est aussi difficile de ne rien faire à fond que de tout faire à fond.

Bref, à partir de ce jour, j’ai décidé d’agir sans me poser de question. Agir. Faire, coûte que coûte. Se désinhiber dans l’action et le travail. Travailler pour se sentir vivre. Le travail dans son sens physique c’est à dire un dégagement d’énergie et de chaleur. Pas pour la finalité d’argent ou de réussite sociale, non. Agir pour ne pas rester spectateur de ma vie. Aller derrière, derrière l’apparence, derrière le décor des mots, des gestes des sentiments, visiter les coulisses de mon existence.

Chacun peut s’inventer une destinée et affronter l’inconnu de la vie comme il peut. Ma sœur n’osait rien commencé car elle était persuadée qu’elle mourrait à 47 ans, un ami me disait qu’il renaît depuis sa cinquantième année, persuadé qu’il mourrait à 46 ans comme son père, lui par contre ça l’a stimulé. Moi, je me disais : je vivrai le plus longtemps « possible » ; Et voilà que je me retrouvais en face de ce possible qui semblait se définir avec une cruelle évidence. A partir de maintenant il me faudrait compter à l’envers. J’ai eu l’impression d’une ligne droite. Je me suis vu vieux. Je n’avais jamais ressenti cette impression auparavant ; comme si j’avais la Mort en ligne de mire. Maintenant j’ai une échéance, à 46 ans, ça m’amènera à 92.

En un instant ma vie s’est définie. Ma vie avait maintenant une fin.

Saurais-je en profiter ?

C’est juste une question d’enveloppe, mais si l’intérieur peut encore évoluer et grandir, la valise ne sort plus de chez le marchand, la bagnole est d’occase. Les courants intérieurs sont comme les vents, ils glissent les uns sur les autres. Il y a des courants ascendants, d’autres qui t’attirent à l’Est, à l’Ouest, vers le Sud ou le Nord. Plus tu montes haut plus tu iras loin.

L’aérostier Bertrand Picard, qui fut le premier homme à avoir bouclé un tour du monde en montgolfière, me disait il y a quelques jours que là-haut, à 10 000 mètres, il y avait tellement de courants contraires qu’il se devait d’avoir une précision totale, avec une marge de manœuvre d’à peine 50 mètres. Un peu plus haut, un peu plus bas et il changeait de cap.

Je trouve la métaphore des ballons proche des mouvements de nos fors intérieurs. Il faut avoir des ambitions qui t’incitent à t’élever dans une sorte d’abstraction au-dessus des nuages. Si tu montes trop haut, tu perds conscience; manque d’oxygène. Si tu n’as pas d’envies allumées comme un brûleur à gaz qui te chauffe la cervelle, tu ne grimpes pas. Tu vois tous les détails du quotidien, c’est précis. En cas d’accident, d’accord, tu ne tombes pas de haut, si tu restes au ras des pâquerettes, mais tu risques aussi de t’accrocher aux poteaux électriques.

Bref le disque « 109 » a sûrement représenté un virage dans ma vie. Le  « neuf » est à la fois le chiffre de l’accomplissement et du renouveau, puisqu’après le neuf on repart à Zéro. Sans le savoir et de manière anticipée, c’est peut-être ce que mes courants intérieurs m’ont obligé à admettre.

On a repris la voiture et après une heure de route, on s’est arrêté à Moosch pour fêter ça en beauté en mangeant du foie gras. Une petite célébration. Juste pour la forme. Non pas garder la forme, mais plutôt fêter l’instant de ce centre de vie, pour mettre un goût, une saveur sur cette impression.

Beaucoup de gens peuvent dire que je suis ambitieux : imaginer que je vais tenir jusqu’à 92.

C’est pas gagné. 92 ans, c’est encore loin. Va falloir s’accrocher pour atteindre le challenge. Ok. Pourtant, vu d’ici, ça me paraît jouable. J’espère ne pas finir trop débile. Bref, si je remplis la suite comme le début, j’aurai bien profité de mon temps d’existence.

 

® CharlElie – Septembre 2002