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2002 - 2006

Day by day

6 – Métaphores de l’Amour

Quand on est devant le dessin rectangulaire d’une pierre dans un mur, les yeux rivés sur elle, s’imagine-t-on le bâtiment qu’elle compose ? Quand on est loin d’un héros, loin des mythes, loin du cinéma, loin d’une belle bagnole, loin d’une formule de vacance ou d’un nouveau rasoir, quand on vit loin de ces miels qui voudraient se faire consommer, loin de ces trucs à l’étalage, loin des tentations de la consommation, quand on est loin on ne se perd pas dans les détails, de loin il n’y a que le concept. De loin, oui de loin, tout est beau.

Mais l’attraction de la communication publicitaire modifie la trajectoire de notre orbite (oculaire tout d’abord). Elle nous rapproche du guichet, de la caisse, du revendeur, et l’on convertit le désir en un acte d’acquisition. Une fois déballée, une fois extraite de son concept, que reste-t il de l’image idéalisée ?

Pour les amours, c’est pareil : de loin, il ou elle en jette, mais de près ?

Il / elle a des boutons dans le dos, il / elle ronfle, il / elle se ronge les peaux, il / elle est paresseux (se), il / elle n’est pas délicat(e), il / elle s’énerve pour des broutilles…

Comme un motard en combinaison de cuir qui incarne les valeurs de la puissance machiste sur sa machine ; comme un chevalier en armure avec son armure brillante au soleil, la lance phallique au bras, sur son cheval caparaçonné, c’est sûr de loin, ça en jette. Mais de près ce guerrier rustre, est grossier. Et il faut faire gaffe, n’est ce pas ? Le gars manque certainement de souplesse dans ses déplacements de proximité. Fonçant droit devant, on ne peut pas l’arrêter, mettant en péril sa propre destinée sur son fier destrier ; mais qu’en est-il de l’écuyer proche de lui ?  S’il veut l’aider, il doit se glisser avec souplesse. Tout chevalier qu’il soit, il ne voit rien d’autre que l’objectif qu’il a devant lui.  Mais pour virer, une lourde lance de trois mètres sous le bras, c’est vraiment pas l’idéal.

Dans un couple c’est pareil quand l’un des deux poursuit un objectif, droit devant, il n’a pas à l’esprit les dangers collatéraux.

De loin c’est une chose, de près c’en est une autre.

Quand on entend parler de D.i.e.u, comme une entité abstraite, de loin, avec les mots des autres, les images des autres, tant qu’on en reste là, ça fait peur.

Tant que l’on n’a pas ressenti le besoin ou osé se rapprocher de cette virtualité divine, tant qu’on n’a pas ressenti l’émotion d’un partage intégral, tant qu’on n’a pas éprouvé soi-même une « certaine parenté » ( mot trivial), tant qu’on est resté loin de « ça », on juge ceux qui ont la fleur, sans comprendre qu’il s’agit d’un parfum.

Qu’il s’agisse d’un insecte qui bourdonne dans la chambre en été ou d’une étoile qui brille dans la nuit,

Qu’il s’agisse d’un héraut de la littérature médiévale ou d’une starlette du petit écran,

De prés ou de loin, c’est différent.

Quel que soit notre statut, nous incarnons tous trois Êtres :

– Il y a ce qu’on EST (le personnage intime, l’être de proche, la famille )

– Il y a qu’on FAIT (celui qui laisse une trace, c’est l’être de la fonction sociale, celui qui agit de façon plus ou moins utile)

– Il y a ce qu’on REPRÉSENTE (c’est le personnage public, qui se définit par l’influence  qu’il va avoir. C’est le personnage mythique qui est en nous).

Deuxième idée, pour les vacances.

J’ai un copain qui vient de se séparer de sa femme et de son gosse. C’est un peu dur. Sûrement ça l’est. Il a quarante balais. J’ai l’impression qu’il fait partie d’une moyenne de « quadras » en rupture. Scénario classique. Dix ans ensemble, ça ne marchait plus, chacun allant sur des chemins divergents. Il a pris la décision de se séparer de sa routine, non sans douleur. À neuf heures et demie, il rentrait du boulot, elle était déjà endormie avec leur gamin âgé de six ans installé dans le lit conjugal, alors il passait des nuits dans le canapé, s’endormant comme un con devant des conneries télés, enroulé dans une couverture. Ça ressemble à une vie en morose, quand ça va plus,  il faut oser changer. Le cœur en charpie, plein de tristesse et ronchon, le cœur disponible. Un jour, clac ! Une jeune fille qui se cherche, et qui se prend d’amour pour ce père sécure. Résultat il tombe dans le panneau, (un banal panneau), tombé en elle. Il ne sait plus comment se sortir de cette lise sentimentale. Il croit qu’il est amoureux, mais c’est de sa liberté qu’il est amoureux, de sa jeunesse qu’il est amoureux. C’est tout ce qu’il a raté qu’il voudrait recommencer. Il n’en peut plus. Il craque.

Il se sépare de sa Belle au Bois, sa femme qui dormait tant, (en les quittant, on se demandait ce qu’ils faisaient ensemble ?) C’était un couple qui s’était marié trop jeune. Elle, embourgeoisée dans leur grande maison, lui qui ne fait plus d’efforts. Un cas classique, un cas d’école, on va pas en scier une branche, c’est comme ça.

Aujourd’hui beaucoup d’occidentaux vivent seuls parce qu’on vit une époque de consommation versatile.  On change de compagnon, comme on change de boulot, de décor, de ville, d’opinion, de chaîne, d’appart’, de chaussure.

On pourrait délirer sur l’idée du compagnon- soulier ou conjointe-chaussure. Il y a les espadrilles faciles à enfiler, il y a les ballerines et les mules, les « escarpines » et les talons carrés, les costaudes qui tiennent la cheville et vous permettent de marcher, les tennis à la semelle souple et les sportives, les pantoufles chaudes pour la maison, et les bottes qui vous bottent, les cuissardes qui vous tiennent la jambe, et les boots en caoutchouc qui permettent d’aller partout…

Au masculin, il y a les nus-pieds qu’on sent à peine, les godillots un peu lourds, les bottillons un peu nuls, les vernis, les sabots inusables, ceux qu’on nomme les « après-skis ». Etc. Il y a celles dans lesquelles tu te sens bien, celles qui présentent bien mais qui te serrent les orteils, les confortables, les pointues, les rondes, les génuine leather et les velours, les daims, et les peaux de vache retournées, celles qui sont bien fourrées, les cuirs épais qu’il faut astiquer, celles qu’il faut cirer, qu’il faut faire briller, celles qu’on enlève, celles qu’on remet, celles qu’on enlève et qu’on remet, (je passe sur le descriptif des odeurs fromagères ou champignonnées qui se dégagent d’une utilisation quotidienne de ladite chaussure sans période d’aération).

 

Troisième idée qui sonne comme une chanson : Presque rien.

Suffit parfois de presque rien : un grain de sable, une goutte d’eau, un cheveux, une injure,  oui il suffit d’un rien pour qu’on se dispute, qu’on se sépare. Mais il suffit aussi d’un rien pour qu’on se réconcilie. Il suffit d’un rien pour que l’on s’aime.

La vie n’est pas faite seulement de grandes choses. La vie est une accumulation de secondes faites de petites émotions.

Les gens qui ne sont pas inspirés, parlent de l’inspiration comme s’il s’agissait d’une grande chose, une évidence, une parole messianique, un orage de grêle, une enclume qui vous tombe sur la gueule, mais aujourd’hui je sais que l’inspiration est un courant d’air, un frôlement un presque rien auquel il faut être attentif, sinon, il y a mille raisons pour ne pas faire ce qui au départ n’est qu’un minuscule presque rien.

Il suffit de presque rien pour que la vie change : un petit geste, un coude serré, un mouvement de genou dans un bus, un mot d’humour.

Bien sûr on se lance parfois de grands défis à long terme, mais la vie ne tient qu’à un fil, un fil d’Ariane. Rien d’évident. Des petites choses, des intentions infimes, qui font le charme d’une existence.

Une seule erreur de pilotage a fait plonger Eric Tabarly. Ce type gigantesque qui avait bravé les grandes lames, éjecté dans l’eau froide, un jour, un seul jour, une seule vague, une vague comme une autre entre la France et l’Angleterre.

 

C’est ça, la vie amoureuse sur l’océan des sentiments,

ça ne tient qu’à une vague. Une erreur de pilotage, une seule erreur un jour et paf, on peut se retrouver sur le bitume, un mot de travers une phrase mal dite et les couples se déchirent,

mais aussi un seul sourire, une gentille lettre sur Internet, un petit cadeau, une pipe, un compliment, une douceur, une bonne intention, une caresse le matin, et la journée est belle.

Raison de plus pour rester alerte et guetter le fragment d’invisible, en donnant à chacun l’importance qu’il mérite.

 

® CharlElie – Juillet 2002