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2002 - 2006

Day by day

16 – Il me revient aujourd’hui

Questionnaire / Interview de Constantin Ruiz Lopez. Que voyez vous sur la photo que j’ai faite de vous ?

Je vois un homme-ours blessé au pied dans son regard il y a une tristesse peu photogénique, pourtant je ne me souviens pas avoir voulu paraître triste au moment de la prise de vue. Pourtant c’est souvent le cas. A croire que l’objectif saisi une subjectivité invisible.

Qu’est devenu l’enfant que vous étiez ?

Il s’est confondu avec l’adulte.

Où avez-vous passé votre enfance ?

J’ai passé mon enfance dans un couloir, un grand couloir étroit recouvert d’une moquette rouge, un couloir qui menait à la porte de sortie, et la porte donnait sur un grand escalier de pierre, et l’escalier menait dehors, dehors, là où vivaient les gens, tous les autres gens, ceux qui semblaient libres d’aller et venir.

L’événement ou le moment qui a marqué votre enfance ?

Je me souviens de ce jour-là : mon père était malade, atteint d’une congestion pulmonaire. J’avais peur qu’il ne meure. J’avais très peur. Je n’avais pas envie que mon papa meure ce jour-là, j’avais encore besoin de lui. J’ai fait des prières, des vraies prières adressées à l’Absolu.

Je ne sais pas ? Mais je pense néanmoins que c’est les produits chimiques conseillés par le médecin qui l’ont soigné. C’est plus sûr de penser cela, n’est ce pas?

Toujours est-il qu’il a guéri.

Ou bien je pourrais parler de ces représentations dites «  spectacles » que nous donnions au pied du lit de nos parents … quand mon frère Tom et moi, on rejouait en mime tel ou tel film ou événement survenu dans la journée. Ceux ci font certainement partie des actes fondateurs.

Auriez-vous aimé rester un enfant ?

Oh non. Sûrement pas.

Avez-vous gardé des objets de votre enfance ?

Quelques uns : des cahiers, des devoirs d’écoles et quelques bricoles. Mais je n’ai pas de nostalgie. Quand j’étais gamin, on disait que je faisais « plus « que mon âge. J’ai toujours entendu dire cela autour de moi.L’enfance était une période difficile, beaucoup de solitude intérieure. Je me sentais adulte, mais je n’avais pas de connaissances suffisantes pour prouver qui j’étais. Je me souviens de mon anniversaire, le jour de mes sept ans, on m’avait dit « c’est l’âge de raison », Eh bien oui, j’étais prêt. Prêt à être raisonnable. J’avais des envies terribles de m’assumer, et pourtant je n’en avais ni le droit ni le pouvoir. Je devais attendre. Attendre qu’on m’écoute. Attendre qu’on m’accepte tel que j’étais.

Si l’enfance avait une couleur ce serait laquelle ?

Brun. Comme le bois. Brun acajou, ce bois rouge dont je sentais l’odeur dans les ateliers d’ébénisterie où travaillaient les ouvriers qui restauraient des meubles pour mon père.

Brun comme le bois d’un pistolet de corsaire que m’avait fabriqué mon père.

Brun chocolat comme les bon gâteaux roulés que cuisinaient ma mère.

Brun comme le pelage des ours.

 

Si l’enfance avait une odeur, un parfum… ?

Si l’enfance avait une odeur ce serait celle des amorces « Charlot » qu’on mélangeaient en une sorte de pâte compacte avant d’aller à la pêche au petit matin dans la brume.

Ou l’odeur du café au lait qui chauffait sur le gaz, quand mon père m’ayant réveillé, doucement, nous étions tous les deux à déjeuner entre hommes avant de descendre dans la vallée pour tenter les gardons entre deux saules.

Si l’odeur avait un parfum, ce serait celui de ma mère, quand elle s’habillait pour sortir.

Si l’enfance avait un son, une musique… ?

Si l’enfance avait un son, ce serait celui des cloches tintant dans le clocher de l’église Saint Epvre distante de quelques centaines de mètres de l’appartement que nous habitions rue de la source à Nancy. Ces cloches me rendaient plus tristes que n’importe quoi. Régulièrement. Elles égrainaient les heures. Ces heures qui n’en finissaient pas. Elles ponctuaient mes nuits, le ventre serré de devoir affronter une nouvelle journée après. Mes nuits  d’enfance, transpercées de cauchemars.

Ou bien ce serait les sirènes, ces sirènes du début du mois, ces sirènes qui me faisaient frémir parce que je croyais que la guerre allait recommencer.

Si l’enfance était une musique, ce serait celle que jouait ma grand mère sur le Pleyel qui nous attendait tous les jours à la sortie de l’école pour que nous fassions nos gammes mon frère et moi. Comment ma grand-mère arrivait-elle à jouer si bien?

Ou bien ce serait le disque « Pierre et le loup » dit par Gérard Philippe ou le « Carnaval des animaux ».

Pourquoi avez-vous accepté de poser pour cette photo ?

Je ne sais pas pourquoi j’ai accepté de poser pour cette photo. Parce que cela m’a été demandé gentiment, avec beaucoup d’humilité je suppose, parce que ça n’était pas construit, maladroit et fragile autant que sincère. Voilà pourquoi j’ai accepté de me vêtir de cette peau synthétique, une journée d’été, alors qu’il faisait déjà une chaleur torride dans le petit studio de Constantin.

 

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Questionnaire /Interview pour Reporters Sans Frontières.

Les gens veulent croire que ce qui est écrit dans les journaux, ce qui est montré à la télévision ou dit à la radio est exact ; aussi les articles publiés ou des éditos pourraient concerner tout le monde.

 

– Qu’est-ce qui vous a touché particulièrement dans cette cause, la liberté de la presse ?

J’ai vu au bureau de RSF comment travaillent ces jeunes gens qui passent des heures au téléphone pour obtenir un visa, obtenir le droit de contacter untel au secret, leur faire parvenir quelques vivres ou tenter de les faire libérer. Je suis admiratif de leur constance courageuse.

 

Les journalistes sont des révélateurs Quand on supprime le révélateur, la Photo n’apparaît pas. Et si l’on ne voit plus d’image, on devient aveugle. Comme les artistes, les journalistes sont des gens de l’expression, ils font apparaître comme évidentes des choses que l’on ne verrait pas sans eux. Mais si les artistes, les poètes et les écrivains racontent leur subjectivité, et suggèrent leurs émotions à travers leurs chansons, leurs poèmes, leurs romans, leurs films ou créations diverses, les « vrais » journalistes donnent à connaître des informations qu’ils ont vérifiées et considérées comme objectives.

C’est une grosse responsabilité mais aussi certaines de ces informations rendues publiques, peuvent changer le cours des choses. Parfois cela peut déstabiliser une économie ou contrecarrer les prérogatives d’ambitieux industriels mégalomanes, comme ils peuvent vanter les avantages de telle découverte ou faire connaître les dommages causés par  tel produit toxique, dénoncer les malversations ou les mensonges de certains hommes au pouvoir, espérant ainsi soulager l’existence de milliers d’Êtres humains.

 

– Avez-vous écrit la chanson pour l’occasion ?

Oui.

Que raconte t-elle ?

Cette chanson évoque le danger de la précontrainte mentale que l’on appelle l’Autocensure.

Comme un étau. Quand la pensée commune ou imposée par un système en place tend à laisser penser que ceci ou cela ne doit pas être dit et que, par prudence ou par lâcheté, on se soumet à ce diktat.

 

– Vous avez beaucoup voyagé, avez-vous déjà été confronté à la censure ou à une presse surveillée ?

Avant certains voyages prévus, notamment vers l’ex-URSS et au Viêt Nam, j’ai dû envoyer les textes des chansons que je chanterais là-bas. Cela n’a pas eu d’effet particulier au Viêt Nam mais par contre, à la suite de cet envoi de textes, le voyage en URSS a été annulé.

En Indonésie, lors de mes conférences de presse, j’ai été souvent surpris du condensé que faisait la traductrice officielle, notamment sur certains sujets. Mes longues phrases, résumées à quelques mots, ça me paraissait bizarre… mais peut être qu’elle ne « comprenait  » pas bien ce que je voulais dire?

– En 85, vous participiez au projet pour l’Ethiopie. En 95, vous avez enregistré pour Sol en Si. Est-ce essentiel pour vous de donner votre voix de temps en temps pour une cause ?

J’ai participé au disque « Dignity » pour RSF comme je participe à d’autres actions citoyennes.

Je le fais quand j’ai le sentiment que ma présence peut apporter quelque chose en plus, au nom de tous ceux qui se reconnaissent dans ce que je représente, et quand il y a des résonances en moi.

Je n’ai pas l’illusion de croire que ma chanson changera les choses, mais l’acceptation de participer à ce projet parmi ces autres artistes, signifie que nous sommes solidaires, solidaires de ce travail de fourmis que fournissent les militants tenaces de RSF qui se battent pour la Liberté d’expression.

 

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Yamée ma fille cadette est pleine de malice. En fait si j’aime bien le mot « malicieux », il n’y a pourtant aucun « mal » en elle.  Futée affutée, je la trouve « ingénue ». Une jeune nue, habillée. Elle doit apprendre à gérer les tourments d’une vie intérieure riche et complexe. Elle m’a raconté l’autre jour un rêve qui lui semblait logique, et puis au fur et à mesure qu’elle racontait son rêve, celui-ci semblait de plus en plus absurde :

« Il avait mis des filets pour faire tourner les yeux des vaches afin de les faire sortir plus facilement et me permettre ainsi de libérer les cochons enchaînés au fil de fer barbelé tandis que toi, Papa, tu faisais une enquête parce que des jeunes qui n’avaient pas le droit d’y être, s’étaient cassés les bras dans la piscine… »

Un autre rêve de Yamée :

C’est le matin très tôt, j’ouvre les rideaux. Devant moi une foule de gens, dans la maison d’en face, celle du voyeur, celui qui s’installe à la fenêtre et qui nous mate. Il y a des tas de gens chez lui. Parmi eux Arnaud, ton batteur. Shaan depuis son lit, Shaan que le jour gêne, me crie dessus, à cause de la lumière.Je referme les rideaux. Je m’habille. Je tourne la tête et je me retrouve dans le couloir d’une grande maison avec une moquette verte. Derrière moi une Mère dans un autre monde parallèle, une autre vie, une autre dimension, court après moi, en me criant : « Dis moi la vérité ! Dis la vérité ! »

Je cours, je cours dans le couloir.

Le couloir s’arrête et je vois deux grands jeunes hommes, un brun, un blond qui à leur tour me disent : « Il ne faut pas mentir, rends-nous la chaussure… »

J’emprunte un autre couloir perpendiculaire, je cours, je vois une porte, je l’ouvre, et là je vois un tapis roulant. Je me mets dessus, et tout d’un coup le tapis roulant se met à tourner à fond la caisse. Je descends du tapis roulant, et j’ouvre une autre porte. Là je revois les deux jeunes hommes le brun et le blond, et la femme / mère dans un autre monde, croisant les bras. Je prends peur et je retourne sur le tapis roulant, Il m’emmène vite jusqu’à une troisième porte tout au fond. Je l’ouvre et je vois une petite chaussure de poupée. Je la prends.

Tout d’un coup je me retrouve dans un concert avec des fous, des excités qui tournent tout autour de moi, ils ont bu des bières. Je vais aux toilettes et je vois une fenêtre. Je tourne la tête et me voilà dans mon lit

Je descends les escaliers qui montent à mon lit, et je regarde à nouveau par la fenêtre.

Là, il n’y a plus personne, si ce n’est Arnaud ton batteur et Arnaud mon cousin. J’ouvre la fenêtre et je crie à Arnaud ton batteur : « Mais qu’est ce que tu fais là ? »

Il me répond :

– Il y avait marqué sur une pancarte : « Pour voir CharlElie ». J’ai suivi cette flèche qui conduisait jusqu’ici. La chambre du voyeur.

– Ah ! c’est pour cela qu’il y avait tout ce monde tout à l’heure.

– Peut être, dit-il

Je lui réponds : Viens ici, c’est au deux cent dix-huit.

Il part et je vois mon cousin Arnaud qui est en train de rigoler avec je ne sais pas qui.

Et je vois la tête d’un lutin qui apparaît juste derrière la vitre. Il a un chapeau de lutin vert. Il est minuscule, je veux dire, il est grand comme ça quoi. (« ça » représente à peut près quarante six centimètres)

Nous nous retrouvons nez à nez et le calme, le silence, plus aucun bruit.

Je vais revoir Shaan ma sœur.  J’essaie de la réveiller et je constate qu’elle a fait pipi au lit.

Je retourne dans ma chambre, tout redevient normal et je me réveille.

 

A bon psy salut !

 

® CharlElie – Décembre 2002