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2002 - 2006

Day by day

11 – Manifeste – Consommation, bricolage rebelle

Apologie rebelle du bricolage

C’est dans la mentalité, dans l’usage, c’est inscrit dans les mœurs des peuples vivant de ce côté occidental du monde, c’est une règle de bonne conduite, on nous le répète à longueur de média: Attention, l’indice de consommation a chuté, réveillez vous, il FAUT consommer ! C’est le pouvoir d’achat qui définit un individu. Il FAUT acheter, il faut consommer, ça fait tourner les usines, donc ça donne du travail, donc, c’est bien !

Quand c’est cassé, faut en changer, acheter du neuf. Consommer est un devoir, un devoir national. À la limite on attend avec impatience que le truc soit branlant, on se force à se lasser, et hop on balance.

Nous regrettons sans cesse le manque d’argent, nous râlons et nous jouons au loto dans l’espoir d’un jour avoir assez d’argent pour emplir la baignoire. On a l’impression de travailler toujours plus pour que ça rapporte toujours moins. Le prix de l’effort n’est pas rémunéré de la même manière selon qu’on est homme ou femme, selon qu’on est salarié ou employeur, diplômé ou simple manutentionnaire. Mais on vit dans une société d’employés, habillés avec des fringues de marques, qui refusent de se salir les mains, mais à force de ne pas toucher les choses, de ne pas regarder comment elles fonctionnent, on perd le contact avec la matière et l’on ne connaît plus la valeur de ce que l’on possède. On achète et on jette comme des malades.

– Mais monsieur, réparer ce bouton, ça vous reviendra beaucoup plus cher que d’acheter un appareil neuf…

Acquérir des objets nécessaires quand on s’installe, ou des denrées périssables, des lames de rasoir, des sacs-poubelles, des briquets, stylos ou produits d’entretien, des plaques électroniques qui évoluent et deviennent obsolètes, des vêtements à la mode pour se sentir dans le flux de son époque dans des tissus différents à chaque saison, tout ça, c‘est normal. Acheter procure du plaisir, un sensation de liberté, de puissance aussi, acquérir les choses physiques qui nous manquent, dépenser pour satisfaire un besoin. Il y a une certaine volupté à claquer son blé, faire craquer sa carte bleue ou à se faire des cadeaux. Et pourquoi ne pas acheter de l’art, acheter des livres, acheter une place de cinéma, acheter des fringues ou acheter des disques… (Acheter des disques ? Non mais ça va pas ? Pourquoi on achèterait des disques maintenant alors qu’on peut les avoir gratis en faisant des copies. Acheter de la nourriture oui, mais non on n’achète plus de disques. Pour l’instant c’est comme ça c’est un autre sujet.)

Combien de gens n’entretiennent plus ce qu’ils possèdent ?

Parce qu’ils sont locataires et qu’ils en n’ont rien à battre, parce qu’ils n’ont pas envie de salir leur vêtement, parce que c’est de l’électronique, parce que c’est trop petit, parce qu’ils n’ont pas l’outil adéquate ou pas d’outil tout court, parce qu’ils ne comprennent pas comment ça marchait ou parce qu’ils ont la flemme de le faire, quand ça ne marche plus on achète du neuf.

Tant de milliers d’objets industriels destinés à périr si vite. Je parle de l’excès, du trop-plein, de tout ce qui déborde sur les trottoirs, de ces poubelles de plus en plus grosses et de plus en plus pleines, celles qui enflent en même temps qu’il y a de plus en plus d’obèses dans les rues de Washington, de Tokyo ou d’Argenteuil.

Face au système de la consommation qui vous pousse à acheter des centaines de choses, de trucs, de zinzins, de bidules, de gadgets, offres spéciales, produits promus, empaquetés dans d’épais cartons ou emballés dans des mousses plastiques pré-moulées, le premier acte de rébellion serait de commencer par entretenir son matériel.

Comme en amour. Quand ça déconne, on change. Et les médias en remettent, les présentateurs vantent l’infidélité. Mais combien de douleur et de déchirements.

Tant que t’es ado, c’est normal, faut essayer, mais quand t’as choisi que tu t’es collé des dettes, des emprunts, une baraque, des mômes, c’est pas si facile de tout diviser quand ça chahute. L’humeur est à l’opportunisme. Quand ça merde on se détache. Et l’amour file à la poubelle.

Les êtres bougent, et se défendent, évoluent ou se lassent, les êtres sont-ils comme les objets qu’on a acquis pour un certain usage, à moins que…

 

Pourquoi ça marche plus ?

Bien sûr que l’usage qu’on fait des choses, finit par les user.

Souvent la raison de la panne est simple : on n’a pas resserré un boulon à temps, et petit à petit : érosion, ça s’est dégradé jusqu’au moment où on ne pouvait plus rien faire. Combien de gens refusent de toucher un outil, ne serait-ce que pour revisser le gond d’une porte, le manche d’une casserole ou la poignée d’un tiroir, changer une ampoule, changer le joint en caoutchouc d’un robinet qui fuit, re-fixer le piétement d’un banc ou mettre des feutres sous les pieds d’une chaise qui bousille un parquet? Tous ces petits actes qui ne demandent aucun savoir particulier, qui prennent trente secondes, et que tant de gens refusent de faire.

Attention, je ne parle pas de « schroumpfages » pour spécialistes, pour experts niveaux bac pro, des gestes difficiles qui demandent une certaine connaissance comme faire une soudure, tailler une pièce de bois ou mettre son nez dans l’électronique. Je ne parle même pas de planter UN clou pour fixer un cadre au mur. Non, je parle d’entretien au quotidien :

–       rebrancher un baffle,

–       mettre un rideau de douche,

–       virer les feuilles qui bouchent la gouttière,

–       re-fixer le filet sur un court de tennis

–       cirer ses chaussures,

–       dégivrer le congélo

–       décalcariser, détartrer une bouilloire en mettant un peu de vinaigre quelques heures dans le fond.

Des trucs simples qui ne demandent aucun effort, non, je parle de l’attitude de ceux qui ne font plus rien réparer. Quand ça ne fonctionne plus, ils jettent.

Non, je ne suis pas habité par la nostalgie, et je ne prône pas le passé versus l’invention ou la création de choses nouvelles, mais il faut reconnaître qu’aujourd’hui le bricolage est un acte rebelle face à la pensée consommatrice. Faire l’apologie des vrais rebelles en salopette et blouse de travail en quelque sorte, oui ceux qui se perdent dans les rayons bricolage, et dont se moquent les huppés intellos se vantant avec un rire idiot : « Oh moi, je n’ai jamais planté un clou. Ceux qui ironisent à propos des pépères bricolos ou Dudules peine-à-suer qui farfouillent dans leur garage pour réparer le motoculteur ou la machine à laver. C’est sûr, c’est plus « classe » d’aller dans un magasin et lâcher le brouzouf devant le caissier.

-Combien ça fait ?

-Tapez votre code,

ou

-C’est pas la peine de remplir votre chèque…

Le bricolage est un acte délibéré,

un geste individuel,

un choix,

une autosuffisance,

une liberté.

Cette histoire de consommation outrancière de notre monde de riches insatisfaits qui ne s’en réjouissent même plus, obsédés par ce qui leur manque, et par l’idée qu’ils ne sont pas assez comblés, dessine un cercle sans fin.

On te dit : Fais gaffe pour ci, fais gaffe pour ça, faut faire des économies et compresser le personnel, il en va de la survie du groupe et des emplois, mais quand je vois le volcan de pognon parti en fumée à cause de J deux M ou des erreurs de Michel Bon, PDG de France Télécom, je me dis qu’il a bien fallu qu’ils prélèvent quelque part l’argent investi à pléthore, comme des enfants qui jouent au Monopoly, ou des ados à Richesses du Monde.

Messier a vidé de son contenu tout ce qu’il a acquis, on en été témoins, et personne n’a pu l’arrêter, c’est dur pour les petits actionnaires qu’il a ruinés, mais c’est le jeu de l’investissement, mais cet énarque de Michel Bon jouait lui avec le pognon de l’Etat. Responsable d’un chaos énorme, Bon-le-mauvais, fait le difficile pour se soulever de son trône et négocie son départ les doigts dans le nez avec grosse prime en échange. Là je ne comprends pas comment il n’existe pas un appel à vengeance !

Quand je pense à ce qu’on fait subir à un artisan qui n’a pas payé à temps son URSAFF, quand je pense qu’un pauv’ mec qui a mal géré ses investissements peut se faire étrangler par les banques, quand un petit patron peut se trouver en faillite personnelle à cause d’un chèque impayé, quand je vois le mal que c’est de gagner trois francs six €uros, et quand dans le même temps, un pacha se retrouve gorgé de blé pour qu’il lâche la barre d’un navire qu’il a failli faire couler, alors là, je me dis que nous assistons impuissants à un incroyable jeu de dupes qui octroie l’impunité à de dangereux visionnaires.

C’est la grande « aventure de la consommation » ( pour reprendre un mot vidé de son sens, utilisé à tout bout de champ par les commentateurs économiques). C’est le fameux système capitaliste, diront d’autres. Moi je dis que c’est surtout chacun pour soi, dans un monde de généralités.

Un égoïsme mégalo, arrogance dénuée de raison, coupée de la nature de l’Homme, jusque-là doué d’un instinct animal dit  « de conservation » qui devait l’inciter à préserver son environnement.

On a le sentiment d’être des nains avec nos histoires humbles de « refus du gaspillage », quand on lit les millions de milliards qui s’envolent. Comment expliquer aux enfants qu’il faut trier les déchets ou éteindre la lumière en sortant de la pièce ?

Et pourtant c’est ça, oui, c’est ça la vraie, la première rébellion. Celle qui consiste à se rendre heureux gratuitement, à vivre gratuitement, à se réjouir à l’œil, sans acheter, sans acheter d’artifice du bonheur, un art de vivre à moindres frais.

C’est ça, oui, la première rébellion. C’est pas de vociférer pour obtenir les moyens de s’acheter des porte-voix, ou descendre dans la rue pour obtenir plus pour acheter plus, pour se défendre oui mais ça n’est pas une fin en soi,

dans un monde aussi follement pragmatique et matériel, la première rébellion, c’est la Poésie.

La Poésie, je sais, c’est un mot qui fait chier. Ça fait nase, de parler de poésie. T’aurais rien de mieux à nous offrir ? Poésie est synonyme de papillons, fleurs bleues et cul-cul la praline. Mais les gens ne savent pas ce que le mot veut dire. Le mot poésie vient du grec « poieîn » qui veut dire « Faire », ça n’a rien à voir avec glander. La poésie c’est un mot vivant, en mouvement. C’est un mot positif. Être poète, c’est donner un sens à son existence, qualifier les choses que l’on manipule, interpréter les instants que l’on vit, donner une couleur aux émotions. C’est en cela que l’attitude poétique est rebelle.

Agir, réparer des trucs ou des machins, sentir les parfums de l’air ou tenter de nouvelles expériences, essayer, recommencer, éprouver de nouvelles sensations, lire chaque ligne, profiter de chaque mot, se remplir d’images ou en fabriquer d’autres, s’amuser d’un détail, être réceptifs et non offensifs comme ces généraux d’industrie, aimer ceux qui vous aiment, écouter les sons ou jouer de la musique, respirer le vent ou se gorger de lumière.

La première rébellion, c’est profiter de ce que l’on a acquis, et refuser la pensée unique de la consommation idéalisée.

Quand tout le monde fait la gueule, râle ou maugrée, peste, rage et discutaille ou se plaint d’avantages refusés, quand on a la chance de ne pas souffrir de maladie, ou de peine psy pompant notre conscience, quand on a la chance de pouvoir se nourrir ou pouvoir bouger, la première rébellion c’est profiter à mort de la Vie.

® CharlElie – Septembre 2002