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2002 - 2006

Day by day

15 – Bis

Je viens de lire « 5bis », le petit livre qu’Aude Turpault m’avait envoyé ; paru aux éditions Florent Massot.

On s’était croisé, il y a une semaine dans les coulisses de la dernière émission de l’Hyper Show, l’émission de Beigbeder qui s’arrêtait après trois mois.

Il y avait du monde sur le plateau, du beau et du monde :

Je me souviens de Palmade, Jean Pierre Mocky, Cauet, Guesh Patti, Bernard Werber, Bruno Salomone, Inès de la Fressange, Cerone, Jacno ainsi qu’un certain nombre d’autres célébrités qui avaient été invités à cette émission, de même qu’ Edouard Baer qui a fait son show.

On avait attendu dans les couloirs qu’on nous fasse un signe, et j’avais joué de la gratte tandis que Palmade improvisait n’importe quoi en chantant une espèce de blues de comique.

Petite parenthèse, il est étonnant de constater à quel point les comiques ont un besoin de chanter. Dany Boon, Gad El Maleh rêveraient de le faire, Jean Marie Bigard l’a fait, autant que Michel Leeb, (quand j’ parle de comique…), Valérie Lemercier, Dieudonné rapant, Elie Seimoun qui vient d’en faire un, ou mon frère Tom Novembre qui après sa tournée vient de sortir « Bande de pions » accompagné par une belle brochette de complices, (disque qu’il avait gardé en lui « 12 ans avant que l’album ne prenne sa forme définitive). Pour moi qui suis à l’intérieur de la musique depuis des années, je les écoute chanter, parfois fort bien d’ailleurs, mais ils chantent souvent au premier degré, comme si tout d’un coup ils avaient perdu la distance par rapport à ce qu’ils font, soudain ils se prennent au sérieux.

-C’est normal, me dit Palmade, quelques fois, on a juste envie de dire « je t’aime », sans que pour autant ça déclenche des hilarités embarrassantes.

Les assistants se sont soudain mis à virevolter. Puis le tournage de l’émission a commencé. « Parlez-moi de moi, y a qu’ ça qui m’intéresse » disait la chanson, je crois que ç’eut pu être le titre de l’émission. Mais comment parler d’une émission comme d’un phare quand ce n’était qu’une lampe de poche ? Difficile. Pas de conducteur. Le total bordelique ne laissait de place à personne. A moins d’être un spécialiste de l’impro, c’est difficile d’intervenir quand on vous dit : Allez-y, faites ce que vous voulez… (et encore plus encore quand le jeu consiste à casser celui qui parle). Lorsqu’il y a une trame, une structure de questions/réponses même si elles sont bidons, ça permet plus de figures aux singes acrobates. Enfin, pour moi qui suis toujours un peu sur mes gardes, c’est le genre de piège dans lequel je ne me sens pas vraiment près à la déconne. Heureusement j’avais ma guitare sur le ventre, et je m’accrochais à elle comme un naufragé à une planche de bois.

La seule question que m’a posée le gars, c’est :

– Alors CharlElie, dites-nous, pourquoi est-ce que vous détester Cerone ?

Tu parles qu’est-ce que je peux répondre à ça ?

D’une part, j’en n’avais rien à taper, d’autre part je le connais même pas, troisièmement ma réponse n’aurait eu aucun sens. J’ai écarquillé les yeux et j’ai continué à jouer.

Beigbeder n’est pas un idiot, mais cette ambiance autosuffisante (un peu dépitée, désenchantée aussi) n’autorisait ni à se parler, ni à parler tout court. Chacun à l’intérieur de lui, coincé dans le carcan de son ego, s’inquiétant surtout de savoir dans quelle sauce il allait être trempé.

Quelques jours plus tard, j’ai reçu un mail d’Aude Turpault qui était, elle aussi présente sur le plateau. Je ne la connaissais pas. Elle n’avait pas osé venir me voir pour me dire ce qu’elle m’a écrit quelques jours plus tard pour accompagner les livres qu’elle m’a fait parvenir.

Ce livre raconte avec franchise et naïveté, la relation qu’elle et une copine du même âge ont entretenue avec Gainsbourg. Elle avait treize ans quand elle sonna à la porte du 5 bis rue de Verneuil, où habitait leur idole. « Cette histoire d’amitié et de tendresse » « sans arrière-pensées » pour reprendre les mots de Gilles Verlant, célèbre exégète de l’œuvre de Gainsbourg, dura cinq années, qu’elle raconte avec tact dans ce premier livre qui vient de paraître.

Voici la lettre que je lui ai écrite en retour :

Salut Aude

J’ai lu ton livre dans le train qui m’emmenait près de Saint Etienne où j’étais en concert hier soir. Je l’ai entamé joyeusement, facile, (puisqu’il bénéficiait de l’aval de Gilles Verlant –mon ami-). Je suis entré dedans comme on passe de l’état solide à l’état liquide, comme on passe de la position verticale à la position horizontale, couché dans l’eau, porté par l’eau.

J’ai vécu des émotions diverses. D’abord je me suis dit : si, au lieu d’un témoignage, si c’était de la fiction, ce serait bien. Dans un premier temps, le style fait penser à un « journal intime ». Puis j’ai pensé: elles m’énervent ces deux-là, quand il leur demande ce qu’elles pensent d’un truc, elles ne savent jamais quoi répondre. Ça me rappelle Coluche qui vivait entouré d’une cour de « neutres ». Sûrement que leur présence le rassurait, mais quand on discutait avec eux, ça résonnait comme la peau tendue d’un tabla.

Les deux gamines viennent, elles sont là, un point c’est tout. Elles accompagnent la star ici ou là, profitent de ses largesses, heureusement qu’il a du temps à leur consacrer.

Heureusement  qu’il est malheureusement seul et qui ne craignait pas les embrouilles avec des parents trop paniqués. Elles ont sacrément appris à mentir, et il n’y a jamais eu de dépôt de plainte à la brigade des mœurs. Ouf.

Tu avoues avoir « chourré » des trucs chez lui, alors là j’ai bloqué un peu. Je me suis dit : « Merde, trop logique, trop nul, trop. (Récemment une aide-ménagère qui travaillait ici, a piqué des sous dans la tirelire de mes enfants, emportant aussi quelques petits objets et colliers. Le vol de souvenir est un acte égoïste, frustrant pour celui qui vous a donné sa confiance.) Mais bon, c’était comme ça.

Tu racontes avec sincérité une histoire d’admiration au fond très narcissique. La fille ramène tout à elle, comme s’il ne s’agissait que d’elle. Pas besoin d’être psy, tu le dis toi-même, pour faire un lien d’évidence avec un père aussi alcoolique.

J’aime bien la manière que tu as d’évoquer la jalousie ressentie pendant les concerts.

Les fans sont souvent jaloux de l’amour que les autres peuvent aussi avoir pour celui, ou celle qu’ils idolâtrent. Je connais ces histoires de fans. Ça débouche sur quoi ?

Ces deux adolescentes (entre parenthèses, je n’aime pas le terme de « pisseuse » qui ne m’évoque rien) bref, ces deux « djeuns » qui viennent voir celui qui les fait rêver, ça me rappelle des filles que j’ai connues il y a des années, quand j’étais en haut de l’affiche. Un jour une Troyenne a sonné à mon adresse quand j’habitais encore à Nancy. Elle m’avait écrit des lettres et des lettres, et un jour elle avait débarqué à ma porte. Elle était montée dans un taxi à qui elle avait raconté des sornettes, comme tout le monde savait où j’habitais, ce con l’avait déposée devant chez moi. (Une fois j’ai même reçu une lettre postée de Hollande et sur laquelle il y avait marqué en tout et pour toute adresse sur l’enveloppe : CharlElie Couture, quelque part en France. Et la lettre m’était arrivée.)

Dans l’interphone, j’avais un peu discuté avec elle et puis, j’avais eu le malheur de la faire rentrer chez moi. On a bu un thé. J’avais essayé de la raisonner. Mais rien n’y faisait : elle m’aimait, elle voulait tout savoir de moi, etc… Finalement après une heure de palabres, en partant, sur le trottoir, elle m’a dit :

– Il faut que je te donne quelque chose,

Elle a sorti un couteau de sa poche. Un cran d’arrêt. J’étais un peu interloqué.

Elle me l’a tendu :

– Tiens!

Je l’ai mis machinalement dans ma poche. Je ne me souviens plus si je lui ai donné la pièce, ce qu’il faut toujours faire, dit-on quand on vous offre un couteau.

Quelques jours plus tard, je pars à Londres. Dans le taxi qui me mène à l’aéroport, en mettant la main dans ma poche, soudain je sens l’objet. Je sais qu’il va faire sonner l’alarme, alors, je le fourre vite fait dans ma trousse de toilette. Arrivé à Heathrow, je récupère mon bagage quand, passant devant la douane « Rien à Déclarer », soudain un « casquetté » m’interpelle en me faisant signe de venir. Commence la fouille mon sac. Quand il trouve le cran d’arrêt dans ma trousse de toilette, c’est panique à bâbord. Croit-il qu’il est face à un dealer. Ils me font passer dans une autre pièce adjacente avec des rideaux, et ils me fouillent au corps à nouveau. Fouille complète. Baissez votre culotte. Et radiographie. Finalement après une heure d’examen micro, truffe de chien renifleur et analyses, ils me relâchent, après m’avoir fait signer une déclaration signifiant que je reconnais avoir tenté de pénétrer sur le territoire Britannique en vue de « l’importation d’objets et armes illicites ». A cause de cette connerie, pendant plusieurs années, mon nom s’affichait en rouge sur leurs listings quand ils vérifiaient mon passeport, et j’étais emmerdé chaque fois que je passais par Heathrow.

La fille a continué de m’écrire, et je n’ai plus répondu. Son copain a fait de la prison. Elle s’est droguée, elle m’a écrit des lettres au sang, ses parents ont téléphoné à mes vieux parents qui ne savaient plus comment se défaire de ces appels nocturnes. Sacrée angoisse.

Récemment, je correspondait par mail avec une fille de Bordeaux, jusqu’à ce que j’ai senti qu’elle avait converti l’Amitié en Amour. Ça m’a fait peur. Oui, je reconnais, j’ai eu peur. J’en ai parlé à ma femme qui s’est aussi mise à craindre. On ne sait pas pourquoi, craindre n’importe quoi, comme vient l’angoisse. Elle a craint pour elle, pour nous, pour nos enfants. Je lui disais ne t’inquiète pas, mais elle s’inquiétait quand même. On appelle ça l’intuition, ou l’instinct. Quelques fois, il y a des raisons, quelques fois, il n’y en a pas.

Par prudence, et pour ne pas risquer de revivre ce qui avait été une épreuve avec l’autre fille, ma femme a souhaité que je mette un frein à cette relation. Du coup j’ai disparu de sa vie du jour au lendemain, je n’ai plus répondu. Elle n’a pas compris. Sûrement, elle n’a pas compris. D’ailleurs qu’y avait-il à comprendre ? Je ne savais plus quoi lui dire, puisque tout ce que j’écrivais ne faisait que de réinitialiser son amour. Elle a continué de m’écrire un temps en me disant qu’elle en souffrait. Et puis ça s’est tassé.

En lisant ton livre j’ai imaginé ce qui se passait en elle. Quand on apparaît aux yeux du public, soit on se livre, soit on se retient. J’ai l’impression que je peux tout donner dans mon travail, à travers ce que je peins, ce que j’écris ou ce que je compose, mais il y a une haie, un rideau, un filtre de fantasme entre le rôle public et le côté privé, une strip-teaseuse n’est pas la même chez elle, dans sa loge ou  sur scène. La nuit est longue pour elle qui passe pour bosser, de boîte en boîte. Elle arrive là dans cette pièce exiguë en foutoir, elle est pressée, avec son manteau, ses cheveux mouillés par la pluie et son petit sac avec ses fringues dedans, elle se remaquille vite fait, on a du mal à imaginer le charme qu’elle peut dégager une fois sous les spots.

Les gens veulent pénétrer les secrets de la Création, mais comment expliquer les truchements de l’âme qui ont fait naître l’œuvre, un tableau exposé, un poème publié ou une musique à faire entendre ? Ce n’est pas le pinceau de Léonard de Vinci  qui a peint la Joconde, c’est sa main. On ne sait rien de l’intimité d’un médecin qui te soigne, d’un plombier qui vient faire son job ou d’un banquier qui doit t’accorder un prêt, et rien ne justifie de devoir exhiber le détail du moteur d’un véhicule que l’on conduit.

Dans ton livre, tout cela apparaît en filigrane. Plein de tendresse, de désir et plein de pudeur aussi. J’avançais dans le bouquin et je me disais que dans le fond, à la fois tu dis tout et tu ne dis rien qu’on ne sache déjà. Pourtant bien qu’un tantinet irrité, j’ai trouvé ce témoignage émouvant. Je me disais : en fait c’est ce qu’on appelle une histoire d’amour. Et même à un moment, je redoutais qu’il ne se passe quelque chose entre vous.

Ces frôlements d’Etres me suffisaient. Alors que j’aime bien ça en d’autres circonstances, j’espérais surtout qu’il n’allait pas s’agir de sexe et que ça ne vire au scandale à la con, du genre de perversions dont se repaissent les voyeurs.

Petit à petit, le style prend sa cadence. Petites séquences, qui ne font pas de ce livre un roman traditionnel, mais une sorte d’aveu d’impuissance. C’est justement cela qui est touchant. Comme une goutte d’eau sur un métal déjà corrodé.

J’ai interrompu ma lecture pour faire le concert, mais j’avais hâte de savoir la fin. Comment tu résoudrais l’énigme.

Le concert s’est bien passé, même si les musiciens étant arrivés tôt dans la salle, il s’est écoulé pas mal de temps et aussi pas mal d’alcool dans leurs gosiers entre les balances et le concert…

En première partie, on avait un chanteur québécois qui n’a qu’une seule jambe, et deux doigts au bout du petit bras sur lequel il s’appuie pour tenir sur sa béquille. Et pourtant il fait du rock costaud, sans se plaindre, à la manière des groupes de rock québécois qui animent les pubs là-bas.

Arriva ce qui devait arriver, l’un de mes musiciens n’a pas su modérer sa soif et il s’est retrouvé incapable de gérer la douleur qui déchire son cœur et sa conscience : être loin de ses enfants, et puis son divorce et tous les problèmes qu’il voudrait faire disparaître en les dissolvant dans les verres de whisky. Il est monté bourré et il était ingérable. Les autres, solidaires ont resserré les rangs. Moi j’étais bien, et le public n’a rien vu, ou presque. C’était un autre super show.  Vive cette tournée « 109 » !!

Il est venu dans ma loge à la fin du spectacle et il a pleuré sur mon épaule. Pleurer comme un homme, je veux dire. Il s’excusait de ne plus savoir être fort. Il disait qu’il voudrait aussi avoir le droit d’être fragile, mais que ça le déchire de ne plus pouvoir apprendre à ses gosses tout ce qu’il sait, les petits riens de tous les jours autant que les choses importantes.

– Elle a déménagé pour vivre avec son nouveau copain. Elle va quitter la maison dans laquelle on a vécu. Maintenant je vais devoir trouver un autre endroit pour les voir. Toi, tu as de la chance, tu es fort, me disait-il, heureusement que tu es là. Je ne te ferai jamais de mauvais plans, j’te jure.

Il avait le visage marqué. Voir un adulte pleurer, c’est quelque chose d’impressionnant.

Je repensais à ce que je lisais dans ton livre juste avant. Je l’ai embrassé, pris dans mes bras, je lui ai caressé le dos. J’ai essayé de le tranquilliser.

– Tu sais, je suis ne suis certain que de mes doutes. J’ai la chance d’être bien accompagné, même si c’est jamais gagné. Je pense que le fait de croire en ces « quatre-lettres-qu’on-ne-nomme-pas », m’aide à passer à travers les brouillards. Moi aussi, sous la carapace qui me permet d’affronter le feu et les agressions de ce milieu injuste, je me sens aussi bluffeur qu’un guerrier en mousse dans une armure en chocolat. Je suis fourré comme n’importe quelle confiserie, présentée dans une boîte. Le public se délecte de mes douleurs ou de mes joies, puisque telle est ma destinée depuis que je suis né. C’est comme ça. Les artistes vivent intensément tout ce qui leur arrive. Nous ne savons pas nous protéger dans un compresseur de rationalité. On se réjouit plus que quiconque, mais nous avons du mal avec le cynisme, l’injustice et l’hypocrisie. Ce manque de flegme fait notre force autant que notre faiblesse. J’en prends plein la gueule, mais je transforme dans la matière ces émotions qui me transpercent… etc »

Ils ont continué la soirée assez tard. Moi je suis rentré à l’hôtel et j’ai terminé le bouquin.

J’ai apprécié la manière dont les choses s’achèvent comme une vague sur la grève, comme elles se délitent, elles fondent, finissent en franges dans les dernières pages.

Ce film qu’IL réalise mais qui ne t’accorde qu’un petit rôle de figuration, et ton corps qui change, l’opération qui change le caractère, la rechute dans l’alcool, l’amour naissant pour d’autres vivants, la copine qui n’est plus là, petit à petit la séparation, et une sorte de renaissance humble.

C’est vrai, je craignais de lire de l’amertume, mais non, pas de rancœur.

Jusqu’au bout c’est un amour passif que tu racontes, passif autant que pacifique.

Oneway Loving. Ne pas souiller le souvenir.

À la fin, j’ai vu que tu avais mis ton numéro de portable.

J’ai été tenté de t’appeler, et puis il était trop tard,

Je me suis dit : j’ai déjà lu ça quelque part… les appels nocturnes. On ne revit jamais deux fois la même histoire. Tu as grandi. J’ai refermé le livre en me disant que je t’écrirais à mon retour.

Voilà,

c’est fait,

dans l’ Absolu

 

® CharlElie – Novembre 2002

 

 

 

 

 

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