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2002 - 2006

Day by day

13 – Salon de L’automobile

Je sors du vernissage d’une exposition de dessins faits au Nord de l’Inde dans une galerie de Saint-Germain des Prés, avant d’aller à La Villette pour voir ce qui se passe lors de ces Nuits Numériques, je gare mon scoot porte de Versailles. Le carton à la main, je vais au Salon de l’auto.

Je ne vais jamais au salon de l’Auto. D’ailleurs ça ne s’appelle plus « Salon », aujourd’hui « salon » c’est trop salle à manger, alors on choisit des mots plus gros top hyper méga, du coup c’est le « Mondial de l’auto ». Pourtant je me demande ce que ça a de mondial, mis à part qu’il y a toujours les mêmes grosses marques internationales, mais pour le reste c’est comme avant, un salon ou chacun fait sa cuisine Auto.

Une bonne occasion en tout cas de se trimballer sur les moquettes neuves. Demain ce sera le rush, la guerre, la bousculade, les mains aux fesses, les pickpockets, les tassements, les compressions corps contre corps, et les émanations odoriférantes des animaux visiteurs suant les uns contre les autres dans leurs habits trop chauds. Tous ces amoureux de la carlingue ou du moteur, parfois venus d’une lointaine campagne pour se retrouver là, en procession, à pas serrés, afin de s’approcher des nouvelles stars à quatre roues pneumatiques, mises en scène sous des lumières.

Des voitures viendront voir des voitures. La queue leu leu, la colonne mécanique dans le colon du périphérique, la cohue, les embouteillages commenceront longtemps avant d’arriver Porte de Versailles. Une meute, un troupeau « d’ essencivores » canalisées jusqu’à la maternité pour assister à la naissance des nouveaux modèles. Des vieilles caisses venues se renseigner sur atouts des leurs cadettes. En fait non, les anciennes ne verront rien, car elles auront été parquées dans l’ombre de l’enclos de stationnement, à quelques mètres des jeunes bécanes à l’esthétique liftée, qui brilleront de tous les chromes sous le feu des spots lights.

Mais, tendant l’oreille, les vieilles guimbardes pourront entendre les commentaires de leur chauffeur habituel, ce cocher-chauffeur devant un volant circulaire en résine plastique qui les conduit sur les  RNs, sur les départementales chaotiques, ou en ville et qui les abandonne moteur chaud devant un parcmètre. Jalouses, les anciennes chercheront à capter la moindre info concernant les jeunes de l’année, prétendues idéales, prétentieuses ingénues nées sous le trait d’ingénieurs, designers et computeurs, celles qui retiendront toutes les attentions, celles qui ont tout pour plaire, à en croire les pubs tournées à grands renforts de millions d’€, et peut-être que, lasses d’entendre les incessants reproches et comparatifs, se sachant immanquablement destinées à l’Argus, les anciennes voitures décideront de se venger en tombant volontairement en panne dans quelques mois.

Oui, j’ai dans l’idée de changer l’Opel Cintra qui m’a servi depuis des des années.  Je vais donc seul comme un mec au mondial de l’Automobile. Seul, comme un homme, un homme qui cherche une bagnole. Un homme qui s’en fout un peu, mais qui se dit que, tant qu’à faire, autant choisir la bête sur pied à la foire aux bestiaux. Ça pourrait m’éviter de courir de garage en garage, inspiré par les magazines et prospectus imprimés sur des papiers brillants.

Donc voilà, j’arrive. Le grand commissaire de l’expo m’accueille en même temps qu’une caméra me filme. Je passe sur un écran géant. Au micro, il me dit :

  • Ah voici notre ami CharlElie, quel plaisir de vous accueillir !!

Je suis un peu surpris, mais je l’avoue néanmoins flatté par cette amabilité excessive que je ne soupçonnais pas de la part de ce monsieur qui m’est inconnu. Il me prend par l’épaule, et ajoute à la cantonade :

  • CharlElie qui adore l’Automobile…

Je réponds :

  • Euh si vous voulez, dans un sens, disons que j’en ai surtout besoin.

Le gars me lâche, il me retire le micro. Et hop, c’est fini. Quelqu’un d’autre arrive déjà derrière moi. Une attachée de presse me tend un carton d’accès à un salon privé et plus une invit’ pour aller voir Stuart Little 2. C’est toujours ça de gagné. Bon au boulot. Qu’est c’qu’y a à voir…?

Quelques ouvriers en salopettes finissent de mettre un dernier tour de vis au décor. Les hôtesses tournent comme des papiers voletant au vent. Je n’ai pas fait trois pas dans le tumulte que je croise François Cluzet. Ah ben, ça tombe bien, on devait manger ensemble il y a quelques temps, et puis un imprévu de dernière minute l’avait contraint à décommander. On en profite pour remettre ça à une autre fois. Dans ces endroits pleins de gens, on tombe souvent sur ceux qu’on n’attend pas. Un photographe m’ alpague:

  • On peut en faire une ?
  • Attendez, j’arrive.
  • Tiens, mettez-vous là
  • Eh ho, keep cool.
  • Peu importe me dit-il, de toute façon on ne verra pas le modèle. C’est juste pour vous avoir ici dans l’ambiance.

Je fais mes sourires-grimaces. Flash ! Flash ! Il me relâche.

Quatre pas plus loin, un jeune gars m’attrape par la manche. Il me complimente gentiment sur mon boulot, en me serrant la main puis s’en va. Soudain il fait marche arrière:

  • Attends, j’ voudrais te donner un disque…
  • Un disque d’embrayage, un frein à disques ?

Il ouvre son sac en bandoulière :

  • C’est un disque que je viens d’auto-produire.
  • Auto-produire? T’as raison, c’est l’endroit ou jamais…
    Il fronce le sourcil et rigole.
    Hop me revoilà errant à la recherche de rien. Soirée VIP, comme un ballet confus. Hommes politiques bedonnant et industriels et concessionnaires qui aèrent leurs costards-cravates, biznessmen en costard FBI, Matrix ou Men in Black 2. Low cost High cost en costard. Accompagnés par des minettes branchés, de jeunes couples aimantés sont fascinés par les Porsche, ils tournent autour des voitures en fantasmant comme des bêtes. Les filles en jupe restent dehors, tandis que les garçons pénètrent l’habitacle au ras du sol. Assis au volant, ils tripotent quelques manettes et tournent quelques boutons. Ils le tiennent ce volant. Hmmm, ils y sont bien. Ils s’y croient, comme des gamins, on les entend faire « vroum vroum ». Sous leurs semelles, ils sentent ce qui les fait bander et qu’on appelle la « puissance moteur ». Et pour cette même raison c’est devant le stand Ferrari qu’il y a le plus de monde.  Le président de la République annonce les mesures d’austérité et de contraintes pour obliger les gens à respecter les limitations de vitesse, accusée de tous les maux, et on sort des monstres qui roulent à 300 à l’heure. Avant d’avoir passé la seconde t’es déjà hors la loi. Pourtant c’est ici que sont les gens.

Ils poirotent en attendant qu’une hôtesse leur ouvre le cordon. Alors ils montent religieusement, deux par deux sur ce stand surélevé, comme s’ils pénétraient le Saint des Saints, juste pour approcher un rêve à trois briques et caresser le capot de ces caisses plates.

Ces mecs me font de la peine, on peut lire dans leurs yeux le fossé qui les séparent de leur rêvent machiste. L’évidence de leurs pensées frustrées est presque gênante.

Je tombe sur un pote médusé.

  • Qu’est-ce que tu fais là ?
  • Je ne sais pas, c’est beau, hein ? Me dit-il
  • Formes aérodynamiques, élégantes, raffinées, intelligentes, pensées, la finition impeccables, oui tout ça donne une impression de contrôlé parfait. Mais ça me fait le même effet que les grosses motos belles comme des statues auto-mobiles. Les ingénieurs qui inventent ces sculptures technologiques ont un réel savoir-faire progressiste.
  • Ouais mais quoi, allez dis le : c’est beau.
  • Oui, il y a une beauté certaine dans l’équilibre.
  • Allez, je vais aller se rincer le gosier.

Y a des stands à Champagne un peu partout. Je me demande pourquoi du Champagne? Quel intérêt de boire du Champ’  dans des gobelets en plastique ? Les pétillants servis dans ces endroits sont rarement de qualité, et ils font souvent mal à la tête. Le champagne a l’image markettée d’une boisson festive, mais c’est aussi un alcool qui désinhibe et incite à appuyer sur le champignon. Les accidents sont dûs à la vitesse oui, mais souvent aussi associée à la fatigue ou à l’absorption d’alcool. Les quantités légalement sont égales à rien. On boit un verre on est déjà dans l’abus, et « l’abus » c’est qu’on l’a bu.

Bref, quand on chasse les causes des accidents de la route, ça fait zarbi de constater qu’ils en servent à flot ici. Beaucoup des présents n’ont pas de chauffeurs sobres. Tout VIP qu’ils soient, ceux qui sortiront d’ici reprendront le volant la tête en biais. Les milliers de bouteilles éclusées font la joie des fabricants de champagne. Et même chose pour les p’tits fours industriels vu que c’est gratos, pas de raison de s’en priver et les gens se goinfrent. Je n’y touche pas. Je trouve ça un peu cheap.

Bon revenons à notre quête.

Je cherche, je cherche. Comme tous les crétins, je lis sans les comprendre, les infos techniques qui apparaissent sur des écrans plats à cristaux liquides.

Mais, personne ne vient pour m’aider ou me conseiller.

Non en fait c’est pas le jour pour passer commande.

Les gus ne sont pas là pour vendre. Tant pis.

Tout prés des véhicules des hôtesses avec une bouteille à brumisateur d’alcool dans une main, et un chiffon dans l’autre, essuient la moindre trace de doigt.

De la frime, ça y en a, mais question vendeur, que dalle.

Quand je vois tout ce luxe, tout ce débordement d’arguments liés à la vitesse et à l’apparence, je me sens un peu pedzouille avec mes envies de voiture utile.

Je repère vaguement une Japonaise qui pourrait correspondre à ce que je cherche. Peut-être. Mais l’idée d’acheter japonais m’embête un peu.

 

La nouvelle Volvo, ouais, c’est certain, elle peut faire envie, sécurité, puissance, élégance, mais elle est super chérot.  Je ne sais pas, mais le luxe, ça me gêne. Qu’il s’agisse de fringues ou de bagnoles, ça m’embarrasse par rapport aux autres, je ne trouve pas drôle d’exciter la jalousie. Une fois j’étais invité à aller taper des balles avec Pioline et le prince Albert dans le cadre du tournoi de Monaco, on était venu me chercher avec une super gonzesse au volant d’un coupé Mercedes. J’étais là, assis, à côté d’elle on n’avait déjà pas grand-chose à se dire, et je voyais les regards de tous les mecs envieux qui me mataient depuis leurs camions. Je me disais, oh! Putain, mais j’ai l’air de what là-dedans? J’ me sentais nul, j’en profitais pas. Moi j’ai une vie active et je vais un peu partout, sans faire de parano, quand je suis toute la journée en studio, ça me dérangerait de craindre de pas retrouver ma caisse en sortant ou qu’elle se fasse scratchée par un bomber.

Pour moi, l’excès de luxe qui prédomine ici, ça en fait le salon de la peur.

Quand on sait comment c’est difficile de gagner sa vie, une telle débauche de luxe, genre Bentley, ou Dailer Maybach 62, Bugatti EB16-4 Veyron, Mercedes CL55AMG, ou même cette Volvo, ça fait mal.

Quand je vois ces modèles extraordinaires de voitures somptueuses qui coûtent le prix d’une maison, ces bagnoles qu’on peut rayer d’un trait de clé dans la rue, on se dit qu’elles servent quand ces voitures ?

Il faut avoir un garage perso et aller dans des endroits protégés ?

Et l’assurance? Et l’entretien ?

Quand on sait qu’il y a de plus en plus de voitures volées aux feux rouges ou dans les parkings, par des mecs qui te braquent un flingue sur la tempe ou te grillent une décharge d’électricité à 1000volts dans le cou avant de filer avec la grosse BM ou je ne sais quelle grosse cylindrée, tu te demandes à qui ils les vendent ?

Ou alors y a beaucoup plus de riches que ce qu’on croit, ou les mecs misent tout sur l’apparence et vivent dans la dèche, ou ceux qui se plaignent font du cinéma ?

Non, je crois qu’il y a de plus en plus de décalage entre ceux qui réussissent et ceux qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts. Mais on laisse croire que tout est accessible à tout le monde, en faisant rêver les pauvres qui ne demandent que ça, comme le disait Coluche « l’argent ne fait pas le bonheur, peut-être, n’empêche, il y a quand même beaucoup plus de pauvres qui voudraient être riche que l’inverse ».

Je croise un autre copain qui vient d’avoir un gosse mais qui n’a pas son permis, il me dit qu’il va s’y mettre.

Je lui réponds que c’est comme l’ordinateur, qu’on le veuille ou non, c’est inéluctable, un jour ou l’autre il faut en passer par là.

Je continue.

Ce ne sont pas des stands comme à la foire de Paris, là ce sont carrément des villes. Y a plus de place pour les petits inventeurs, c’est l’élimination par asphyxie, par surpuissance.

Les Françaises s’imposent : t’as le territoire Renault, Peugeot ou Citroën.

Un jeu d’influence. Je crois que dans le genre c’est Renault qui a la palme. Depuis son association avec Nissan, ils sont les maîtres du monde. Hautains et surévalués, ils se prennent pour des Incontournables. La nouvelle Espace est hyper cotée, trop onéreuse et pas si novatrice que ça. Délai de pré-commande indéterminé, les modèles sont vendus sans option, du genre : démerdes toi, tu dois déjà être fier qu’on ait accepté de t’en vendre une. Pour qui ils se prennent ? L’airbag, ça devrait être obligatoire. Ben sûr y a des nouvelles inventions, mais tu dois les acheter hors série. Dans les voitures allemandes, y a beaucoup plus d’avantage à l’achat, c’est compris. Chez Renault, t’ achètes l’ossature, mais sans les portes, genre t’as les jantes mais les pneus en option. Faut pas déconner.

Du coup, je vais voir ailleurs. Les Italiennes font des efforts, l’esthétique est soignée, mais question pièces de rechange, on sait que c’est un peu aléatoire, les Japonaises garantissent

Je passe sur les débiles Quatre-quatre, vu le prix des mécaniques, le gars ne va pas aller la rayer dans les bois, du coup ils se trouvent avec un tout terrain Range Rover pour s’emmerder en première dans les embouteillages. T’as l’air fin là-dedans?

Bon j’ai toujours pas trouvé. Ah, tiens peut-être là ? Je pencherais plutôt pour le nouveau Peugeot.

Encore une fois, je ne suis pas un spécialiste, et mon regard est celui de l’acheteur lambda. Bon allez, j’abrège.

Résultat, de l’enquête, j’ai rien trouvé. Chou blanc. Je serai bon pour acheter les magazines et me fier à ce que diront les copains.

Juste pour le fun, j’ai trouvé les Cruisers Chrysler plutôt amusantes, assez ZZ Top, mais bon, c’est pas pour moi. Marrante aussi la nouvelle Smart, mais avec une famille, c’est pas envisageable. Tu ne peux pas avoir une bagnole par fonction. Une pour la campagne, une autre pour la ville, une pour la plage une autre pour La Plagne ? Ça ne veut rien dire.

Tiens, je vois Guy Béart dans les couloirs et Dick Rivers qui traîne du côté des vieilles américaines Corvettes,

Et puis Pierre Arditi avec qui nous parlons d’autre chose,

Et puis Pescarolo avec qui j’échange quelques mots.

Finalement je finis un Perrier à la main dans le salon privé. Je discute avec un distributeur de cinéma, puis je croise un mec avec qui j’étais en affaire y a quelques temps, et qui m’apprend qu’il est en dépôt de bilan :

– À bientôt …

Oui c’est ça à bientôt, je réponds.

Je pose mon verre vide.

– Tiens Zabou qu’est ce que tu fais là ?

– Je ne sais pas, et toi ?

– Un peu comme toi.

Je rends le petit ruban qu’on m’avait mis au poignet en entrant dans ce salon privé. On me l’échange pour un cadeau, un porte-carte en cuir de belle qualité, mais dont je n’ai que faire, c’est typiquement du genre « à qui vais-je l’offrir ? »

Je  plonge dans la nuit. Périph’ à fond jusqu’à la Villette, me changer la tête d’un peu de silence numérique.

Je raconte brièvement ce que je viens de vivre à Roma Pacer et Black Siffichi, deux amis artistes qui traînent aussi dans le grand espace vide de la Villette.

Comme de vrais utopistes, on parle du scandale de l’essence.

Tout le monde sait que d’ici 25 ans il n’y aura plus de pétrole, alors pourquoi attendre de lancer sur le marché les moteurs à eau dont on parlait déjà il y a trente ans ?

Le principe est simple : puisque l’eau est composée d’hydrogène et d’oxygène, deux gaz explosifs, il est logique qu’un jour ou l’autre- et selon certains ce serait déjà possible aujourd’hui-on arrivera à utiliser l’eau pour déclencher des combustions. Mais il y a trop de milliards de pétrodollars en jeu, alors ils attendent la dernière minute.

Black Siffici me dit le plaisir qu’il avait de faire du vélo la nuit dernière, à trois heures du matin dans la ville déserte. Il faisait encore doux.

C’était bon. Juste bon de sentir l’air.

Je me dis ouf, me voilà enfin revenu dans le monde des vivants.

Le vrai monde, qui considère que le luxe, c’est de savoir profiter de la vie.

 

® CharlElie – Octobre 2002

 

 

 

 

 

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