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2002 - 2006

Day by day

2003 – Live in Zonzon

Live in Zonzon

Alors c’était bien ?

– Oh non, ne me demande pas ça. « Bien », « Pas bien », je trouve cela un peu indécent. Je ne me suis pas posé la question sous cette forme.

Disons que le souvenir qui me reste de ce concert à la prison de Fresnes est plein d’humanité. L’homme dans le sens fer à béton. Il me reste leurs regards, quelque chose de vertébral, d’intérieur bien sûr.

J’avais reçu en janvier un mail plein de fautes d’orthographe venant « d’une Agent de Justice qui travail à la Maison d’arrêt de Fresnes  »

Cette demande faisait suite à une autre qui m’étais arrivée quatre mois plus tôt pour la même chose :

« Accepteriez-vous de venir jouer en prison. »

Et ce qui m’avait fait un peu sourire c’est qu’elle disait que ça pourrait permettre aux mecs de « s’évader ».

Alors là je me suis dit c’est surréaliste. La matonne qui veut que les mecs s’évadent ou bien c’est une joke,

Ou bien?

Réponse:

-Dans l’Absolu pourquoi pas. Voyons ce qui est possible.

J’ai envoyé mon équipe en repérage.

Ils y sont allés une après-midi, entre deux dates.

Au retour, le régisseur, Paco m’a appelé du bureau :

– Oui c’est faisable dit-il, mais il faudra jouer léger, se serrer, y aura un certain nombre de contraintes comme tu peux l’imaginer.

J’ai demandé :

– T’as une drôle de voix, ça va ?

– Ça fait du bien d’être ressorti, me dit-il encore sous le coup de l’émotion

– T’as pas l’air dans ton assiette ?

– Dans mon verre plus tôt, tu veux dire…

Il avait siphonné presque cul sec la bouteille de Blanc. Juste pour oublier. Oublier la peur, le malaise.

Quand il est entré dans la prison, il a senti tout de suite le poids des regards. C’est clair. Dans une prison ou bien tu es surveillant, ou bien tu es coupable. C’est très binaire. À l’entrée, tu laisses tes papiers et du coup il avait fait toute sa prospective en ayant le cœur battant :

– Et si je me perds, qui pourra me retrouver.

Mais on ne se perd pas dans une prison

Si ce n’est dans les tréfonds de son âme…

On a beau dire, on a beau banaliser le truc dans sa tête avec tous les films et pénitenciers ricains, mais quand on y est, la « zonzon « ça crée le malaise, genre claustro,

Le sous-directeur qui a fait des études de droit avant d’être nommé me dira plus tard qu’avant d’avoir été embauché comme sous-directeur, il avait déjà été mis d’office six mois gardien, pour voir s’il tiendrait. Tous les fonctionnaires ne supportent pas le frisson du danger lié à la parano. Sans être toujours en tension, il faut rester alerte. Les uns apprécient les autres s’étouffent de cette proximité permanente.

C’est vrai, j’y ai pensé pas mal la veille.

J’ai appelé Serj et Vincent. Eux, ils avaient déjà fait ça.

L’un comme l’autre, ils m’ont dit :

– Ça dépend, ça n’est jamais deux fois pareil. Quelques fois, ils écoutent, quelques fois ils s’en foutent.

Comment s’habiller ?

Perfecto rock du bagne à la con, ou baggy à mi-cuisse ? (tiens au fait tu sais pourquoi au départ les gamins portaient les pantalons pendant sur les chevilles comme t’as vu les rappeurs ? C’était justement par solidarité pour les détenus à qui l’on prend leur ceinture en arrivant en tôle. Et les rappeurs qui relevaient leur bas de pantalon, sur une jambe, c’était pour rappeler l’esclavagisme)

Bref, le plus simple, rester soi-même.

Costard noir et tee-shirt, un blouson en skaï (pas en « sky ») et un gilet sans manche gris.

Pourquoi je vais là ? Pourquoi je fais ce concert ?

Je ne sais pas.

Ma tête chahute.

Après tout nul n’est à l’abri d’une erreur. C’est difficile d’en sortir oui, mais c’est facile d’y entrer. N’importe qui peut aller en prison.

Comme un accident. Ce que j’appelle le syndrome Tabarly : tu passes toute ta vie nickel sur le pont, tu braves les pires tempêtes, tu fais toujours ce qu’il faut et puis un jour, paf, tu t’oublies, tu te laisses aller, tu fais plus gaffe, tu bois, tu tues quelqu’un sur la route, ou que sais-je ? Qui que tu sois. Bang, un retour de baume. Et tu te fais balancer. Balancé dans les flots, en deux temps, une faillite, un divorce, tu te retrouves à essayer de surnager. Mais le bateau file, tu te noies, et qui que tu sois grand marin ou  grand patron, Maxwell dans l’eau ou le Floc d’ELF, tu finis dans les filets d’un marin.

Bref, pour moi la prison, c’est aussi ça.

Bien sûr y a les pros. Ceux qui connaissent depuis qu’ils sont petits. Ceux qui y viennent et reviennent comme dit l’expression, ceux qui vont « à la campagne. »

Mais y a aussi tous ceux qui n’ont même jamais pensé qu’un jour ils pourraient vivre ça.

Ceux qui ont fait des conneries comme des cons.

Ceux qui ont poussé le bouchon trop loin et qui se sont fait bouffer par un requin,

Ou

Ceux qui ont joué les héros, comme les aventuriers dans les films, quand les mecs se font pas prendre.

Mais les films romancent la vérité.

Alors quand la réalité veut ressembler aux films qui imitent la réalité, ça fait un effet larsen. Ca bug.

La plupart des mecs que je vais voir ont buggé.

 

En résumé, les types que je vais voir, ces yeux qui vont m’observer ont vu des choses que je n’ai pas vues : eux, ils ont vu leur victime, parfois leurs victimes.

Les uns ont tué, d’autres ont volé, détruit, enculé, bu, tabassé, dealé, menti au-delà du possible, ils ont attendu le jour le cœur battant, tapis dans un coin, et finalement ils se sont faits tauper, menotter enfermer.

Les uns avec un sourire narquois, d’autres résignés,

Les uns jurant qu’ils se sont fait avoir, d’autres qu’ils n’avaient pas le choix,

Les uns criant à l’injustice, les autres inhibant leur honte,

Les uns par défi, les autres par lâcheté,

A priori, sauf erreur, ils ont tous fait quelque chose qui les a menés là.

Passer par Bagneux, (Euh le Bagn’)

Puis Antony qui Bourg (bourre) la reine et Choisy (choisit) le roi avant de se faire mettre sur « Lay les roses » comme on dit.

 

M’y voilà. De mon plein gré.

Première barrière. Première guérite :

– Prenez à droite et garez vous devant l’entrée.

J’arrête mon cycle sur le parking.

On m’attend.

Entrer.

Je donne ma carte d’identité.

– Vous n’avez pas de portable ? Pas d’appareil Photo ?

– Ah ben si…

– Faut les mettre là dans un des coffres, là.

Je n’ai pas d’argent

Un gardien me prête 50 cents.

Passer les sas.

Je fais sonner la machine. Une fois, deux fois. À chaque fois, je repasse.

– Attends, là il ne me reste plus rien, elle déconne votre machine, elle a le cœur trop sensible, elle se déclenche pour un rien…

Cette blague ne le fait pas rire, il me dit sévèrement :

– La boucle de vos chaussures, c’est sûrement la boucle ou alors…?

 

On me tend des espèces de chaussons ridicules de chirurgien et je repasse sous le portique en chaussettes.

Là, ça passe.

 

La cour.

Petite comme une cour d’école sauf qu’on apprend pas les mêmes choses dans une citadelle pénitentiaire.

On discute en attendant quelqu’un pour nous accompagner. On ne fait rien tout seul. On est toujours accompagné.

Les techniciens sont là depuis ce matin, les musiciens depuis une heure.

On devait arriver chacun notre tour.

 

14 heures, c’est l’heure des parloirs.

Un prévenu a le droit à trois parloirs de 45 minutes par semaine.

Le détenu condamné n’a droit qu’à un seul.

 

– Tu sais que la cellule « 109 », c’était celle du docteur Garetta, le roi du sang contaminé…, me dit-on en blaguant.

C’est le genre de blague qui fait rire ici.

 

Clic Clac Cling Clang.

Une porte de plus.

Ça y est, je suis dans l’entrée de la prison.

 

Première impression : j’imaginais pas ça comme ça.

À l’échelle humaine. Vieillot. Ça ressemble à l’entrée d’un pensionnat, napoléonien.

Y a du parquet au sol. Parquet ciré, lustré, patiné, usé.

 

Mais aussi tout de suite, le calme. Le silence. Y a des centaines de mecs partout, mais on n’entend presque rien. Un étrange silence.

Une porte qui claque.

Fini la rigolade.

 

Encore une formalité, un arrêt au stand. Le fameux dernier passage.

Derrière les grilles électriques, le couloir,

Le grand couloir vers lequel converge les divisions, les quartiers.

Le grand couloir, le grand couloir.

Le parquet, c’est histoire de cet endroit.

Il est usé près des grilles. Creusé. Comme des vasques dans le bois sous les semelles, ça se sent. Usé l’épais parquet. T’imagines combien de milliers, de centaines de milliers de pas ont piétiné ici jusqu’à user ces lattes. Et mon père aussi qui fut interné ici, après avoir été torturé par la gestapo et avant d’être envoyé en camp de concentration durant l’été 1944.

Le plan fait penser à une croix de lorraine.
Il y a trois sas. Trois ailes, trois divisions.

Pour exemple en Division I, il y a à peu près 500 détenus sur quatre étages.

Ces divisions convergent vers un couloir central.

Le grand couloir central qui n’en finit pas.

L’ancienne chapelle où je dois jouer est au bout là-bas … loin

Fresnes est une maison d’arrêt

La plupart des mecs ne font que passer par là.

En détention provisoire, ils ne restent pas,.

Enfin certains peuvent quand même séjourner 4 ans dans ces piaules humides, ces cages à lapin.

Fresnes est une plaque tournante. Il y a 16 000 mouvements par an.

Il y a de tout, aussi bien les dealers que le grand banditisme,

Aussi bien les stars de la politique et l’économie, que des terroristes,

Aussi bien les basques, les Corses ou Al Qaïda,

Aussi bien des pointeurs que des mecs récupérés dans les aéroports en situation illégale.

En général les prisonniers sont là dans l’attente d’un jugement, pour certains ou une révision de procès pour d’autres.

La grande chapelle.

Les mecs sont là. Assis sans broncher sur les bancs.

C’est une avancée humanitaire, parce qu’avant ils assistaient aux offices religieux sous les estrades. On ne voyait que leurs yeux. Ils étaient dans des calougettes individuelles, on ne les voyait pas.

Aujourd’hui ils sont assis, calmement comme un public tranquille.

À droite, le personnel pénitentiaire, à gauche, les détenus.

170 ont répondu à la proposition,

120 ont reçu l’autorisation d’être là. Choisis parmi ceux qui n’ont pas commis de délit en prison dans les derniers mois, ceux qui se sont bien tenus, ceux qui n’ont pas de grelot, à priori. Il n’y a pas de gars issus des quartiers disciplinaires, pas d’accusés de la haute sécurité. Bref si je résume ce qu’on m’a dit je ne joue presque que devant des gars biens… Enfin, presque. Pour moi ce sont des hommes qui respirent.

« Salut les gars »

Je salue les miens, et ceux que j’ai en face.

J’enfile mes écouteurs, et je commence à jouer, direct. Pas de balance.

Je sais qu’ils attendent, et que chaque minute est comptée. J’attaque « la musique des villes » ce blues de l’intérieur. La musique des villes par la fenêtre. Ecouter.

Et puis j’enchaîne « La violence », avant « Le fauteuil en cuir »,  je parle un peu. Je parle de l’ennui, quand on est jeune l’ennui jusqu’à regarder les murs en s’imaginant que les dessins des papiers peints se mettent à bouger… Chaque mot compte. Oui, je choisis chaque mot. Ni faire la morale, ni les exciter, ni les juger. Je veux leur dire des choses comme des bonbons d’idées concentrées qu’ils pourront sucer dans leur tête en rentrant entre leurs quatre murs.

Un autre moment, je dis que le bonheur n’est pas forcément dans une Merco,

Quand je chante « Tous les hommes  »

 » D’accord, d’accord avec toi, d’accord t’as raison

Celui-là il est grave, celui-là il est con

Mais on ne partage pas tous son opinion

Méfie toi des manipulations et des généralisations…

Et quand j’arrive à la phrase

Tous les chercheurs, tous les scientifiques,

Tous les juges, tous les flics,

Tous les chômeurs, tous les taulards

Tous les hommes ne sont pas comme ça… »

 

Alors là ça soulève un tollé général. Une sorte d’assentiment collectif qui justifie à lui seul ma présence en ce lieu.

Il y a des jeunes et quelques anciens, une ligne de mecs soixante balais, des longues peines.

Quand on a établi le contact ensemble, c’est devenu plus facile.

Je ne suis pas un artiste populaire dans le sens Johnny du terme, mais après toutes ces années

Les prisonniers tapent dans leurs mains, ils manifestent un peu, mais dés qu’ils en font un peu plus que ce qu’il faudrait, ils tournent tout de suite la tête en direction des matons qui laissent faire.

Honnêtement les surveillants sont discrets. Alertes, prêts à intervenir, mais ne le souhaitant franchement pas.

Les prisonniers sont condensés. On les sent vivants, pressés, compressés.

Certains d’entre eux participent grave. Tapant dans leurs mains et chantant ils réagissent au moindre tempo. Au-delà des mots, c’est le beat que les gens ressentent.

Ils n’ont pas de temps à perdre. Ils veulent en profiter.

23 heures sur 24 ils sont enfermés.

Ils ne sortent que deux fois une demi-heure.

Les uns se la jouent branche morte, ou bien peut-être qu’ils ne comprennent pas ce que je dis, ou bien ils me défient. Comme ils ont toujours défié la vie.

Il y avait ce rasta qui m’a jeté des regards de pierre, comme on jette des sortilèges, sans broncher, immobile comme un arbre pendant tout le show.

D’autres ont la patate et réagissent à donf.

À la fin, s’envoler comme un avion sans aile,

Les mots prennent un sens particulier ici.

Quand tout le monde s’est levé, à la fin du dernier morceau de rappel en scandant « Une autre, une autre », j’ai senti les gardiens soudain tendus dans le fond de la salle. Ils ont écarté les jambes et serré les fesses. En prison, comme un feu de brindille qui s’enflamme en un clin d’œil, il peut suffire d’un quart de seconde d’inattention pour qu’un grave incident où qu’une émeute ne se déclenche. Pour la sécurité de tous, il est impératif d’agir vite.

Même s’ils ont été choisis pour leur bonne conduite, ces mecs ne sont pas des rigolos.

Pourtant aujourd’hui, pas de problème, bon esprit dans la chapelle. Les mecs se rasseyent en attendant qu’on les ramène en cellule.

Travée par travée

Les mecs retournent dans leurs cellules.

Un grand type à rosette de légion d’honneur vient me voir. Il me remercie :

– Il y a eu trois moments vraiment forts : Le fauteuil en cuir, Tous les hommes et L’avion sans aile

– Et aussi « Pochette surprise »

– Oui, quand ils se sont mis à chanter. Vous savez c’est bien ce que vous faites, c’est important pour eux. Moi je travaille avec eux dans des ateliers d’écriture, et c’est incroyable ce qu’ils ont à dire ; c’est d’une grande richesse, mais ils sont aussi très secrets. Alors quand vous leur donnez la chance d’être simplement eux-mêmes c’est un moment rarissime dans la vie d’un détenu.

Ça valait le coup d’être là

Les condamnés à de courtes peines, pousseurs de chariots sont aujourd’hui roadies. Ce sont les « travailleurs de Fresnes » qui pour six heures de travail par jour, cinq jour sur sept, toucheront 150 Euros à la fin du mois.

 

Je fais une interview avec des détenus. L’un d’eux pose les questions :

– Alors t’as aimé?

– Pour vous c’était comment ? C’était bien hein ?

– Qu’est ce que t’as pensé de nous?

-Pourquoi tu as fait ce concert ?

– Est ce que tu vas en faire d’autres?

 

Celui qui tient la caméra ne parle pas bien français

Mais il me dit qu’il a aimé.

 

Je réponds que je les sentais prêts à réagir, pas comme les trois rangs d’abandonnées dans les théâtres municipaux qui ont tout leur temps de baisser les sonotones.

Eux il fallait qu’ils en profitent à fond.

Un gardien nous fait signe que : « Stop ».

Un sas, encore un sas.

Je refaits le chemin en sens inverse.

Un autre sas. À chaque fois, attendre.

Je jette un œil derrière les grilles.

Il y a les autres, tous les autres prisonniers, ceux qui ont écouté notre chambard de loin. Ils me regardent passer. Les uns me font un petit signe. D’autres une grimace.

Un cri dans le fond. Ça glace le sang.

Un quatrième sas.

Je vais discuter avec le sous-directeur dans son petit bureau où les papiers, dossiers et autres demandes sont entassées les unes sur les autres.

La cour.

Et le dernier filtre.

Retrouver mon nom, mes papiers, téléphone et appareil photo dans le coffre.

Comme dans les films, ils m’ont relâché.

17 heures 30. Ça y est, je suis libre, je retrouve l’air, l’oxygène. L’air du dehors. Ce qu’on appelle le dehors. Le trottoir est beau. Je peux écarter les bras. Décompresser.

Je respire, comme si j’avais été asphyxié.

Ouf.  Le brouillard se lève dans ma tête.

Ça se dégage, mes lunettes se désembuent.

Whaa.

Tant qu’on n’y a pas été on ne peut pas imaginer.

Pour moi, cela n’a duré que quelques heures, mais pour que d’autres retrouver ce sentiment de vie, combien de jours et de nuits à regarder le plafond ?

Je traverse la rue.

Je vais au mess. Le restau situé en face de la prison.

Les musiciens sont déjà repartis.

Petit cocktail et bilan avec le personnel.

Le sous-directeur nous remercie :

– Votre concert va nous permettre en fait de retrouver une situation normale. Car il faut le dire tant le personnel pénitentiaire que les détenus eux-mêmes ont été très ébranlés par l’attaque que nous avons subie. Il n’y a pas eu de mort, mais beaucoup de balles tirées (l’évasion au lance-roquettes, grenades explosives et mitrailleuse d’Antonio Ferrara, dit « Succo » fiché au grand banditisme, âgé de 29 ans, en provisoire pour sa participation présumée à des attaques de fourgons, à Nanterre et à Gentilly.)

Le fait de l’incarcération signifie être coupé de l’extérieur.

Ce n’est pas le cas pour tous, qui vivent bien sûr avec le fantasme de l’évasion, mais un certain nombre aussi d’entre eux se sentent protégés en prison,

Les prisonniers n’aiment pas imaginer que l’Extérieur peut pénétrer dedans pour les griller.

Je discute avec les responsables de l’organisation pénitentiaire.

Voici quelques chiffres :

Ici, il y a 1900 prisonniers pour 1300 cellules.

Nous n’avons pas de numerus clausus. Tant qu’il en arrive, on doit les loger.

Alors vu qu’il faut six ans pour construire une prison, en attendant on tire des matelas et les mecs dorment par terre dans ces cellules insalubres qui n’ont pas été conçues pour ça.

 

Car au départ il s’agissait de cellule individuelle car on pensait que la prison devait être un espace de réflexion, de méditation, sur la faute commise.

650 surveillants. Un pour quatre prisonniers.

L’ensemble du personnel c’est grosso modo mille personnes.

Un petit village.

La prison de Fresnes fut construite vite à la fin du XIX ème siècle (en 1898 exactement) pour que les visiteurs de l’expo universelle ne voient pas les prisons qui étaient dans Paris, à côté des gares.

Donc Fresnes fut construite au milieu de la campagne.

Au début c’était une prison modèle conçue sous l’influence du courant hygiéniste avec : une tinette par cellule, des aérations et une espèce de chauffage central

Il y a 15 000 prisonniers sur l’ensemble du bassin parisien.

En France

Il y a 65 prisonniers pour 100 000 habitants,

À la fin de l’année, avec les nouvelles décisions politiques,

Ce sera plutôt 83 prisonniers pour 100 000 habitants.

– Je me rends pas compte, c’est beaucoup ?

– Disons que la France fait partie des moyennes basses en Europe. À titre de référence, au Portugal c’est 115 pour 100 000 hbts , et aux Etats-unis 1000 pour 100 000, c’est-à-dire 1%

– Quelles autres solutions ?

– On cherche. Il y a le bracelet électronique. Les prisonniers seraient contraints de rester chez eux sinon ça se déclenche. Mais tout le monde n’a pas de logement, ni de téléphone fixe, ni l’électricité Il n’y a pas de solution idéale. Ce qui est certain, c’est qu’après avoir purgé sa peine, le gars est relâché dans la nature. C’est bien le problème que nous avons, car nous devons les rendre à la vie civile

Bien sûr il peut avoir suivi une thérapie, un suivi médical pour les camés notamment, mais le manque, il est surtout dans la tête. Nous sommes chargés de garder des types qui ne changent pas du jour au lendemain.

Un certain nombre d’entre eux ne sont même pas conscients qu’ils ont commis des erreurs. On n’a pas les moyens de faire une réelle formation ou rééducation accompagnée. Alors nous, on relâche les mecs dans la nature. Mais souvent, ils sont pire qu’avant. Les jeunes ont pris du galon, ils ont rencontré les caïds. Comme les crocodiles qui dorment avec une grande gueule fermé l’air de se foutre de tout.

– Pourtant s’il faut punir les coupables, nous on rencontre des hommes. On est ni policier, ni juge, mais on est au contact.

C’est vrai ces mecs ne sont pas des chasseurs comme la police ni des dresseurs comme les juges, non, ils sont proches des hommes.

– Mis à part quelques rares erreurs judiciaires (sous-entendu, il y en a, mais quand même beaucoup moins que des sentences nécessaires), ces mecs ont fait quelque chose de mal. A priori. Ils ont fait quelque chose considérée comme inacceptable, gênante, nocive, dangereuse, horrible pour la société.

La société des gens gentils, ceux qui se sont retenus de faire ce que d’autres ont fait.

On parle des peines de perpétuité.

Je suis un peu surpris de la réaction de l’un des responsables qui me dit :

– Ce sera soit 30 ans soit 25 ans selon qu’il s’agit d’un gouvernement de droite ou de gauche, mais la perpette n’existera jamais en France. On est le pays des Droits de l’Homme. Ici, on veut croire que les hommes peuvent s’améliorer

 

Épilogue:

Deux jours plus tard, nous étions en concert à Palaiseau.

J’ai croisé deux bibliothécaires qui bossent à Fresnes.

Elles m’ont dit que les hommes en avaient parlé des heures, et des heures,

Que ça avait fait du bien à tout le monde.

Que peu d’artistes osent s’engager comme cela.

– J’ai répondu, n’exagérez pas, d’autres le font aussi. Moi c’est la première fois…

– Oui, mais, il n’y a jamais eu un groupe entier qui se déplace comme vous l’avez fait, vous savez c’est une première. C’est déjà rare que des célébrités se déplacent, les stars ont peur en général. Alors que nous qui discutons avec eux, nous avons affaire la plupart du temps à des mecs vraiment bien, même s’il ont commis des délits à un moment. Ils ne sont pas tous pourris loin de là.

– En plus on sait que vous n’avez rien gagné, alors on vous dis vraiment, merci pour eux,

 

J’ai répondu

– Il y a des souvenirs qui n’ont pas de prix. C’était là ce jour-là, c’était possible. Point.  C’est vrai que ça nous a coûté un peu d’argent, parce que non seulement on l’a fait à l’œil mais il a fallu dédommager quelques-uns d’entre nous qui venaient spécialement. Mais bon, il y a des jours il faut savoir choisir. Je ne fais pas de la musique comme les chanteurs de variété, ces chanteurs de télé irresponsables qui existent dans l’univers aseptisé que définissent pour eux ces nouveaux managers de mes couilles qui sont comme des lentes se nourrissant sur le dos des bêtes à poils. Moi j’ai un autre rapport avec la Musique. Un rapport Vrai avec l’Art. Il doit être partout. S’inséminer partout, aussi bien dans les lieux snobs que dans la rue, aussi bien chez Cartier que chez Tati, tant dans les salons que dans les prisons.

En conclusion:

Ce qui me reste de cette expérience en prison devant ces tôlards,

C’est le Temps,

Cette notion du Temps qui a tellement évolué depuis un demi-siècle.

Cette notion du temps qui est entrain d’être remise en cause à l’aube de ce nouveau millénaire. Car enfin on a tout le temps maintenant que les compteurs ont été remis à zéro.

Maintenant on veut en profiter, mais d’une autre manière.

Freiner l’hystérie.

Par raison ou inconsciemment, je me demande d’ailleurs s’il n’y a pas derrière le leitmotiv des directives gouvernementales concernant la voiture,

L’envie secrète d’atteindre les Français là où ça les touche, c’est-à-dire sous la ceinture

Et plus précisément

Sous le volant,

Au bout de leurs orteils

Sous leurs plantes de pieds.

Du genre :

Prends ton pied

Sur la pédale du frein !

Toutes ces publicités concernent le ralentissement.

Si l’on voulait réapprendre aux gens l’importance du Temps,

On ne pourrait pas mieux faire.

Ramener le temps à une autre cadence.

Down Beat.

Low tempo.

Slow down.

Ralentir, attendre son tour.

 

Pendant des années, et notamment à travers les pubs, c’était exactement le contraire qu’on nous mettait en tête :

– Accélère… Vazy Jazy !  Zyva  à donf, fonce bordel fonce,

– Mais putain qu’est ce que tu fous, accélère,

– Appuie sur le champignon etc…

 

Depuis la fin de la guerre, nous sommes allés vers une accélération du processus, comme j’appelais cette frénésie de fin de siècle.

Avec l’industrialisation, il fallait consommer, consommer vite. On en avait jamais assez. La vie était courte, il fallait en profiter.

Et c’est bien là que se trouve la jonction avec ce que je viens de vivre, avec ces prisonniers,

Ces hommes à qui l’on impose à défaut de réapprendre une autre notion du temps.

Ces types que l’on ralentit en quelque sorte.

 

Car s’il y a un point commun entre eux, c’est la notion du temps.

Ceux qui sont en prison n’ont pas pris le temps,

Alors du coup ils en ont pris pour longtemps.

Souvent ces mecs n’ont pas pris le temps, ils ont voulu aller trop vite.

Ils n’avaient pas le temps d’attendre,

Alors ils ont réglé le problème à leur manière.

Pas le temps de s’expliquer avec sa femme qui ne veut pas ce soir, alors on la tabasse,

Plus le temps de discuter avec, elle veut partir ou emmener les gosses, on la zigouille,

Pas le temps de laisser se dissiper la haine

Pas le temps de refaire sa vie, alors on flingue l’amant

Pas le temps de se calmer on éclate le celui qui t’as insulté

Pas le temps de séduire, alors on viole,

On veut être riche tout de suite alors on deale,

Pas le temps d’espérer qu’on va se sortir d’une mauvaise passe alors on trafique les comptes ou on escroque des vieilles, ou, je ne sais quoi

Pas le temps d’attendre qu’être riche, alors on vole

On veut pouvoir satisfaire tout de suite ses envies,

Parce qu’on ne sait pas demain sera fait

Et demain ça paraît loin,

Loin

Très loin.

 

La notion du temps a souvent été mal cadrée pour ceux qui se retrouvent là.

Et ça recouvre une autre idée qui me trotte dans la tête depuis plusieurs jours :

 

Vite gagné – vite perdu,

Vite appris – vite oublié.