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2002 - 2006

Day by day

2003 – Cinéma et apparences

Cinémas et apparences

(suite et fin)

 

Le film intitulé « Chicago » a donc commencé enfin.

 

Ok, il s’agit de l’adaptation d’une comédie musicale dite « à succès », et donc indoor. Ok, on ne venait pas voir un documentaire « Planète » de la chaîne « Voyage, mais autant dire que de Chicago à l’époque prohibée, de la prohibition, on ne sait rien, on ne voit rien.

Cela s’appelle « Chicago », mais ça aurait pu s’appeler « Smokedance les filles », « Barville sur Chambard » ou « Salut les Pingouins, » c’était pareil.  »

 

À force d’auto zapper  au montage de peur que les spectateurs ne se lassent, à force d’écraser l’image de lumières et de détails clinquants,

à force de plans serrés, les films n’ont plus de relief.

Tu t’en prends plein les yeux et ça t’écrase la rétine, pour t’empêcher de penser.

 

Sortie ces jours-ci sur les écrans à grands renforts de pub et matraquage média, tu ne peux pas lutter : on te dit que « c’est bien » sans autre argument que « c’est bien ».

 

La pression des médias, c’est une mécanique empilée comme les concours de dominos, les journalistes payés disent que « c’est bien » et les autres clonent leur analyse et répètent que : « C’est bien ».

 

Moi, désolé, c’est pas mon truc.

J’y suis allé par curiosité, mais je dois avouer que j’étais déjà soûlé avant la fin du générique. J’ai rentré la tête dans les épaules en attendant que ça se termin,e deux très longues heures.

Pas un air qui reste dans la tête, musique rétro-bidon, vieillotte-ringarde, peu de trouvailles dans la chorégraphie, des pompages tous azimuts  (qu’on appelle des « références ») au cinéma américain de l’après-guerre, d’Elvis Presley à Bob Foss, et surtout des acteurs écrasés par une réalisation interrompue sans cesse, un montage oppressant, inspiré par la culture accélérée des clips et du zapping.

Y en a marre de ces montages secs, à croire qu’un plan ne doit pas durer plus de dix secondes. Pour raconter un gars qui ouvre un robinet et qui se lave les mains dans l’évier, ils vont filmer ça en gros plan sous trois angles différents. Qu’est ce que tu veux dire là-dessus ?

Ça bouge tout le temps, c’est plein de pognon, ça brille et paillettes mais pourquoi ?

Rien de fin, la finesse est synonyme de mièvrerie. Que dalle original. Des clichés, des poncifs. Des comédiens ouvriers interchangeables qui font correctement ce qu’on leur dit, c’est tout.

 

Quand je vois que ce film cher est nominé treize fois aux oscars, je me dis que décidément la seule chose qui passionne les Américains c’est la manipulation de pensée. Car en fait c’est ça le vrai sujet du film : la manipulation de pensée.

 

C’est l’histoire d’une fille qui veut être star.

– Gnagnagna , j’veux êt’ ün’ star…

Et voilà encore une fois répétées les sempiternelles niaiseries des beubeus boutonneuses, des ados de classe en « ième » ou frêles insécures qui voudraient attirer l’attention en même temps qu’elles se cachent sous une grande mèche :

– Wouais  euh, j’ veux êt’ star parceeeeu ça doit êt’ bien.

– Pourquoi voulez-vous être connue ?

– Ki? Moi ?

– Oui, pourquoi tenez-vous tant à devenir célèbre ?

– Passqueeee, dit-elle en tirant sur un chouingom sans sucre, ça doit êt’ vach’ment bien quoi. C’est normal koi, tu vois, comme ça dans les restaus les mecs te r’gardent et pis tu peux rentrer à l’œil dans les boîtes de nuit, c’est géniâl…

– Est-ce que vous faites quelque chose de particulier ?

– Non, comment ça?

– Je veux dire, est ce que vous avez travaillé ou développé un talent naturel ?

– Mais koi, t’es ki toi d’abord pour me poser toutes ces kestions?

– Mais enfin…

–  Ouais, tu fais chiééé avec tes questions à la con. Allez p’tain, casse toi l’intello

-…

– Non mais c’est vrai, à la fin quoi, merde! toi…

 

Donc la fille est une petite godiche qui veut juste être star, non plutôt starlette,

– Attends, mais t’arrêt’ de faire chier. D’abord, c’est quoi cette différence : Star ou starlette ?  C’est koi cette séparation ? Soit t’es connu, soit tu l’es pas. Point.

-Ok, on va pas perdre du temps là-dessus, starlette, c’est trop compliqué comme concept,

 

Donc, je reprends, c’est une jeune femme de classe moyenne qui trompe son mari, (qu’est juste un bon con), dans le pur style du poncif de la comédie de boulevard. Mais son amant ne lui donne pas la gloire, et donc elle le flingue.

Hop, elle se retrouve en tôle.

Là, elle choisit un avocat qui lui apprend comment tromper le jury d’un tribunal en bluffant, mentant, séduisant, trichant falsifiant. Bref, l’avocat invente de toutes pièces une version des faits qui innocente la coupable. Ils utilisent les médias pour colporter ladite version des faits, et ça marche. C’est la totale mystification de miss Mystification, c’est le gros mensonge qui gagne, et la fille devient danseuse-vedette en compagnie d’une autre danseuse, elle aussi killeuse sortie de zonzon.

 

La morale c’est qu’on peut donc faire dire n’importe quoi aux médias et manipuler l’opinion publique comme on veut, c’est ça qui gagne en conclusion, puisque la fille arrive à ses fins.

 

Quand on sait ce que le gang des putschistes du gouvernement de Bush invente comme scénarios pour justifier sa guerre du pétrole. Menteurs de sang froid, infernaux hypocrites, chaque jour ces stratèges en média communication, trouvent un argument nouveau : de Ben Laden sorti du chapeau en passant par des « extraits  » pervers d’une interview de Dan Rather à Saddam Hussein, ou la pseudo-preuve invisible de Colin Powel, on se dit que le contexte guerrier dans lequel on se trouve aujourd’hui, donne à ce film au demeurant simplement nul, un sens terriblement cynique.

Comme un navigateur à la barre de son voilier qui doit savoir naviguer en utilisant la force du vent, on nous balance en chanson, l’idée qu’on fait ce qu’on veut, du moment qu’on sait manipuler les médias, qui eux-mêmes s’occupent de manipuler l’opinion publique.

 

Je trouve ça sinistre. Total malsain. Pour moi, ça pue.

 

Des faux danseurs, recorrigés grâce aux trucages numériques, des milliers de plans et du fric en veux-tu en voilà, à l’arrivée, on trafique le truc, même Richard Gere est une manipulation. Ce mec ne sait pas danser, d’ailleurs il le disait lui-même dans une interview :

– Il suffit de savoir mentir.

 

Ouaip, ben c’est pas ce qu’on m’a enseigné. Et c’est pas vraiment le « staïle » de ce que j’apprends à mes enfants. Je leur dis qu’on est bien quand on sent que les autres vous font confiance. Il ne faut pas les trahir. La confiance, c’est fragile comme de la porcelaine. S’il advient qu’elle se brise, on peut recoller les morceaux, mais il reste toujours une fêlure. Mieux vaut ne pas casser le sucrier de la confiance.

 

J’avance pas à pas sur le fil de ma vie, comme un équilibriste sur un câble tendu de part et d’autre du fleuve de mes envies. Sur la berge d’où je viens, le filin est arrimé au poteau de la connaissance, constitué du métal de mon expérience, mes aptitudes et mes défauts, de l’autre côté, sur l’autre rive il y a le poteau de ma destinée, constitué de mes ambitions, mes espoirs et mes inconsciences.  La Vérité c’est ce câble qui les relie et sur lequel je marche.

 

Alors c’est sûr, je suis mal à l’aise quand on veut me faire croire que Richard Gere est Gene Kelly. Au moins Gene Kelly dansait sous la pluie.

Richard ne danse pas, il est doublé. On voit des pieds en gros plan, des bouts de jambes qui ne sont certainement pas les siennes, ou bien Richard se déplace au milieu d’autres vrais danseurs anonymes qui le cachent tels des gardes du corps lors d’un déplacement officiel.

Richard ne sait pas danser.

Il danse aussi mal que les tireurs de cinéma qui, dans le calme pourtant silencieux et concentré pour le moins zen d’une compétition sportive, seraient incapables d’atteindre une cible plantée à trente mètres dans une fosse olympique, alors qu’à l’écran, tenant le volant d’une main et tirant de l’autre depuis leur bagnole cabossée, sans pare-brise, lancée à 130 à l’heure sur les pavés sous la pluie dans un pays d’Orient dont ils ignorent tout des routes puisqu’ils ne parlent pas la langue ni ne lisent les pancarte, ils n’en dégomment pas moins pour autant des dizaines d’ennemis cruels lourdement équipés eux aussi,  qui les poursuivent en les canardent eux-mêmes, alors qu’un hélico leur balance des bombes de gaz hilarant ou des grenades explosives qui puent la mort, et que leur chérie les attend en râlant sur le quai de la gare parce que, s’il n’est pas là dans moins de trois minutes, ça va chier grave, etc…

 

À l’arrivée, ce film est un vague film de danse has-been nettement surévalué par la promo bourrage de crâne du style gavage des oies.

Je sais, c’est vrai aussi que les oies, ça fait aussi le foie gras, et il y en a qui aiment se faire bourrer le mou, et farcir le chou, alors…

 

Non, mieux que ça, pour ceux qui veulent se nourrir d’images malines, efficaces et pleines de sens, dans la famille « cinoche », il y a l’excellent dernier film de Cédric Klapisch, « Ni pour, ni contre » (Bien au contraire).

En le saluant, j’ai dit :

– Blague à part, t’as tout bon, je me suis fait prendre en plein dedans. Et pour te prouver que c’est pas de la vile flagornerie d’avant-première,

je n’ai jamais dit cela à un autre: « si un jour t’as un rôle  pour un gars comme moi, n’hésite pas à téléphoner ».

– Sérieux ?

– Bien sûr.

 

Je l’ai laissé sourire à d’autres gens. Chacun son tour, dans les « Premières », t’as un temps de parole limité.

Et je suis allé féliciter Vincent Elbaz qui joue l’un des rôles principaux avec Marie Gillain.

Je lui tape sur l’épaule. Il se retourne :

– Oh CharlElie, génial que tu sois là !

Me dit-il un peu surpris. On se congratule. Je réponds :

–  Je suis fier de toi mon pote, tu joues juste et sans fioriture. Ça doit te changer du rôle de Salvador Dali  (Qu’il jouait  d’ailleurs déjà en compagnie de Marie Gillain dans « Hystéria », cette pièce de Terry Johnson, mise en scène par John Malkovitch  que j’étais allée voir au Théâtre Marigny).

– J’aime bien la gravité que tu mets dans des propos légers, et la désinvolture qu’il y a dans ton jeu quand tu te retrouves face à certaines situations dramatiques. J’adore cette tension incroyable dans ton regard quand tu te retrouves dans le bois et puis des tas d’autres choses, faudra qu’on en reparle…

– J’en reviens pas, c’est dingue tout ce que tu vois…

– Oh arrête, Vincent, te fous pas de moi

– Non, non, sérieux

Encore quelques  phrases rapides mais non moins chaleureusement amicales  sous le crépitement des  flashes…

 

– Bon allez, on s’appelle

– À plus

 

Aussi gênant que drôle par moments, ambigu sans être malsain, sombre sans être tout noir, ce nouveau film est une réussite totale.

Klapisch, a passé un cap. Six mois après  » l’Auberge Espagnole, il a sauté un nouvel échelon.

Ça ressemble à ce que pourrait être le cinéma français aujourd’hui.

 

Bien fait comme un Melville du « Cercle rouge », précis comme un Verneuil du « Clan des Siciliens », ce film s’inscrit en lettres de néons dans le rythme d’un cinéma français nouvelle génération comme « Sur mes lèvres » de Jacques Audiard, ou « Une affaire privée « de Guillaume Nicloux.

Je veux dire, ça n’a rien à voir bien sûr, chaque artiste a un coup de patte qui lui est particulier : Audiard écrit super bien, Nicloux réalise dans le mouvement. Mais ces mecs ont acquis une manière de raconter des histoires à l’écran qui est à la fois rapide, efficace et imprégnée de cette culture propre à leur pays d’origine.

C’est un peu comme le rock de années 80, quand les musiciens français se sont émancipés. Ils ne faisaient plus seulement des adaptions, des traductions littérales au mot à mot, en copiant comme les yéyés cette musique rock venue des Etats Unis, ces danses électriques qui les faisait bouger.

À un certain moment, grâce au punk, ils se sont dits:

« oh pis après tout, on n’en a rien à foutre… »

et de ce détachement post adolescent, est né une autre approche de la musique, du son, des arrangements etc, et les musiciens rock d’abord puis électro ensuite, sont devenus adultes, inspirés par leur envie intérieure et leur cœur, plutôt que par une sorte de dévotion au modèle idéalisé d’outre Atlantique.

 

Attention, c’est une généralité, et toutes les généralités sont pleines d’exceptions.

Bien sûr il y avait les musiciens, comme il y a des cinéastes, pour rester dans ce domaine, qui ne voulaient même pas connaître ce qui se passait ailleurs. Ils continuaient à faire leur cuisine comme s’ils étaient seuls au monde, et ceux-là tissaient des draps au métier à main, jouaient de la cithare et de la guimbarde, ou tournaient des films en intérieur sur fond de dialogue. Il y avait des gens qui faisaient de la chanson en décomposant les arpèges pendant que d’autres sautaient en l’air.

Oui, pas de problème, et d’ailleurs il y avait là aussi en musique comme dans le cinéma, des artistes de grands talents, et des réalisateurs comme ceux de la nouvelle vague qui avaient un putain de style: (Godard, Truffaut, Lelouch ou Chabrol) de même que des JJ Annaud et Tavernier qui ont aussi réussi des choses très bien, mais ce ne sont plus seulement des francs-tireurs qui réussissent leur coup, mais c’est une famille, une génération de mecs qui ont entendu les mêmes sons, les mêmes musiques, qui ont vu les mêmes films, les mêmes images et qui les ont digérés.

Sevrés, ils ont recraché la tétine.

Une sorte « d’autonomisation » pour utiliser un terme barbare et pourtant à l’image de ce qui se passe en ce moment sur l’échiquier politique international.

 

Le libéralisme qui fascinait tant les dirigeants Français nous donne aujourd’hui l’insolence d’oser regarder l’aigle droit dans les yeux à l’ONU.

  • Petit effronté, dit le père, vas-tu baisser les yeux! Comment oses-tu me contredire? Est ce là tout le respect que tu as pour moi qui t’es fait naître, qui t’ai éduqué, qui t’ai appris à voir ce que tu ne voyais pas?

Mais il continue de regarder son père en murmurant :

– N’est ce pas cela que tu m’as appris? qu’il fallait avoir le courage de ses pensées, qu’il fallait assumer ses choix même si c’était parfois douloureux. C’est au prix de ses affrontements que l’on devient quelqu’un de solide. Comme toi, mon Père qui a osé affronter les plus terribles calamités, je les affronterai à mon tour

– Oh là mon Fils, dit le père d’une voix tonitruante, me considères-tu comme une calamité ?

– Mon Père, dit le fils, là n’est pas le propos, mais ma conscience me dicte une autre alternative que celle que tu veux m’imposer aussi jusqu’au bout je m’opposerai à toi s’il le faut, ne serait-ce que pour te prouver que j’ai bien compris tes leçons.

 

Revenons au cinéma. Le virage dans les mentalités est plutôt encourageant. Aujourd’hui, on n’a moins de complexe, on sait qu’on peut faire pareil « qu’EUX ». Si l’on s’en donne les moyens, on peut le faire. Mais « faire pareil », imiter, copier, pomper, cloner, quel intérêt en terme d’Art ?

N’a-t on pas constaté que les plus grand succès d’artistes Français en international, viennent d’œuvres sincères, d’artistes assument leur originalité. ( Je pense par exemple à l’énorme succès à l’étranger d’Amélie Poulain).

Bien sûr c’est facile de parler après, c’est beaucoup plus difficile de prévoir les succès. Et faire admettre l’originalité dans une société conventionnelle, est  le premier défi des rebelles de l’ Expression. Car en effet, la ligne est étroite, celle qui sépare le bon goût du mauvais, le génie de l’idiot.

 

 

 

Vivant, actif, et rapide le film de Klapisch a sa propre fluidité. Il a l’humeur et la distance qu’il faut pour que ses personnages soient crédibles. Très attentif à la justesse du ton, il met ses comédiens à l’aise en leur faisant dire et jouer, ce qu’ils connaissent. Ce qu’ils maîtrisent. À la différence des films très découpés, très « produits » de Luc Besson, ce film donne la part belle aux comédiens qui campent des personnages attachants piégés par le rythme de ce cercle vicieux.

Un film de genre sur fond de braquage dans la forteresse d’un centre de transports de fonds par une bande composée de personnages atypiques en proie aux angoisses des petits caïds en dehors des lois. J’ai retrouvé parmi eux des gens que j’ai connus, et quelques femmes riches qui avaient elle aussi des morts sur la conscience.  (À ce titre, j’ai adoré le plan de fin, tout le film repasse dans le visage de l’actrice.)

Mais Klapisch  ne juge pas. Après tout, chacun de nous ne serait-t il pas apte à virer racaille, et dire un jour cette phrase :

– Deux  choix s’offrirent à moi ce jour-là, un bon et un mauvais. Et ce jour-là, je considérais que le mauvais n’était pas le moins bon.

Aussi conscient d’être immoral qu’il pointe le doigt sur une époque où « chacun  cherche son chat ».

Klapisch admet qu’ici, sur les champs Elysées, en plein cœur de Paris, chacun fait son bizness, chacun veut être riche, chacun se croit seul chacun  se nombrilise,

Chacun avec autour de lui sa bande, son gang, son team, son équipe de potes, (ceux qui sont des fidèles autant que ceux qui ne le sont pas),

Chacun se sait être dans la mouise,

Et chacun s’en sort en bricolant la nuit,

En tordant la raison comme on tord le métal,

Chacun utilise des intermédiaires en guise de relais,

Chacun veut être heureux en se la pétant, genre consommation sans complexe, (l’idéal étant en s’achetant le mieux, le plus cher sans frustration),

Chacun joue à en se croire seul sur Terre, comme « les Affranchis » de Scorcese,

Chacun se fait son cinéma,

comme Toscan du Plantier…

 

 

 

 

 

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