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2002 - 2006

Day by day

2003 – Panne de batterie

Dans quelques jours, on va repartir en tournée.

Cette fois encore, ce sera différent.

Une sorte de longue évolution.

Les changements ne se font pas tous dans l’explosion. Parfois c’est un orage qui fait tomber un arbre, parfois les saisons en font pousser un autre.

Le paysage se dessine, modelé par les vents et les pluies, les éboulements, érosions naturelles, glissements de terrain et permis de construire.

Monter sur scène c’est difficile. C’est une épreuve aussi dure que la compétition pour les sportifs. On se retrouve face à soi-même. Ce que l’on sait, ce que l’on vaut. Mais la scène, c’est aussi un cadeau, comme l’aboutissement d’un travail, de longues heures de recherche, de supputations méditatives en conjonctions explosives.

Petite métaphore gastronomique :

Nous arrivons sur scène comme un cuisinier événementiel.

Il a élaboré les recettes dans l’intimité de sa cuisine, mais chaque jour il doit pénétrer dans la salle en souriant comme au premier jour. Ce n’est pas le premier pour lui, mais pour ceux qui sont assis, c’est une fête. Alors il doit sourire, les plats à la main.

Sourire comme un remerciement, sourire pour les gourmands qui se réjouissent déjà, ceux qui se sont déplacés pour venir se délecter peut-être de ce qu’il a préparé.

Sourire. Sourire fait sourire.

Oui, le sourire est un lubrifiant, comme la politesse. Le sourire est un masque d’apparence soft que les professionnels doivent savoir porter sans embarras. Y a pas de gêne à cela, de toute façon, c’est codifié. Celui qui ne sait pas sourire fait peur, il est dangereux pour lui-même.

Sourire de Joconde ou sourire de murène, sourire de crocodile ou sourire d’enfant, sourire de traître ou sourire de Bouddha.

Il faut sourire.

Et si le cuisinier fait la gueule, on ne comprend pas.

Le sourire est obligatoire quand on est maître de sa destinée.

Même si on sert les dents, ça ne doit pas se laisser voir. sourire dans l’effort est une preuve de noblesse et de grande valeur.

Donc, ok on a compris, le cuistot sourit plus ou moins selon l’accueil qui lui est réservé.

Si les convives ne disent rien, s’ils se régalent en secret, les recettes resteront ce qu’elles sont. Sans plus, bien faites.

Par contre s’ils font des hmmm et des haaaa, le cuisinier sera d’autant plus impatient d’apporter le plat suivant. parce que lui, son plaisir, il est là. Dans le fait d’apporter à déguster ce qu’il a préparé en cachette.

Chaque soir on se mettra de nouveau en déséquilibre.

Libres d’être déséquilibrés.

Le public assistera à cette remise en cause qui donne son sens à la musique, cette musique vivante comme une fée, cette fée que nous réinventons chaque soir.

« NOUS » bien sûr, parce que si je suis le mât celui sur lequel on peut fixer un drapeau, cependant ma musique ne peut voguer sur les vagues de la mer des humeurs sans la coque et les gréements qu’incarnent ceux qui m’accompagnent sur la scène et en dehors.

Chauffeurs, machinos, techniciens et éclairagistes, ingé-son salle et ingé-son retour, backliner et régisseur, chacun d’eux, nous donne à nous musiciens, le droit ou la possibilité de bien faire ce que nous savons faire.

Que savons nous faire ?

À quoi à qui servons nous ? Sommes-nous là pour servir ? Avons-nous encore un sens aujourd’hui que le marketing est si puissant ?

Il ne faut pas trop se poser de questions, sinon, on ne fait plus rien. On se replie sur soi, en position fœtale, on se nourrit par le nombril, en apnée.

Moi aussi, parfois, je me regarde dans la glace. Je me dis: Whaa putain, j’ai pris un sacré coup d’ vieux ces deux dernières années. » Maintenant j’ai peur de la mort comme un con.  Bon mais ça n’a pas d’importance.

Ce qui a de l’importance aujourd’hui, ce sont les trucs d’aujourd’hui pile. C’est la guerre en Irak, c’est l’écroulement de la bourse, c’est Star Ac’ et ses starlettes qui se répandent comme du maïs transgénique pour les petits déjeuners céréaliers. Ca c’est important!

Nous, nous sommes du chiendent.

Je suis un « chardon ardent ».

Nous sommes des sorciers.

La voix, les mots, nos instruments et la musique en guise de balai magique, nous, musiciens nous changeons le temps et l’espace.

Nous trafiquons les sens interdits pour emmener les esprits dans l’air de nos airs. Un peu sorciers et sorcières, voilà ce que nous essayons de faire évoluer les esprits scolastiques et battre les cœurs léthargiques.

En tout cas, depuis que cette tournée 109 est partie les choses ont évolué.

Cela fait plus de vingt ans qu’Alice est à mon côté sur scène, aussi inventif aujourd’hui qu’il l’était quand on a commencé ensemble. On s’est perdu de vue et puis on s’est retrouvé. Avec sa vieille Strat’ brûlée qu’accrochent ses doigts malins et sous ses pieds un pédalier amalgamé tel un moteur constitué d’éléments disparates, il fait tantôt rugir et tantôt gémir les notes qu’il choisit de jouer.

Son beau corps sec et ses fringues graphiques, ses coups de gueule et ses rires fendus, les longues discussions dans les bus ou les lendemains de cuite à pleurer dans les rues, vingt-cinq ans qu’on se connaît Alice et moi.

 

Si ma musique est une végétation, il en serait l’engrais,

si ma musique est une bombe de spray, il en serait le gaz,

si ma musique est une fumée, il en serait une volute blanche s’élevant ses doigts gauchers.

On s’est souvent opposé, lui et moi, mais dans le fond, trois nuits et deux blagues plus loin on s’est retrouvé.

Pas facile à gérer le stress, les angoisses, les chagrins d’un musicien sans concession, un adulte vivant dans un tumulte de sentiments adolescents indociles.

Alice c’est mon frangin de scène.

On en a tellement vu ensemble. Parfois, il me fait peur, quand je l’entends raconter nos « exploits », j’ai l’impression d’entendre un vieux rugbyman qui raconte un match si ancien que les bandes de Sport Dimanche sont démagnétisées.

Des scènes, on en a partagé. Des petites comme ce club à Sofia, des grandes à l’expo Universelle de Knoxville ou à Calcutta.

J’habitais à Nancy où je suivais des études aux Beaux-Arts, Alice était encore au lycée, quand je l’ai entendu pour la première fois dans un festival du genre « la fête au Bahut ».

Ce mec qui avait un son incroyable. J’étais scié. Avec trois fois rien, sans s’en rendre compte, il faisait des trucs comme personne.

C’est comme ça que ça a commencé.

J’ai auto-produit mon premier disque dans un petit studio local installé dans une cave voûtée et humide dans la vieille ville de Nancy.

Quand ce disque intitulé « Douze chansons dans la sciure », est sorti, j’ai été invité à participer à un concert de soutien pour je ne sais plus quelle association sous chapiteau planté à La Villette.

C’était la grande période punk et malgré ma bravoure téméraire, je ne me voyais pas affronter ce public déjanté seul.

Alors j’ai demandé à deux zicos du cru et à Alice de m’accompagner là-bas.

Sur scène, cet après midi là, il y avait aussi Guy Bedos et Renaud qui s’était fait jeter grave, mais pour nous, fraîchement moulus, ça a été aussi une galère à tel point qu’Alice a cassé toutes les cordes de sa guitare, énervé qu’il était, parce qu’on s’était fait allumés par une bande de punks qui nous conspuèrent dés le troisième morceau. Chaud, super chaud. C’était une période méchante et baston. Premiers souvenirs partagés dans le combi V W qui nous ramenait dans l’Est.

En novembre 1980, je me suis retrouvé en studio à Hérouville pour enregistrer « Pochette surprise », le premier disque Island.

J’avais essayé trois mecs et je ne retrouvais pas les sons d’ Alice que j’avais dans les tympans. En urgence, je l’ai appelé à son boulot :

– Ça te dirait d’enregistrer un disque avec des rastas ?

– Qu’est ce que tu veux que je fasse ?

– La même chose que sur les maquettes enregistrées dans ma chambre…

– Bon d’accord, attends-moi, j’enfile ma veste, je fais trois cents bornes et j’arrive…

 

Débarqué dans l’après-midi, sans la moindre expérience de studio, Alice serrait les fesses et du coup ça lui bloquait ses doigts, (à croire qu’il y avait un cordon nerveux invisible qui relie les deux). Alice est un artiste d’impulsion, mais là il fallait être précis. Recommencer, re-re et recommencer. Quand on est un musicien de jet, on n’aime pas refaire.

Bon, finalement on y est arrivé et ses formules nouvelles ont participé au son particulier de l’album.

Il était venu un week-end pour faire ça et après il a repris sa petite bagnole rouge et il est retourné dans l’Est.

En novembre 1981, Alice bossait, planqué au service documentation et archives de la Caisse Régionale d’Assurance maladie.

Les deux frères Gale étaient deux des musiciens américains qui avaient joué sur « Poèmes Rock ». Venus en France pour la tournée, ils étaient ce matin-là soudain repartis à New York sitôt après avoir encaissé le chèque d’avance de mon manager. Comme deux oiseaux, comme ça, sans prévenir ces deux enfoirés s’étaient barrés, envolés direction back home. Quand on était allé les chercher pour la repèt’, l’hôtelière nous avait juste dit :

– Ah ben non, ils sont repartis à Paris

-Mais quand?

– Ce matin, vers sept heures, ils sont même partis en taxi.

– En taxi? A Paris? Mais ça fait plus de trois cents kilomètres…

– Oui

– Mais vous ne les avez pas retenus?

– Ah ben monsieur, dite eh, oh, c’est pas mon travail…

Bon, bref, ils étaient bien partis et j’étais dans la galère.

Il ne restait que le drummer Jimmy Kobber, le clavier Jerry Lipkins et 50 dates.

On était le vendredi et la tournée démarrait trois jours plus tard, soit le lundi soir à Orléans:

J’ai appelé Alice à la CRAM

– Allo Alice ? Voilà…

Sa décision fut vite prise. Sans hésiter il m’a dit :

– Ouais, bon écoute, je passe prendre ma guitare à la maison, et je vous rejoins cet après-midi. Si ça l’fait, j’te suis.

Alice a quitté ce jour-là les archives de caisse régionale d’assurance maladie de Lorraine pour n’y plus jamais revenir.

On partageait la même chambre d’hôtel quand, les jambes croisées et les lunettes sur le nez, quelques jours plus tard à Toulouse, il signait sa lettre de démission, demandant à la CRAM un congé indéterminé.

 

Vingt ans plus tard, Alice est toujours dans le coup des « 109 shows », engagé dans l’histoire, comme ceux qu’on appelle les superviseurs de l’éthique, chargés dans les grandes industries de maintenir la continuité dans le design ou la qualité d’un produit.

Quand je choisis un nouveau musicien, si ça ne passe pas avec Alice, on sait que ça va être galère. Il fait faire vinaigre et le lait va cailler.

 

Alice n’aimait pas beaucoup la place que prenaient les claviers dans le groupe, il trouvait ça sirupeux. Quand Nash est arrivé, en Mars dernier, on a craint le pire.

Mais Nash est un enfant de la balle, fils de hippies, famille de musiciens, il est un descendant de la génération de voyage et il connaît les codes. Alice et lui, ont facilement trouvé un terrain d’entente. Ils se sont partagés les espaces d’intervention. Maintenant ils font même des trucs ensemble.

Nash c’est le plus jeune du groupe, et il est aussi le dernier arrivé et il a su gérer sa place dès le premier show. Du coup il a forcé le respect et comme chacun de nous il a une place spécifique. Sa responsabilité sur le bateau. On l’appelait « Mowgli » au début, on l’a aussi appelé « Game boy » parce qu’il arrivait avec un clavier-maître en plastique bleu et aux formes rondes qui ressemblait à un jouet. Nash porte bien les surnoms. Il s’en amuse, comme le kitch des Mangas qui le fascinent.

Samples, boucles et climats qui font la jonction avec les images défilant derrière lui sur les écrans installés dans le décor, Nash cherche encore. Il cherche des sons et crée une dimension supplémentaire à ma musique.

 

À l’harmonica, Vincent est instinctif comme un loup.

Vincent carbure entre ses doigts, et  il remet tout le monde en place en jouant sur l’ironie quand l’un ou l’autre d’entre nous commence à se prendre la tête.

J’aime bien parler avec lui.

Vincent lit beaucoup de bouquins qu’il emprunte à la bibliothèque.

Spécialiste du Blues, Vincent est un fin diplomate qui possède une culture assez complète.

C’est un peu le fédérateur dans l’équipe.

Il a une position axiale dans le groupe car il sait naturellement détendre les atmosphères crispées par la fatigue ou lors des attentes, il sait désamorcer les bombes armées dans le cœur de ceux que l’alcool a trop échauffé.

Quelques blagues décalées et ça se calme.

Vincent fait partie de ces musiciens du verbe qui jouent avec les mots et avec la sémantique, comme d’autres manipulaient des Rubicubes quand ce jeu existait.

Vincent a un humour à faire trembler les murs de Jéricho.

Il a en lui quelques personnages qui l’habitent. A force, on finit par les connaître. En vrai « schizo », soudain il en change sans qu’on s’en aperçoive. Tac, ça y est, il est devenu un autre. Il peut rester cet autre là pendant plusieurs heures, à nous faire plier de rire, rigoler sans discontinuer, se marrer à en avoir mal partout, se fendre la poire à se fatiguer. Il est drôle à en devenir fou, on se retrouve ailleurs, dans un autre monde de jeux de mots et de sens à l’envers, comme défoncé de rire. Bouffon, insolent, naïf, déconneur, trivial ou rusé. On sait quand ça commence mais ça peut ne pas finir. Des heures plus tard, la nuit plus loin on continue de se moudre de rire. Sans fin. Surréaliste.

Heureusement que la musique recadre tout ça.

C’est très étonnant ; qu’il n’ait dormi qu’une seule heure ou qu’il soit reposé, qu’il soit à jeun ou pas, qu’il ait avalé du jus de raisin ou du jus d’anis alcoolisé, quel que soit l’état de sa tête, en vrac ou en vrille, Vincent se remet toujours d’aplomb avec la musique. Il est extraordinaire. C’est un musicien prodigieux qui fait des grandes choses avec son petit instrument diatonique. Des choses infaisables tout simplement.

L’américain Matthew Skoller avec qui j’avais joué à Chicago m’avait donné les coordonnées de cet harmoniciste « Vincent Bucher, lui, c’est le « meilleur du monde », m’avait-il dit avec la force de persuasion dont les Américains savent faire preuve. De fait, il avait raison, Vincent est excellent peut-être même le meilleur du monde et je suis fier de jouer avec lui depuis bientôt sept ans maintenant.

Myriam Betty fait les doubles voix.

Voix grave, voix de bronze, voix de femme à Histoire.

Myriam est un peu la Mama du groupe.

Sur la scène, elle se tient droite, hiératique dans ce maquillage qu’elle se prépare comme un masque pendant près d’une heure avant le spectacle et qui est pour elle une période de concentration.

Si sur scène c’est une statue qui intervient avec précision et pudeur dans les espaces qui lui sont offerts, en dehors de la scène, Myriam a des choses à dire. Des choses à dire sur tout. Tout le temps. Elle parle, elle parle. Elle parle comme un robinet à paroles, elle parle encore dans les couloirs de l’hôtel. Elle parle aux murs qui entendent tout puisque les murs ont des oreilles. Myriam vit seule, elle a une grande famille, mais elle n’a pas d’enfant. Peut-être qu’elle se tait à l’instant où elle nous quitte, tant elle a de choses à dire quand on se retrouve.

Pourtant, point de verbiage sur scène, debout au centre de la scène, elle tient le public en entrain, avec l’autorité d’une cousine venue de loin qui vous apprend comment on fait là-bas.

Elle a réintégré le groupe pour cette tournée, mais on s’était connu en 1987/1988, puisqu’elle avait déjà fait la tournée des  » solo Boys & Girls » dont les fameux concerts des « Trois Folies Live » aux Folies Bergères.

 

À la basse solide et élégant, Serj Salibur est arrivé presque en même temps que Nash au printemps dernier.

Il nous assure et nous rassure en installant les bases solides des morceaux qui se trouvent charpentés et ossus comme des bâtiments structurés de murs en béton armé.

Serj est un homme sûr, c’est lui le responsable, le moniteur, celui en qui on peut avoir confiance, d’ailleurs levé le premier, toujours nickel dans son costard de « Men in Black », les cheveux gominés et toujours tiré à quatre épingle Serj fait le rappel des troupes quand par hasard le régisseur est absent et d’ailleurs, puisqu’il sait se retenir de boire, c’est à lui que revient de conduire le minibus quand y a besoin d’un chauffeur.

Serj lit « Libé » de la première à la dernière ligne.

Il n’en dit pas plus qu’il ne faut et force le respect.

 

 

Et puis il y a le batteur…

 

 

(à suivre)

 

 

Arnaud jouait de la batterie avec Alice chez les Jad Wio quand on s’est rencontré pour un concert en Corse dans le cadre du Festiventu, festival du vent à Calvi en 1996 depuis, Nono est resté.

Enfin, non, il n’est pas toujours resté, il est parti et puis il est revenu.

On a fait le Viet Nam, l’Afrique, l’Europe Centrale ensemble et quelques autres concerts…  Disons qu’à ces grands voyages il faut aussi ajouter certain nombre d’allers et retours ferroviaires qui compliquent ses venues. En effet Nono paie son choix d’habiter à Mulhouse. Du coup, il doit se péter des nuits, des matins, des après-midi de voyages supplémentaires pour rentrer chez lui alors que les autres sont couchés et dorment peinards.

Résultat après sept ans… faut qu’ j’appelle Alice…

 

Mais revenons en arrière.

 

Nono le ronchon, c’était connu. Il aurait fait grincheux dans les sept nain. Mais dans le fond, on s’entendait bien. Ca faisait plutôt sourire. Il râlait, bah, c’était son caractère. On disait: « le Nono a un caractère de chiottes » et ça le faisait rigoler lui aussi. Vraiment pas d’ lézard à la queue fourchue. Cela dit c’est un peu normal tu me diras, si on s’entend pas avec un batteur, c’est qu’y en a un des deux qui est sourd.

Mais là, pas de problème. La frappe précise de son jeu sans manière et son sens alsacien de la remise en ordre, nous donnaient à tous une grande confiance.

Et puis voilà, … comme ça se passe dans les unions, va-t-en savoir quelle mouche l’a piqué, comment, pourquoi, l’envie d’aller faire un tour ailleurs…

 

Je l’avais senti un peu lourd lors des dernières dates.

Un peu renfrogné, replié sur lui, tirant sur son filtre antitabac tout seul dans son coin, il ne rigolait plus pareil avec nous après les spectacles.

Ne venant à Paris que pour faire les concerts, dès que le show était fini, il se précipitait dans un taxi jusqu’à la gare de l’Est pour prendre le premier train direction back to Mulhouse où il habite.

Dans un premier temps comme on fait toujours, j’ai feint d’ignorer ces grimaces bougonnes.

Quand on ne veut pas savoir. On s’ cache la tête sous le sable.

On met ça sur le compte de l’humeur, de la météo du jour, ou un truc mal digéré, une phrase mal dite, on se dit que « c’est normal, c’est son tempérament, il a toujours été un peu casanier. »

 

Chaque musicien a un tempérament particulier, Le bassiste taciturne, le guitariste comme une guêpe, la choriste en mal d’amour, le chanteur en veudett’, le clavier prof’, etc… et aussi le batteur.

Un batteur est un personnage un peu à part dans un groupe, parce que le batteur ne joue pas avec les harmonies.

Le batteur crée le beat, le mood.

Bon tant mieux, tant pis, c’est le tempo du batteur.

Comme un prisme qui éclate la lumière, les autres musiciens ont en eux les couleurs des notes. Le batteur peigne les cheveux des résonances. Il trace les lignes invisibles sur lesquelles nous écrivons nos lettres de notes.

On se pose sur ses pages.

Nous installons nos sons, nous dansons comme des singes ou nous syncopons sur ce qu’il définit comme étant la référence du temps.

Comme son nom l’indique: un batteur se bat et se débat avec la pulsion qui donne la vie comme la grosse caisse est un cœur qui bat.

 

Donc quand à la fin du mois de novembre Arnaud m’a annoncé qu’il avait des problèmes pour les dates de Février, je n’ai pas été surpris.

Je lui ai dit :

– Je me doutais qu’il y avait quelque chose qui t’embarrassait, alors c’était donc ça, bon et bien au moins ça a le mérite d’être simple. Écoute, tu as deux mois pour régler cette histoire-là.

Il s’est perdu dans des explications oiseuses du genre,

– Oui mais on nous avait dit qu’il n’y aurait pas de dates en Février, et puis en fait, vous en avez rajouté, alors moi, j’ai pris des engagements que je ne peux plus annuler…

– Ah oui, combien ?

– Ben euh quelques-uns

– Mais c’est combien quelques-uns?

– Une dizaine, peut-être un peu moins,… ou plus…

-Écoute, je lui ai dit, tu fais comme tu veux, c’est ta vie, mais moi j’estime que tu devrais trouver une solution pour te faire remplacer sur ces dates. Combien y en a qui se chevauchent ?

-Je sais pas deux ou trois, facile…

-Et pour deux ou trois « facile », tu me fais une affaire ? Allez Nono, tu vas pas risquer de mettre en balance ce qu’on vit tous ensemble pour trois ou quatre dates à la con. D’ailleurs c’est pour jouer avec qui ?

– Un bluesman américain…

– Oui mais c’est qui…

– Je ne sais pas si tu le connais

(Il me donne son nom, et en effet je ne le connais pas)

– C’est ça, avec ton bluesman américain dont je ne connais pas le nom et qui t’apporte même pas dix dates, alors que nous en avons joué plus d’une cinquantaine ensemble cette année, pour ça tu voudrais compromettre la trentaine de concerts à venir ? Non, Nono, sois raisonnable, tu ne peux pas faire ça …

Il y a eu un petit silence et il a dit :

– Je sais, je sais, mais c’est difficile, c’est dur…

Quand il eut fini, cette phrase j’avais compris.

J’ai déjà vécu cela.

Je me suis dit : ça sent le fromage râpé.

 

Fatigue, lassitude et usure. Rupture?

Sur le coup, on ne comprend pas, c’est assez vexant. Pourquoi ?

 

Pas de signe avant-coureur. Tout allait bien, gros succès, le public debout et nous heureux dans les loges.

Et tout d’un coup, il veut partir, faire un tour ailleurs, pour se changer les idées.

Ça s’appelle juste l’infidélité, c’est tout.

 

Il a même eu l’ironie de me demander si je ne pourrais pas changer les dates.

Alors là, trop fort ! Super coup de bluff.

Lui, il est UN et indivisible, mais sait-il comment c’est aujourd’hui difficile de monter des concerts ? d’autant plus que nous sommes ce qu’on appelle une infrastructure lourde, soit environ seize personnes sur la route, sans compter ceux qui travaillent en amont dans les bureaux. Alors quoi déplacer tout ça parce que le batteur a un planning discordant ?

 

J’ai changé.

Il y a quelques années, j’aurais fait le forcing.

J’aurais insisté.

Je me serais dressé sur le promontoire de ma position de leader et tel Bonaparte s’adressant à sa garde, je lui aurais dit :

-Tu m’as déjà fait le coup, il y a sept ans. Tu m’as annoncé un beau jour que tu voulais faire d’autres expériences. Tu m’as laissé sur place et j’ai pris Salvador, un percu plutôt qu’un batteur qui t’a remplacé mais qui n’était pas vraiment à sa place dans ce rôle de rigueur.

Au bout de trois mois tu as voulu revenir, je t’ai repris sans discuter et avec le sourire.

En septembre dernier, on avait une seule grosse date devant dix milles personnes à Chamarande, mais toi t’étais en vacances. Ça te faisait suer de revenir alors je t’ai remplacé par Abram, (qui, cela dit fut ravi d’être là pour un bœuf impromptu), mais cette fois c’est différent, il s’agit d’un mois de shows et il est indisponible pour une longue période, donc soit tu te démerdes, soit tu vires de bord. »

Oui, avant j’aurais certainement dit cela.

Et il serait resté, contraint et forcé, avec le sentiment castré de celui qui n’est pas libre.

Oui, il serait resté, mais risquant de semer entre nous ce qu’on appelle « le mauvais esprit », qui est une sorte de virus assez contagieux au sein d’un groupe.

Oui, j’aurais eu ce que je voulais en jouant sur mon pouvoir d’Instigateur. Mais quoi ? On se serait regardé en chien de défiance. Lui, faisant semblant de sourire et moi de même ?

Non, j’ai dit avec douceur :

– Ce serait quand même bien que tu trouves une solution. Je ne t’en veux pas, et même, je te comprends, la vie de musicien est difficile en ce moment plus que jamais, il faut sans cesse trouver d’autres contrats pour survivre. Je comprends qu’il te soit difficile de choisir, mais essaie quand même de trouver le moyen de te caler…

 

On a ainsi fini les dates jusqu’au 20 décembre, dernier concert à Marseille, sans que rien ne fût altéré dans nos relations, toujours une bonne ambiance entre nous autant que sur scène qu’en dehors. Moi je savais juste que le problème était un peu retardé.

 

Quand Arnaud m’a appelé en Janvier, je n’étais pas là. Il a rappelé, et re-rappelé, il disait qu’il voulait me parler, me présenter ses vœux.

Moi j’ai tout de suite su qu’il n’avait pas trouvé de solution.

En fait je le soupçonne de ne pas avoir vraiment cherché.

C’est toujours délicat de se faire remplacer.

 

Henner était un super bassiste, avec qui nous avons commencé la tournée (dont l’Olympia 2001).

Là aussi, tout se passait bien. Mais en Avril 2002, ayant signé une tournée en Allemagne avec une chanteuse qu’il accompagnait depuis des années, (ce qui par ailleurs lui permettait d’aller visiter un dentiste Berlinois pour une histoire d’implants foireux dont on avait entendu parler vu que le pauvre Henner avait toujours mal aux dents et gobait des cachets comme des boîtes de Smarties), Henner donc m’a annoncé qu’il ne pourrait pas partir avec nous ce mois-là. Mais « zétait ungâ dré Korrect », il m’a présenté un pote à lui, pour le remplacer sur ces quelques dates.

Serj Salibur dit « Bubur » acceptait l’idée de ne faire que quelques semaines, et ainsi nous avons pu partir sur la route ensemble, avec juste une après-midi de répétition tant il avait été bien briffé par Henner.

Seul problème pour ce dernier, c’est que ça s’est mis à tourner du feu de D. avec le nouveau qui apportait quelque chose en plus. Tout le groupe se sentait si à l’aise que lorsque celui-ci est revenu j’ai dû l’informer que de l’avis général on préférait continuer avec son remplaçant.

 

Bien enseigné de cela, Arnaud ne me proposa personne pour le remplacer.

Alors j’ai dit :

– Donc j’dois m’débrouiller tout seul, c’est ça ? T’abandonnes le poste ? Écoute pas de problème. C’est Ton Choix. Au fond, je ne t’en veux pas. Je comprends les comment et les pourquoi, mais ça ne change rien. Tu me fous dans la mouise et faut que j’en trouve un autre, que je le forme à nos codes, sans parler des morceaux à réapprendre…

La tournée t’a permis d’avoir un nombre d’heures suffisant pour bénéficier des Assedic, maintenant tu peux aller jouer avec qui tu veux.

– Non, c’est pas ça, mais tu vois, il fallait nous prévenir avant,…

– Je vois surtout que tu es le seul à ne pas avoir trouvé de solution, les autres ont choisi de se débrouiller, pas toi.

Bon écoute, on va pas reconstruire la baraque, tu veux partir un mois, profites en bien. Et t’inquiète pas pour nous, on a un certain nombre de solutions, de rechange…

 

J’vais pas me retrouver ad lib, en panne de batterie.

Une semaine plus tard, le plein d’énergie. En studio à l’Auditorium j’ai rejoint Paco le régisseur, Christian Martin le backliner, ainsi que Serj bassiste, pour taper quelques mesures avec trois pointures de qui s’étaient rendues disponibles pour ce faire.

 

J’ai discuté avec les deux premiers mecs qui m’attendaient dans l’entrée en sirotant une bière et un thé. Le troisième s’échauffait déjà dans la pièce.

Je n’avais pas demandé le détail de leurs C.V.s.

Je savais juste que l’un d’eux venait spécialement de Londres.

De fait, je remarque un petit chapeau en tweed à côté de l’un d’ eux. Je me dis:  » ça doit être lui, l’anglais ». Mais motus, pas envie de me faire influencer. Juste la musique.

 

J’entre dans la pièce, je salue le premier.

« Salut »

Une pointe d’accent du Sud.

Un gars costaud, jovial. Un peu tendu.  Normal.

On commence à jouer.

D’office, il met une pulsion solide mais assez différente des grooves auxquels nous sommes habitués. C’est franc, stable, compact. Par contre, il ne module pas, comme si ce que je disais n’avait pas d’importance, il est sûr comme un câble à vélo. Je ne sais pas même s’il m’écoute. Je pense qu’il n’ose pas se lâcher. Si ça se trouve, il n’a simplement pas assez écouté le squeuds du concert qu’on lui a fait parvenir.

Il fait confiance à son talent et à sa technique. Et ça tourne bien en effet, mais quand je joue moins fort, il reste sur son son, un bon gros son mat, un son de mercenaire, presque trop professionnel.

Quand on essaie quelques reggaes, je trouve qu’il reste très rock dans ses appuis temps forts, il ne jongle pas. Il fait toujours ce qu’il faut.

Je commence avec lui six morceaux et au bout d’un quart d’heure– vingt minutes, je conclus sans conclure et sans commentaire. Disons que j’aurais inscrit « cinquante » sur ma fiche d’intention.

Je fais entrer le second, par ordre d’arrivée au rendez-vous.

Il a des lunettes, une bonne tronche « d’Inrockultible ».

Il n’a pas son pied et met un peu de temps à se préparer.

Serj et moi nous commençons à jouer. On attend qu’il se jette dans le bain, mais il traîne, en revissant un écrou par ci, et réglant un autre truc par là. Dans la famille « je cherche », je voudrais « le batteur ». Et puis il se met à taper.

À l’évidence, lui, il a écouté les bandes qu’on lui a données. Il connaît les formules.

Le seul truc, c’est qu’il laisse traîner volontairement des pêches de cymbales alors que le fill est fini. Un peu comme l’aquarelle, ou dessin avec des traits qui dépassent. C’est-à-dire que son jeu bave un peu.

Un peu incertain, mais cette fragilité rythmique a un certain charme, c’est un jeu fin inventif. Il impose un style, une humeur assez jeune et en concordance avec ce que l’on entend dans les radios FM. On sent surtout qu’il fait exprès de ne pas taper droit. C’est son style. Je me dis qu’à trois c’est cool mais qu’en sera-t il quand on mettra en place toute la mécanique.

Je trouve le mec sympathique, un peu réservé. Je mets une croix dans la case : peut-être ?

 

La porte s’ouvre à peine, que se met en place le grand gars au petit chapeau de Sherlock Holmes.

Il poireautait depuis une heure dans la pièce à côté, et on sent qu’il a faim.

Cherchant un peu de complicité l’Inrock à lunettes lui propose sa caisse claire, mais il n’en veut pas, il a apporté la sienne.

Il va vite, fait le changement, enlève ses chaussures et fait tourner ses baguettes. J’hésite un peu, je ne sais plus quel morceau attaquer. Je propose « UndergroundPM ». Le gars dit :

– Ah, ouais, j’adore celle -là, c’est une de mes préférées… »

Serj sourit.

Je commence. Il n’hésite pas. Trois quatre, il est parti. Tout de suite c’est net. Pas d’hésitation, le son est là, clair, fringant, la frappe est droite.

Je commence à chanter, et en jetant un regard vers lui je peux lire sur ses lèvres qu’il chante en même temps que moi. Je trouve ça charmant. Mais surtout nous avons la banane Serj et moi.

Au bout de seize mesures, ça sonne comme depuis toujours.

 

J’attaque « le menteur de métier ».

Trou de mémoire, je me goure. Qu’à cela ne tienne, c’est un bon test, il continue comme si de rien n’était.

Ouh lala, je me dis, ça commence à sentir bon.

Je vais au piano.

Je propose « Média panic », un morceau difficile pour la batterie, très peu de soutien, et pourtant il s’en sort très bien, puis « la violence » et enfin nous finissons sur « l’avion sans aile ».

Mon avis est déjà fait.

Depuis déjà un quart d’heure, j’ai envie de jouer avec ce mec.

Il est précis et joyeux. À peine levé, du tabouret de piano, je lui dis :

– Bon ben, je ne vais pas faire traîner le suspens inutilement. C’est d’accord, t’as le job!

Il fait un large sourire en disant comme s’il avait gagné au loto :

– Ouais, génial. Ah ben, ça me fait bien plaisir. Suuper.

Sa réaction d’enthousiasme me surprend un peu. Les Anglais ou ceux qui ont travaillé là-bas apprennent le self control.

Je lui dis :

-Tu viens de Londres ? C’est toi qui viens de là-bas ?

– Comment ça me dit-il soudain embêté comme si ça allait tout remettre en cause, euh, non, moi je viens de la région parisienne.

– Ah bon je croyais, en ayant vu ce p’tit chapeau…

Il est un peu surpris et renfile ses chaussures pendant que je vais dans la pièce à côté.

Le régisseur me dit alors que le second venait de Londres, tandis que le premier arrivait de Toulon avec un gros background professionnel puisqu’il avait joué à Los Angeles sur la scène californienne pendant trois ans.

Je discute un peu avec eux et leur explique mon embarras à devoir choisir.

Mais le fait est que je me suis senti plus à l’aise avec ce qu’a joué le dernier d’entre eux.

Beaux joueurs les deux autres écrasent leur cigarette sans balancer de crasse. Ils connaissaient le deal.

L’Inrock me donne un vinyle qu’il vient d’enregistrer à Londres avec son groupe et le toulonnais reprend son sac en me disant qu’il regrettait juste de ne pas avoir eu la chance de jouer les titres sur lesquels il se serait peut-être mieux exprimé.

 

Le troisième entre dans la pièce, on fait un peu plus connaissance :

-Et tu viens d’où ?

Elvis a vingt-sept ans. Il me dit qu’il joue de la batterie depuis l’âge de treize ans, qu’il a participé à un certain nombre d’expériences trash rock et hard core en passant par les courants en cascade, du jazz manouche et des groupes d’aujourd’hui,

Mais surtout que ça le branche vraiment de jouer avec nous.

On se quitte.

– Salut, CharlElie

– Salut, Elvis on se retrouve avec tout le monde à la répet’ la s’maine prochaine, d’ici là, bonne écoute…

Paco me glisse :

-Je m’en doutais que ce serait lui, patron, vu les têtes que vous faisiez Serj et toi, je me suis dit, j’ crois qu’on est bon…

 

Sur le périph’ entre les poids lourds, je smiley sous mon casque.

Il fait nuit.

Il pleut, mais je suis content.

De ces moments qui vous rendent libre.

J’ai le sentiment que la gêne n’aura été que de courte durée.

 

J’ai hâte d’arriver à la maison pour appeler Alice, lui dire un truc du genre :

 

– Je crois qu’on va se régaler. Serj était d’accord avec moi. On a trouvé une perle dans l’ gravier. Tu vas voir, bon look et la frappe bien taillée, j’crois qu’y en a un qui a du souci à se faire parce que c’est pas dit que ça ne durera qu’un mois. Qui, va à la chasse, …

 

 

28/01/2003