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2002 - 2006

Day by day

12 – Merci, Pardon, S’il te plait

Tant de choses seraient plus simples, tant de conflits, tant de querelles, tant de procès évités, tant de guerres même, si les gens savaient dire : Merci, Pardon, S’il te plaît. « Sésame ouvre toi, », il suffit de connaître les mots, des mots usuels et pourtant si difficiles à lâcher. Merci Pardon S’il te plaît. Trois mots magiques  qui ouvrent des portes fermées; trois mots qui effacent les rancœurs, les rancunes, les hontes, les gênes ou les embarras de se recroiser, quand chacun s’enferme à double tour plein de froideur et de dédain dans la cellule de ses certitudes.

– J’ peux plus voir cette tête d’enculé qui m’en a mis une,

– Un connard, j’ te dis pas.

– Ce fumier a pris ma place.

– Cette ordure m’a balancé.

– On peut pas discuter avec lui, ce mec veut s’imposer, il est cassant et sans merci etc.…

On en remet une couche, on se monte le chou, ça enfle comme le soufflé, et ça cristallise comme un sel de haine, une jalousie nécrosée, un nœud de tension.

Parfois ledit « enculé » ne s’est même pas rendu compte de l’importance ou des conséquences de ce qu’il a fait. On n’est pas toujours conscient de l’impact de ce qu’on fait. Psychanalystes, psychiatres ou psychologues, tout le monde sait qu’il suffit parfois de faire parler un être triste, pour crever l’abcès d’une obsession ou vider le pus d’une colère. Merci Pardon S’il te plaît. Ça peut remettre les pendules à l’heure (avec parfois un sourire en prime).

Mon père avait des principes. Il était à la fois, père, dieu, mâle adulte et juge. Quelques fois, j’ai eu le sentiment qu’il en abusait. Il était ferme et intransigeant. Je l’admirais profondément, cependant l’amour que je lui portais ne faisait pas de moi un aveugle. J’aurais aimé qu’il revienne en arrière quand il s’était trompé. Mais non, il s’entêtait jusqu’à l’absurdité de la mauvaise foi. Enfermé dans sa logique comme dans un carcan, il considérait que c’était de la faiblesse de reconnaître ses failles. S’il avait mis de l’eau dans son vin, ça n’aurait pourtant pas rendu la boisson indigeste. J’ai toujours regretté que mon père, que j’ai aimé jusqu’à la dernière minute, refuse de reconnaître ses erreurs.

La raideur est une attitude autoritaire qui n’a rien à voir avec la fermeté.  On peut admettre qu’un entraîneur sportif s’enfonce dans le sol de ces encouragements comme un poteau vibrant tel un « motivator », on peut avoir vu des jockeys fouetter leur cheval dans la dernière ligne droite, on peut comprendre la logique du parachutiste qui ne peut techniquement pas revenir en arrière une fois qu’il a sauté, « alea jacta est », ou celle d’un chef de guerre qui doit effacer le doute dans le cœur de ses hommes. Que se passerait-il si avant d’entrer en lice, ledit commandeur demandait leur avis aux soldats qu’il doit mener au combat: – Euh, s’il vous plaît les gars, pardon de vous interrompre dans votre partie de cartes, qu’est-ce que vous penseriez de mourir pour la bonne cause, c’est-à-dire la mienne ?

Pas besoin d’être un devin pour imaginer que les troufions en symposium discuteraient les ordres, faisant voter leur décision à main levée. S’il y a urgence à prendre la décision, y a de grande chance que la bataille se solde par une défaite, consécutive à un évident manque d’engagement. La notion « d’ordre » est juste un gain de temps…

Mais tout ce que l’on entame au quotidien ne doit pas être forcément traduit en termes militaires. Il faut savoir gérer la Paix autant que gérer la guerre.

Les films d’action attirent un plus grand nombre de spectateurs que les films de dialogue. A grands renforts d’effets spéciaux, ils créent le mouvement qui fait bouger les gens. On s’est habitué à ces films d’action (américains) dans lesquels on ne s’ emmerde pas avec la diplomatie autour d’une table ou les mots sophistiqués du théâtre; là, les discussions se soldent plutôt par des coups de feu ou des coups de poings dans la gueule. Pif Paf, Pan pan. Plus d’ellipse, plus d’allusion, inutile d’éluder pour contourner la question, on détaille.

Le Cinéma montre tout en gros plan et même il en rajoute. C’est là que le réel devient irréel et que l’irréel devient réel. Mais les mouvements de l’âme sont assez difficiles à filmer, et le cinéma préfère accumuler les faits et gestes. Les producteurs choisissent plutôt les scénarios basiques pif paf pan pan construits sur le principe « Si-t’es-pas-d’accord-avec-moi-tu-m’ fais-chier, donc-j’te-tue,-connard: Pan ». C’est distrayant, on s’ casse pas l’ pompon, mais c’est aussi peu surprenant qu’un tour de manège.

Je suis allé voir, « Minority report » de Spielberg. Assis à côté de la froide Charlotte Rampling et de l’immense acteur, dans tous les sens du terme, Max Von Siddow, j’ai entendu Steven Spielberg et Tom Cruise, venus pour la présentation du film, se flagorner mutuellement sans complexe devant tout le monde. Au-delà des compliments galvaudés, Steven et Tom, étoiles allumées au firmament des people magazines, se congratulaient en chair et en os comme deux copains. Ça semblait sincère et spontané, comme s’ils se retrouvaient là par hasard devant un parterre d’invités – témoins. Vedettes confirmées et starlettes naissantes, acteurs de passage et producteurs aguerris, personnalités connues ou banquiers inconnus, critiques et journalistes habituées au soir de premières, costards et robes élégantes, assistaient aux mondanités parisiennes de ces vénérables notoriétés venues de l’outre monde transatlantique. Ça n’est pas une habitude très française, qui veut plutôt que l’on se bâche avec ironie, eux, ils n’hésitaient pas et se disaient des « Merci Pardon S’il te plaît » à tire-larigot. Pourtant, même si ces flatteries ressemblaient à un collier de fleurs hawaïennes, la scène était néanmoins touchante, humaine et généreuse. C’était sympa de les entendre se dire:

– J’ai dû attendre tout ce temps pour travailler avec toi, et maintenant que c’est fait, je peux te dire que ce fut non seulement un honneur, mais aussi un plaisir.

– Ecoute, toi tu es un Grand, un Géant du 7ème Art, et le professionnalisme qui est le tien nous a donné à tous la possibilité d’aller chercher au fond de nous des choses qu’on ne soupçonnait pas. Etc.… »

On n’est peu habitué en France à ce genre de civilités impudiques. Lorsque des inconnus m’abordent dans la rue et lorsqu’ils me disent « merci » pour quelque chose que j’ai fait qu’ils ont aimée, souvent ils s’excusent en même temps. Mais, autant je comprends qu’ils soient embarrassés de la banalité du mot, autant je vois le stress qui les tétanise et les empêche de développer une pensée un peu confuse à cet instant précis, autant je ne pige pas pourquoi ils s’excusent de me remercier.

Chercher un job. Discuter les conditions à coups de téléphone et lettres d’avocats, finalement on signe des contrats. Se présenter à l’embauche. Travailler ensemble. Chacun fait son boulot (à priori du mieux qu’il peut), et puis se séparer. Fin! D’habitude y a pas de « Merci Pardon S’il te plaît » , pas le temps de dire ça. Quand le dire? A qui? Alors on ne le dit pas. Non, tu bosses, t’es payé, tu t’ casses. Et pourtant, c’est agréable aussi de dire du bien, quand ça se passe au poil.

Rempli d’intentions qui dépassent le banal pif paf bang bang, le film  « Minority report » laisse une trace dans la mémoire. Une fois sorti de la salle, il reste en mémoire des histoires de prémonitions, qui créent un frottement entre le présent et le futur. C’est un polar virtuel dont on ne sait pas s’il a été bricolé par un studio indépendant ou financé par les millions de dollars d’une Major compagnie. La réalisation alterne les scènes à gros budget et les gros plans intimes, et ce mélange donne au film une couleur bleu-vert. On ne se sent pas écrasé par le blé, ni écœuré par une accumulation de plans inutiles ou une débauche d’effets spéciaux gratuits.

Dans un autre genre, je suis tombé l’autre nuit sur un reportage tourné dans une prison américaine. On y racontait l’histoire d’un mec mis en prison pour avoir tué à 18 ans un autre mec qui draguait la petite voisine qu’il convoitait. Au procès, on apprend qu’à 15 ans, la fille avait déjà assisté à trois meurtres en direct: son beau-père jaloux qui tue sa mère et un ami, puis quelques temps plus tard dans la rue sa copine se prend une balle dans la tête à la sortie de l’école, juste devant elle. On comprend que ça marque autant qu’un acide rongeant sa psychologie adolescente. Pas de « Merci Pardon S’il te plaît ». Pan dans l’ buffet et la Mort au bout. Alors, puisqu’elle ne connaît pas le « Merci Pardon S’il te plaît », elle demande à l’autre beigne de régler son compte au dragueur.

– Il te fait chier?

– Il faut le tuer.

Son copain c’est le genre tête de nœud, qui a cessé ses études de bonne heure, sans avoir pour autant trouvé le bonheur à l’extérieur du bahut. Un peu taiseux, il ne discute pas. Élevé à la dure, avec des règles strictes, pas de « Merci Pardon S’il te plaît », dans son système. Il y a juste : il fait chier, t’inquiète pas, je vais le tuer.

Alors une nuit, sous un prétexte quelconque, ils embarquent le dragueur dans le désert. Pan, il en tire une en pleine face, puis il devient fou, (ça, on peut le comprendre) et, tant qu’à faire, il en tire quatre autres. Cinq balles dans la gueule. Aïe.

Là encore y a pas de « Merci Pardon S’il te plaît » et il se retrouve en zonzon pour le restant de ses jours. Perpète incompressible. Là, c’est chacun pour soi. En tôle, il a dû lutter pour sauver sa peau, et il a même tué un autre détenu qui l’avait insulté. Y a pas de « Merci Pardon S’il te plaît » sous les douches d’un pénitencier. Coups de couteau, sous les caméras de surveillance. On voit ça comme si on y était. Le mec pique et repique la chair inerte de son rival au sol, qu’il saigne comme un porc. Mais l’autre bouge encore, pas de problème, il y retourne. Il l’enfourche à nouveau, et plante à nouveau sa lame, son tournevis ou je ne sais quel objet acéré partout où celui-ci peut rentrer: dans le cou, dans le front, dans le dos. Il se relève enfin, il a la main peine du sang de l’autre mec qui gît maintenant sur le carrelage. Whaa, c’est quand même hard. Pas de trucage. Un vrai crime en direct. Je ne suis pas une mauviette des yeux, j’ai le cœur accroché, mais j’avoue que ces images réalistes me mettent très mal à l’aise devant ma télé. (Là, nouvelle parenthèse, on reconnaît le style de la nouvelle direction de Canal Plus (ou moins) et on se dit que le directeur des programmes n’hésitera pas à utiliser toutes les astuces du voyeurisme pour récupérer de l’Audimat. Mais bon, c’est pas ça le sujet.) Du coup mieux que perpète’ le gamin, qui n’est plus vraiment un môme,  est condamné à mort, et quand le reportage se tourne, le mec attend qu’on le seringue dans le couloir des condamnés à mort. Pourtant à l’entendre parler dans le reportage, il y a une certaine droiture dans ce crétin d’assassin. Il n’est pas cynique, non. Il est juste mû par une incroyable rigueur. Il ne se plaint pas, il assume ses crimes idiots, tout en analysant froidement sa condition.

Franchement, à le regarder comme ça, on aurait pu l’imaginer dans un autre rôle, un rôle normal, genre tôlier zingueur au lieu de tôlard dézingueur, chef de chantier ou carrossier, épicier ou militaire, vendeur de bagnole ou même geôlier. Un gars normal quoi. Là ce mec qui nous parlait derrière les barreaux était un meurtrier, un meurtrier normal. Pour qu’il vive une vie de père de famille heureux, au lieu d’attendre la seringue assassine dans le couloir des condamnés à mort, il aurait fallu en amont un peu de souplesse, et quelques « Merci, Pardon, S’il te plaît. »

Pourquoi ne dit-on plus « Merci, Pardon, S’il te plaît. » ? Pourquoi s’enfermer dans un mutisme idiot ? Pourquoi se taire ou rompre le contact ?

Esprit de corps. Terrible esprit hard core. Quand un médecin, un anesthésiste ou un chirurgien a commis une erreur professionnelle, il s’enferre dans son refus d’admettre. Le patient infirme souffrant désormais le martyre doit partir dans les délires des procédures et suivre un parcours du combattant, serrant les dents pour affronter dignement l’arrogance d’un toubib oiseux, un chef de boucherie, un doc embaumeur, un patron charlatan qui nie l’évidence de l’œuvre de douleur dont il est la cause. « Merci, Pardon, S’il te plaît », pas question ! Comme un snipper terroriste dans les ruines de la morale, ou comme un méchant général dans un bastion de principes, il se replie sur lui-même, protégé par sa caste. Et ses semblable font la tortue, relevant leurs boucliers. Ils craignent trop que l’affaire faisant jurisprudence, les avocats de la partie adverse ne réclament des dommages et intérêts pour un oui pour un non.

Même chose dans le corps enseignant. Quand un mauvais prof est dénoncé par des parents d’élèves, les autres serrent les rangs. Les profs sont ce qu’ils sont : des gens bien intentionnés, qui essayent de transmettre ce qu’ils ont appris eux-mêmes. Mais quand un mauvais agit de travers, on ferme les yeux,  » Oh, non, pas lui, c’est impossible ! ». Eventuellement le mec est muté ailleurs discrètement, et le rectorat lui trouve des excuses. Surtout étouffer l’affaire. « Merci, Pardon, S’il te plaît. » Pas question. C’est injuste.

Comme dans le clergé, quand un curé est soupçonné de pédophilie, l’évêché fait la sourde oreille. Au lieu de lui jeter la pierre, on veut surtout reculer l’échéance de punir le coupable. Quel coupable. Qui a dit qu’il était coupable ? Coupable de quoi ? Si coupable il y a ? Dans ces cas là, elle a bon dos la présomption d’innocence. D’abord, on nie les faits et l’on fait croire à l’opinion que les victimes sont responsables de ce qui leur arrive.

Et que penser de la Justice ? Il n’y a pas plus imperméable à la justice, que la Justice elle-même. Il faut être vraiment fort pour s’attaquer à un juge pourri. Et pareil pour la police ? Y a des bons mecs dans la police, des hommes atteints par l’abjection d’un fait-divers quand ils étaient gosses, ou des chiens de bergers qui veulent rendre service à la société, des types qui veulent aider leurs concitoyens en faisant respecter la Loi. Mais, comme partout, y a aussi des gros cons et des p’tits crétins, des alcoolos, des racistes et des pervers. Mais si l’un d’entre eux déjante, les autres se serrent les coudes de crainte qu’on ne les assimile, et deviennent complices d’un enfoiré. « Merci, Pardon, S’il te plaît. » Pas question, on aurait l’air de quoi ?

Pourtant être fort, c’est aussi reconnaître ses torts.

Même chose dans les musées, à la Poste ou dans la distribution. Les employés sont pour la grande majorité des gens honnêtes, ils font leur job comme tous les employés qui font leur boulot. Mais quand parmi eux se glisse un voleur, un vinaigre qui fait cailler le lait, les mecs le couvrent de crainte d’être assimilés. Du coup l’autre continue son trafic en toute impunité

Même chose dans la presse, quand certains journalistes vénaux ou photographes foireux souillent l’image des journalistes intègres. Honnis soient ceux sans scrupules qui considèrent l’information comme une matière première à vendre au plus offrant, prêts à truquer l’Histoire s’il le faut, ou détruisant des vies par cupidité.  Honte à ces mêmes qui crient au scandale ou se réfugient derrière la fameuse mère protectrice dite « liberté de la presse », quand on leur demande leurs sources ou qu’on leur reproche les vilénies qu’ils ont écrites. « Merci, Pardon, S’il te plaît. » Pas question.

Même chose dans les banlieues où les gens savent aussi être heureux, eux qui s’efforcent de vivre honnêtement, traversant les obstacles et les pièges qui jalonnent nos vies comme les haies d’un concours équestre, mais quand une meute de chiens violents en compagnie, pètent des boutiques ou crament des bagnoles et que l’un des ces malfrats se fait prendre les autres se solidarisent pour défendre cet enfoiré comme s’ils étaient tous attaqués. « Merci, Pardon, S’il te plaît. » Pas question.

La solidarité est noble, quand il s’agit d’une cause généreuse, mais là ? On vit sous l’influence du « Moi d’abord ».

Souvent au départ il ne s’agit que d’un rien qui aurait pu se régler par un « Merci, Pardon, S’il te plaît », un rien qui n’a pas été dit.

Mais comme un virus qui devient une maladie, l’embrouille se transforme en guerre civile, le détail devient une généralité, et le coupable camouflé dans le treillis de son honneur bafoué se retranche dans le donjon d’un château de mépris entouré par des douves remplies de lieux communs. Drapé dans sa dignité, adoptant des poses d’acteur dramatique, lui qui était l’agresseur se met à jouer l’agressé, déguisé(e) en vierge éplorée, attendant que ça se passe.

Pourtant avant que les troubles ne dégénèrent pour devenir affaire d’état, une affaire de quartier, une affaire de famille ou de corpos, il n’y a souvent qu’UN SEUL et unique responsable, UNE SEULE garce, UN seul individu, un petit grain de sable qui enraille la mécanique fragile des rapports sociaux. Une seule goutte d’eau qui faut sauter le délicat circuit imprimé des relations humaines. Toute l’astuce des avocats est d’apporter à ce niveau de généralités un problème qui jusque-là  était une responsabilité individuelle, car une fois arrivé là, personne n’y peut plus grand-chose. Comme lorsque le meurtre de Patrick Henry est devenu un débat sur la peine de mort, comme l’assassin de Jaurès qui fut amnistié, son crime étant traité comme un crime passionnel. Ah bravo, trop forts les avocats.

Quand la question devient la problématique d’un jeu de rôles, quand ça devient politique, comme une lutte de pouvoir à coup de mensonges et de trafics d’influences, alors ça se règle par des transactions souvent lourdes de conséquences, ou des tractations posées sur ou sous la table. Tout ça parce que quelques « Merci, Pardon, S’il te plaît. » n’ont pas été dits.

Alors ?

Merci, c’est quand même pas sorcier. Quand on vous rend un service, on vous offre du temps, de la sueur, un effort. Ok, c’est parfois c’est presque rien, mais ce qui est facile pour les uns ne l’est pas pour tout le monde, alors souvent le seul espoir de l’altruiste et d’ entendre un simple « merci ». ( à titre d’info, le mot « merci » vient du latin « merces » qui veut dire « salaire ») Et ce salaire de merci suffit à justifier l’effort qu’on a fait pour quelqu’un, (Eh attention, mon pote, j’ai pas dit qu’il suffit de payer en « merci » ! Jusqu’à preuve du contraire le « merci » n’est pas une monnaie cotée en bourse, et y a aussi des p’tits malins qui abusent de la gentillesse en les payant d’un « mille mercis », genre j’ t’ai niqué), mais il n’empêche que beaucoup d’ingrats ne disent même pas le « merci »,

T’attends le « merci », mais le « merci » ne vient pas, à croire que ça leur arracherait la gueule de dire « Merci Pardon S’il te plaît »

Pardon,

Le pardon est nécessaire, comme une soupape qui fait circuler l’air dans la tête; la buée de la haine ou de la vengeance collée sur la glace du cerveau éventuellement disparaît.

Reconnaître ses erreurs, ça ne vous rabaisse pas. Au contraire. Ça vous renforce et vous libère du poids du remords.

C’est toujours le plus fort, le plus intelligent qui reconnaît ses fautes en premier. Se scléroser dans un entêtement absurde dessèche l’âme et qui durcit comme du ciment. Les refus de l’évidence pèsent lourd.

Avec l’âge, au fur et à mesure que le sexe ramollit, on se raidit. Comme des vieilles peaux, les carapace de cuir durcissent, et on se retrouve isolé, enfonce dans le terrier de sa logique, refusant d’admettre l’Autre.

S’il te plaît  ? mes couilles ! S’il te plaît, ça fait cheap.

Tels des pachas, des reines d’un jour, tels des nababs, des duchesses, tels des dominants toisant les dominés, les gens ordonnent :

– Fais ci !  Fais ça !

Habitué à se faire servir.

– Même si ça te plaît pas c’est l’ mêm’ prix.

À force de balancer des:

– Il faut gagner, sinon tu crèves, man.

– Tu t’ fais marcher sur les pieds, t’es mooort, man.

S’imposer. Montrer qu’on est fort et solide. On dit : « Je veux » et non plus « je voudrais ». Impératif, pas conditionnel, sinon les libertés conditionnelles. Les veaux se prennent pour des taureaux, les faons friment comme des cerfs, les poussins jouent aux coqs.

Même dans le langage quotidien, on ne partage plus. On s’approprie les choses, les amours, les idées : «  Bientôt je vais prendre MES vacances » ; «  faire MA lessive, MON tiercé, MES courses, MON repassage.». « C’est MON weekend. » « Je vais garer MA bagnole. » « C’est MON fils, MA bataille… »

Jeune trou du c’ qui refusait l’autre fois de se lever dans le bus pour laisser s’asseoir une vieille. Bon ok c’était une vieille femme qui pouvait pas se défendre, elle était vieille et faible. L’autre c’était un merdeux. Un mec plus âgé s’est levé, il a cédé sa place. Il n’a rien dit et le jeune con s’est foutu de sa gueule. Des attitudes comme ça déchire l’humanité. Personne a bronché plus que ça. Les gens ont juste murmuré qu’il était mal élevé, mais les autres passagers avaient peur et le chiot le savait. Pourtant c’est cool, s’il te plaît.

Chris Blackwell, l’ancien boss d’Island, m’avait dit un jour, qu’un grand patron, c’est pas celui qui impose ses directives, mais c’est celui qui arrive à obtenir ce qu’il souhaite en donnant l’impression à l’autre qu’il a choisi de faire ce qui était bien. Ça m’est resté. C’est le résultat qui compte. Je ne suis pas de ces sergents chefs sadiques qui s’amusent à humilier les conscrits, de ces Pialat qui s’amusait à mettre les comédiens au plus mal, de ces Claude François giflant leurs choristes. Non quand je travaille avec des musiciens, je m’efforce de tenir compte de leurs envies, de leurs pulsions, de leur Savoir et connaissances. Je ne dis pas que je balance des « s’il te plaît » à la fin de chaque phrase, mais, je dis :

– Essaie, si ça ne va pas, on change.

Et quand ça sonne, je sais dire « merci ».

Merci, Pardon, S’il te plaît, ce qu’on apprend aux gosses et que les adultes oublient.

Merci, Pardon, S’il te plaît, c’est une vaseline, ça fait passer la peine, la douleur ou l’effort. « Merci, Pardon, S’il te plaît » c’est la base d’une politesse qui lubrifie les rapports humains. « Politesse » a la même étymologie que « politique ». C’est une question de groupe alors bien sûr ça ressemble à de la perte de temps quand chacun se croit seul au monde….

« Merci Pardon S’il te plaît ». Rien que cela.

 

® CharlElie – Septembre 2002