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2002 - 2006

Day by day

10 – Siffler

Aujourd’hui, il fait super beau. Je suis heureux. Je pète de bonheur. Je viens de terminer les maquettes d’une fresque autocollante qui sera apposée sur les vitrines de la FNAC Montparnasse : deux mètres de haut sur vingt mètres de large. Bon, j’ai fini le dessin, j’ai la patate, il fait beau.

Les Japonaises aux cheveux violets font leur jogging dans l’après-midi,

Les garagistes ont un smiley J accroché au visage,

Les femmes de mes amis ont de belles voix au téléphone,

Les réunions de professeurs sont remplies de bonnes intentions,

Les adolescents comparent leurs impressions sur le monde qui les entoure,

La Techno parade se met en marche de Denfert à Bastille.

Les motards en short,

Cool.

(Euh, à propos de motards…  Même si on est potes et si je comprends bien leurs âmes autonomes, leur aspiration au vent et ce goût pour la liberté, néanmoins je dois convenir que certains de ces cavaliers casqués ont de quoi vous effrayer comme ceux qu’on entend venir de loin comme une corne, – l’accélération des rapports, les pistons qui hurlent; ce sifflement est un des bruits qui me fait le plus peur – Sur mon gros scoot’, on trouve que je roule trop vite, mais y en a d’encore beaucoup plus marbrés… Comme celui que j’ai croisé tout à l’heure, à fond sur le périph’, fonçant droit vers l’hôpital. Ça encore, c’est son biz, mais ce malade mental slalomait hors de tout contrôle, avec un passager ou passagère assise à l’arrière. Défoncé, qu’il fonce comme un schtarbé tout seul, bon, c’est son trip, son danger, son suicide, mais que ce dingue entraîne avec lui dans son délire un/une innocente qui risque la para ou la tétraplégie, le handicap minimum ou la mort, pour rien, juste comme ça, juste pour s’amuser à lui faire serrer les fesses sur la mini selle de sa grosse 1000 ça m’en fait mal aux couilles. Autant la solidarité des motards et leur esprit d’indépendance est excitante, autant leur défi d’assassin sont d’une autre époque,  avec les Xtreme sports, y a des tas d’autres manières pour se shooter à l’adrénaline. Fin de la parenthèse raisonnable.)

Donc, aujourd’hui, il fait beau. Beau. Je me baigne dehors dans cette lumière qui m’inonde. En même temps j’ai quelques scrupules à parler de ce plaisir d’inondation de lumière, après les crues dévastatrices qui ont noyé le Sud de la France…

La glaise, la vase, les limons ou la boue des crues sèchent dans les cuisines sur les moquettes et les meubles cassés. Remplis de larmes, les yeux hagards, les sinistrés du Gard ou Camargue font le bilan. Ils ne savent plus où ils en sont. Ils savent qu’ils vont devoir maintenant se battre avec les assurances qui, dans le même temps annoncent qu’elles vont faire augmenter leurs tarifs :

– Vous aviez quel type de contrat ?

– Je ne sais pas

– Oui mais si vous ne savez pas, comment voulez-vous que votre dossier avance ?

– Tous les papiers sont partis dans l’eau…

On disait que le climat était en train de changer mais les pseudos optimistes répondaient avec dédain qu’on exagérait : « Vous dramatisez ! On verra bien après tout, une année comme ci, une année comme ça. Les ancêtres le disaient déjà : « Y a plus de saisons… » Les écolos font chier, ils voient tout en noir. » En noir, comme les ciels d’orage. Et puis, les glaciologues et les savoyards ont constaté le recul des glaciers et la baisse du niveau d’enneigement chaque année. Après l’augmentation des cancers de la peau, il a fallu admettre que l’effet de serre, allait faire fondre la calotte glaciaire. On a imaginé que les villes et maisons côtières allaient être submergées dans un avenir proche, Mais avant que cela ne se produise, on n’aurait jamais pensé que les premières victimes seraient celles qui habitaient au centre des pays, comme ce qui s’est passé cet été au centre de l’Europe, en république Tchèque ou en Allemagne, et il y a quelques jours dans le Sud du pays… Les tornades, les typhons, les ouragans se sont multipliés ces dernières années, et des trombes d’eaux se sont abattues ; en Chine, en Amérique centrale, chaque année les inondations détruisent de plus en plus de régions. Personne n’est épargné.

Et me revient cette idée de gaspillage. Jeter un truc foutu, ok bien sûr, mais j’entendais l’autre matin cette sudiste à l’accent chantant qui disait avec des sanglots dans la voix :

– Les gens qui nous aident sont très sympas, mais ils jettent tout, et même des trucs auxquels on tient. Ça n’a peut-être pas de valeur pour eux, mais ma fille, vous voyez, elle vient de perdre sa jeunesse, tous ses cahiers, toutes ses photos ont disparu. Alors je passe mon temps à faire les poubelles, j’ai honte de vous le dire, mais dans les poubelles, les gens qui nous aident, ils mettent même les choses qui ont un sens. »

Toute la journée ça m’a tourné dans la tête.

À quelques jours de cette date du 11 septembre devenu pour les uns « Jour de malheur », pour les autres « Jour de panique », l’empereur Bush 2 attise l’effroi. Est-il sincère quand il recouvre nos esprits d’une couche de stress en évoquant les démons de la bactériologie. Comme si l’année dernière le ridicule de ces informations concernant de mystérieuses lettres contenant je ne sais plus quelle poudre-poison-qui–eut-pu-détruire-la-planète, n’avait pas suffi. Ces informations furent diffusées mais non vérifiées, jamais démontrées, ni confirmées. Infos pipeau, bidonnées, infos fausses matraquage à la con pour les benêts et les gogols. Informations déformées, destinées à nous asphyxier. Ça a duré trois mois, le temps du grand bluff. Un vrai sermon bien pensé, un baratin rocambolesque inventé par les chargés de communication de la défense américaine ayant pris le contrôle de l’opinion publique, juste le temps de faire la jonction avec l’Afghanistan. Et maintenant ce fou nous entraîne dans une histoire de guerre anti-Saddam, (Sad-le-Damné). Peut-être qu’il a raison, je ne sais pas ? Ils ont tellement menti, on ne peut plus les croire.

Le ministre français des affaires étrangères mouille un peu. On sent qu’il ménage la chèvre et le chou. Un mou aux déclarations évasives et sans influence. Il fait partie du gouvernement paternaliste de Rafarin dont le nom sonne comme un second rôle de comédie de Marcel Pagnol, ou celui d’un mari trompé dans un Vaudeville, gouvernement dont le premier objectif est de sécuriser l’enclos de confort dans lequel nous vivons, pendant que Dame Bachelot ministre fantoche de l’Environnement dont le sourire mondain camoufle mal l’ignorance des dossiers, a beau se faire absente, et baratiner quelques niaiseries, il existe bien des traumatismes écologiques dont il faudra un jour ou l’autre, guérir la cause. Les conclusions neutres du congrès de Johannesburg ne viennent pas nous rassurer : les Américains principaux pollueurs, (25 % à eux seuls), n’étaient pas présents en l’endroit, comme un coupable qui refuse de se présenter à la barre. Ces dérèglements géo climatiques sont les conséquences de notre mode de vie de super consommateurs. La première chose serait de réapprendre à se réjouir de choses simples et gratuites.

Quand on parle d’Economie cela veut surtout dire ne pas faire d’économies. L’Economie, c’est l’Art de la dépense. Comment dépenser sans compter. Pourtant, être un économiste devrait savoir compter.

Un de mes copains qui n’est pas vraiment un économiste, compte ce qu’il a gagné en fonction de ce qu’il n’a pas dépensé. Il s’est ainsi construit une piscine qui ne lui a coûté qu’un tiers de ce qu’il aurait dû payer si elle avait été construite par une entreprise. Donc il dit qu’il a gagné l’équivalent des deux tiers. Je lui dis :

– Tu ne les as pas gagnés, tu ne les as pas dépensés

– Pour moi c’est pareil, me dit-il, avec ce que j’ai gagné, je pourrai m’acheter d’autres choses.

C’est un peu ascète comme point de vue, mais ça se défend.

Attention, on peut parler d’économie sans vanter les avares, les pingres, les grippe-sous qui énervent tout le monde quand il s’agit de payer sa part et refusent de faire l’aumône.

Mais on peut parler d’économie sans jeter des tonnes de fruits et légumes, au lieu de les offrir aux plus nécessiteux, ceux qui n’entretiennent plus les choses qu’ils possèdent, et ceux qui, tant dans le fond que dans la forme, ne savent plus se rendre heureux. La preuve ? On n’entend plus les gens siffler. Siffler. Plus personne ne siffle.

Siffler, comme les peintres en bâtiments sifflaient jadis, comme sifflaient les cochers, comme sifflaient les paysans, comme sifflaient les nains de Blanche Neige.

Siffler comme savait siffler la comédienne Micheline Dax, la reine des siffleurs, celle qu’on faisait siffler chaque fois qu’on l’invitait sur un plateau de télé. Elle faisait son petit turlutu, tout le monde se taisait et applaudissait cette mélodie limpide née du pincement des lèvres de ladite Micheline.

Pourtant c’est sexy une femme qui siffle, sexy comme une femme à lunettes, une femme que l’on sait être sérieuse, mais que l’on imagine capable de cacher son jeu,

sexy comme une femme à vélo. C’est sexy une fille à vélo, une fille qui fait un effort pour se mouvoir, bouger les muscles de son fessier ou laisse découvrir une impudeur de sa cuisse. Une fille qui se bouge, c’est mieux qu’une fille qu’on déplace comme on bouge un pantin. Une fille à vélo, c’est quand même plus attrayant qu’une blonde « décolor » qui se fait trimbaler dans une décapotée en mâchant un chouingom et tirant sur une clope avant de te dire une connerie genre

– Hein ? ouais eueueuh quoi, le Loft  au début c’tait géniâl mais maint’nan c’est finish… quoâ, pas d’accord, siiiish, c’est vraîiîî, moi j’ te l’diiiissh (à noter les fins de mots traînantes et le rajout d’une sorte de « sh » à la fin de mots sh)

Bref, une femme qui siffle, c’était pas mal. Mais il n’y a plus de siffleurs.

Ou peut-être qu’ils sifflent dans leur bagnole et on ne les entend plus. Ou bien ils sifflent sous leur casque intégral ? Ou bien, les gens sifflent en cachette, dans des studios capitonnés ?

Pourquoi les gens ne sifflent-ils plus ? Est-ce que les gens ne sifflent plus parce qu’il n’y a plus d’oiseaux à imiter ? Ont-ils honte des ritournelles et mélodies qui leur viennent en tête ? Ces rengaines qui tournent et retournent inlassablement

(Bon, d’accord, c’est vrai qu’un rap d’Akhenaton ou d’NTM même s’ils sont suprêmes, c’est assez difficile à siffler)

Non je pense que les gens ne sifflent plus parce qu’ils ne savent plus siffler, parce qu’ils n’ont plus ce petit bonheur qui les poussait à siffler quand ils étaient en joie.

Ils sont heureux de gagner du temps, mais gagner du temps pour en faire quoi ? Gagner du temps pour en faire moins. Et même quand on a eu une augmentation, on a toujours le sentiment qu’on aurait pu en avoir plus, ça ne fait pas siffler. Ce qui fait siffler, c’est de se satisfaire de quelque chose qu’on a réussie, comme de réparer un truc qui ne marchait plus et qu’on a su faire renaître, quand on a fabriqué quelque chose de ses mains, ou que l’on a su faire vivre une matière, ou fait réapparaître ce qui était caché, ce qui fait siffler c’est l’Espoir. Aujourd’hui il fait beau et je siffle un verre d’eau.

 

® CharlElie – Septembre 2002