Avec pudeur et autorité, sous l'apparence d'un rêveur élégant, Tom Novembre promène le
costume de son assurance fragile; avec sa voix de contrebasse et son charme statuaire, avec son
sourire tendu et l'acuité de ses gestes, il est de ces arbres aux racines infinies qui s'implantent
dans le souvenir.
Tom Novembre est un personnage énigmatique et puissant. Auteur, compositeur, dessinateur et
comédien, tantôt matamore et tantôt crooner, tantôt insecte et tantôt scorpion, Tom Novembre est
un jongleur moderne qui manipule ses talents comme des quilles de bowling.
Il est de ces images qui deviennent des décalcomanies, il est de ces défenseurs qui influencent
l'attaque,
il est de ces amis qui deviennent des frères...
CharlElie Couture.
1.1. 1.
Si j'étais une femme
Si j'étais une femme, je serais insupportable.
Je serais trop rapide et boudeuse.
Je lirais des revues tous azimuts, et
des romans pendant les vacances;
Je serais cultivée
comme un bonsaï. Une femme ne doit
pas être VULGAIRE.
Je fumerais une cigarette de temps
en temps, en faisant des caresses,
ou en m'interrogeant après un
repas chez des amis, un verre de
liqueur entre le pouce et l'index.
Cinéma? Oui j'aimerais
le cinéma. Je maquillerais mes
paupières, je dessinerais mes lèvres,
je sculpterais mes pommettes
ou mes pointes de seins, et puis...
J'effacerais tout pour me
reconnaître. Si j'étais une femme,
je serais moderne
et propre; parce qu'une femme
doit connaître ses odeurs comme
elle connaît ses parfums.
Je voudrais jouer de la musique
sur la corde raide,
la corde sensible de la séduction
et puis je ne saurais plus faire la
différence entre le jeu et la réalité.
J'aurai fini d'être une fille.
Les filles ont seize ans. Les filles
sont des petites filles. Il faut
qu'elles subissent des épreuves,
il faut qu'elles voyagent, qu'elles
se découvrent, qu'elles apprennent
leurs limites et leurs pouvoirs.
Les filles sont mal dans leur peau
quand elles n'ont pas encore mué,
qu'elles n'ont pas encore
troqué leurs espoirs naïfs contre le
réalisme, quand elles n'ont pas
encore assimilé leur adolescence
androgyne; alors elles se
comparent à leurs copains mâles,
elles croient qu'ils sont plus
heureux (et réciproquement).
Et puis les neurones meurent.
Et la femme s'épanouit. Chrysalide
et papillon.
Si j'étais une femme je ferais
l'amour avec assurance, comme
un besoin, ce besoin de plaisir.
Je me servirais. Les hommes se
lassent des femmes trop soumises,
très vite, ils ne s'amusent plus,
alors ils vont chercher ailleurs un
autre combat, une autre chasse;
parce que la femme est leur
REFERENCE.
Si j'étais une femme, je ne
pourrais pas vivre seule. La femme
est la CAUSE de l'avenir, le
VENTRE du futur, les hommes
ne sont que les instigateurs,
les femmes sont les GENERATEURS
du renouveau. Les STIMULIS.
La PROVOCATION.
Avec toujours cette force intense de
l'approche de la beauté,
cette course à la pureté. Si j'étais
une femme, je serais transpercée de
paradoxes comme dans les
spectacles de magie. "L'assistante"
(entre guillemets) du pres-
tidigitateur est enfermée dans une
boîte. L'homme manipule un
sabre, et des couteaux, et des
piques à brochettes, il les enfonce
dans la boîte (le public a peur), il
fait des sourires ambigus (le public
a très peur qu'il rate son numéro)
et pourtant la demoiselle ne
bronche pas, même si la lame
perforait ses chairs, elle ne dirait
rien. Par amour-propre, par
orgueil, elle ne dirait rien, elle
saigne mais elle fait semblant de
ne pas être atteinte. Le public
applaudit. L'homme est en sueur.
Ils saluent tous les deux. Le rideau
se referme. Dans les coulisses un
autre artiste se prépare. Elle s'est
enfuie dans sa loge, elle pleure,
elle a mal du côté de son cur,
mais personne ne le sait. The show
must go on.
Si j'étais une femme, je ne
voudrais pas être un homme.
CharlElie COUTURE
Une lettre damour
(Parue dans LUI)
Jétais là bas, de lautre côté de locéan.
Une femme est passée tout près de moi, elle ma même frôlé, je crois.
Je me suis suis retourné.
Elle regarde autour delle. Jai limpression de la connaître mais elle ne me voit pas, elle cherche
quelquun, elle se dépêche. Je griffonne quelques notes, pourtant je devine encore sa présence.
Jécris: «Elle avait laissé dans lespace lempreinte de son parfum. »
Et puis jai acheté ce flacon magique habité par le génie de votre élégance
Paloma, vous êtes passée à quelques mètres, envolée dans lair climatisé de cet aéroport
américain, et je nai pas su vous dire tout le respect que jéprouve pour vous.
Aujourdhui, le soleil se défait dune gangue de nuages, un rais de lumière traverse le ciel rempli
de centaines de cumulus imbéciles, il vient éclairer cette feuille de papier glacé et je relis
quelques unes de vos réponses mystérieuses, dans ce langage magazine.
Un carillon dans le lointain et j entends lécho de trois cloches en or soulevées par le vent, ces
cloches dessinées sur un foulard extraordinaire que vous portiez ce jour là.
Paloma, jaime votre signature.
Votre prénom est déjà une histoire.
Une vie.
Paloma, quand je croise la beauté des objets que vous dessinez, quand je regarde à travers la
matière jusquà lesprit de vos créations, alors je vous devine lumière derrière ce brouillard épais
daujourdhui.
Je vous imagine habile et capricieuse comme un comédien surpris dans la réserve des costumes,
un interprète photographié en flagrant délit de perfectionnement, un acteur saisi en train de jouer
une comédie ultime devant le miroir sans tain de ses illusions denfant, (à moins que ce ne soient
mes fantasmes confondus à ces rêves éveillés qui nous font croire aux légendes modernes).
Jécris encore sur mon carnet de route: « Je regarde lécran
et je la vois: elle se baigne dans un bassin tiède comme le sang, ou bien elle plonge dans une
rivière de montagne - les seins qui se tendent vers la perfection-, elle respire lair des jardins
édeniques, dans latmosphère parfaite des paradis nettoyés de toutes les pollutions, ou bien elle
apparaît dans cet aéroport surnaturel, comme dans un conte de fée moderne ou dans un film
immoral
Une déclaration insidieuse, une photo éloquente, jécoute les harmonies de votre vision desthète,
et je vous admire, simplement. Depuis le ravin où jhabite, je vante votre talent de femme adulte
et autonome.
Paloma, vous êtes évidemment cette femme qui disparaît, celle qui sefface dans un mouvement
passionné, en emportant ses souvenirs avec elle: un poudrier, un stylo fétiche, un carnet
dadresses, un oiseau en papier. Vous emportez des petits souvenirs, ceux qui ont le plus
dimportance, comme si elle emportait tous les détails de lunivers.
Vous ne mavez pas vu, pas un signe, tant pis pour moi, mes bagages sont trop lourds. Avec la
force du silence, dans le secret, comme un objet protégé, être.
Etre là.
«Dans mon lit la rémanence de ce rouge vif sur vos lèvres serrées, maquillage pour toujours.»
Femme de pourpre sur une terre docre, femme chromatique en harmonies croisées, femme du
Sud aux teintes chaudes et gravités ténébreuses, vous êtes une femme de soleil, née de cette
relation étrange qui se crée quand lombre croise la lumière.
Evidemment locéan qui nous sépare est rempli de courants contraires mais, dans le décor dun
théâtre rococo, nous sommes les acteurs vibrant dune comédie à étage, notre ligne nest jamais
tracée à lavance et chaque seconde suggère un nouveau suspens. Quand un nouvel espace se
révèle, un autre veut quon loublie.
Paloma, vous avez disparu dans la foule du John Fitzgerald Kennedy Airport, mais je vous
respire encore avec un infini plaisir.
Indépendante et riche, comme cette autorité qui se lit sur votre visage digne. Madame Picasso.
Descendance en ascendance. Paloma Picasso. Lhonneur comme une résistance, et la vie qui
sarrête comme un fragment dinstant figé dans lintensité de votre regard.
Je suis resté là, un peu coi.
Vous êtes celle qui enlève son gant, celle qui laisse tomber un pétale sur le sol, celle qui investit
linconscient ou qui sévade par les fenêtres de limaginaire, mais ce jour là, vous navez rien
laissé glisser que j ai pu ramasser,
vous preniez lavion; et nous nous sommes croisés.
CharlElie Couture
La volupté.
La volupté cest se laisser aller / se laisser glisser / bouger en apesanteur / nager dans une eau
lourde et retrouver les délices amniotiques,
la volupté cest souvrir doucement / boire lautre sans compter, «irré-mais-diablement» , en
dehors de toute référence morale, perdre pied pour le prendre encore,
la volupté cest flotter dans la mousse, dodeliner à la surface dun lac enchanté comme une bouée
en forme de Vénus hottentote / goûter une crème tiède / assis dans un bain de boue, te caresser à
genoux /
la volupté cest se gonfler lâme dabsolu / se sentir immensément léger et sélever, enfin détaché
des attractions terrestres, se voir décoller comme une poupée dhélium qui lâche les amarres de la
réalité.
CharlElie
Paris
Mars 1994
Fax to: Laurence Morel
Paris Capitale
CharlElie
Ascendant: Scorpion
Couleur des yeux: Vert
Bac: AC7bis (Arts Plastiques)
Il aime: travailler le matin, rire, boire et manger bien autant que bien manger
Il déteste: les machos misogynes, attendre quelquun, ou recevoir un ordre
Défauts: «Chipote» sur des détails, rigoureux.
Qualités: Sens de lhumour et résistance.
Plats préférés: Escargots de Bourgogne ou potage Thaïlandais, etc.
Hobbies: Tennis, moto, pêche à la ligne
Petites manie: Ferme les portes de placard avant de se coucher
Film préféré: Les sept samouraïs
Acteur préféré: Paul Newman, Michel Simon
Chanteur/Musicien préféré: Ray Léma, Bob Dylan, Ray Charles, Brian Eno
Ecrivain: Le Clézio
Ce quil regarde à la télé: Documentaires, sports (boxe, tennis)
Meilleur souvenir: La première fois quil a pris lavion.
Baisers
1
Il tournait en rond.
- L'amour est le mot le plus dur concernant les drogues du bonheur, disait-il en levant les bras au
ciel. Dans le transistor posé sur une étagère on entendait une musique lente, et le chant dun
oiseau moqueur. Elle sest jetée sur lui.
- Tu ne sais jamais ce que tu veux, tu es un monstre égoïste, un pacha monomaniaque, un.
Il la prise dans ses bras, comme toujours: ils sinjuriaient outrageusement, ils se condamnaient
aux pires damnations,
et ça finissait par un long baiser.
2
Je conduisais.
Elle a appuyé sa petite tête contre mon épaule. Sa main poisseuse sest écrasée contre ma joue;
elle appuyait dans lintention de me faire tourner la tête.
Pour quelques centimètres carré de peau, elle était prête à risquer un accident, elle a dit:
- Une bise, papa.
3
... un train n'en finissait pas de passer.
- As tu jamais imaginé le destin de ceux que tu as croisés au cours de tes voyages, demanda-t elle.
La pluie battait les carreaux.
Elle me racontait sa vie, des morceaux de son existence, fragments épars. Les années avaient
passé. Maintenant elle avait trois enfants et son mari gérait une scierie.
Peut être qu'il l'attendait en bas une hache à la main,
peut être qu'il allait pousser la porte violemment, entrer dans la pièce en soufflant, et dun seul
coup il fendrait mon crâne comme une bûche,
mais aussi peut être qu'il dormait pendant que j embrassais sa femme.
4
Il se voulait beau, et mettait lhygiène de son côté. On entendait lécoulement de ses ablutions
dans la salle de bains.
- Tu connais Desmond Morris,
demanda-t elle, le menton appuyé sur les coudes, allongée sur le grand lit rond qui faisait partie
de la suite quils venaient de louer pour leur nuit de noce:
- Cest le gars du «Singe nu» ?
- Ecoute ce quil a écrit aussi:» Le visage humain possède le réseau de muscles le plus complexe,
et le plus développé de tout le monde animal.»
Il se fit une grimace à lui-même devant le grand miroir.
Elle regardait dans un reflet, les expressions de son primate adoré qui retournait aux origines, ça
la faisait sourire.
Comme une jeune épouse amoureuse elle sest approchée sur la pointe des pieds.
Ses lèvres écrasées contre la porte vitrée de la salle de bain, elle a fait toc, toc avec sa bague,
et il a embrassé la vitre.
5
Ca n'allait pas. Lui, le héros toujours vainqueur, un peu bravache, un peu frimeur, il était cassé, et
c'était pas du cinéma.
Il venait de se séparer de son idole, sa préférence décolorée.
- Ma chair, ma raison, ma ligne dhorizon.
Jai demandé:
- Il est parti loin?
Il a regardé ses doigts, les ongles rongés, rognés jusquà la phalange, il a dit
- Non, je ne pense pas quil soit loin, il est parti bosser, É simplement, il m'a quitté.
- Tes sûr?
- Plus que sûr, le goût de son baiser a changé.
6
Son mari était mort. Tant pis, tant mieux.
Dans sa maison construite au bord du bois,
immobile dans un fauteuil mobile, elle caressait un chien, un chien dappartement.
- Makwa mon ami, Makwa mon seul ami, glissait-elle dune petite voix en le pouponnant toute la
journée.
Avec ses grandes chaussettes en laine marron foncé comme ce ciel du Nord et ses dents déjantées
comme des cailloux dans la boue, elle vénérait l animal:
- Mon petit dieu, toi au moins tu ne bois pas.
La malheureuse amoureuse embrassait son caniche. Elle embrassait mille fois par jour la truffe de
son amant compensateur qui la léchait en retour.
Baisers perdus, baisers gagnés, baisers adultes ou baisers tordus, les deux mammifères
échangeaient entre eux toute la lenteur humaine ou la tristesse poilue de leurs vies de chiens.
7
On avait roulé longtemps sans voir personne, finalement on s'est arrêtés sur le parking d un
restaurant isolé, une construction basse, collée à la neige fondante, sur le bord de la route.
Avec son enseigne rouge et le juke box qui clignotait, ça faisait une lumière bizarre à l'intérieur.
Il ny
avait personne dans cet endroit, un peu trop grand, juste une serveuse volante et un trucker
énorme affalé dans un coin.
Elle ne faisait rien tout en faisant semblant de faire quelque chose, ranger des verres par exemple.
Tout d'un coup le chauffeur de cent kilos s'est mis en mouvement. Comme une forme primitive
en évolution lente, un animal issu des marais, un gros loup garrou qui soudain se réveille une nuit
de pleine lune, il a pointé un doigt vers la fille en marmonnant:
- Hey ! Toi ! Suces tu pour une bière ?
Elle a tourné la tête sans une parole, mais ses yeux crachaient le feu et ça voulait dire:
- Tapproche pas si tu ne veux pas mourir, tapproche pas de moi,
si mon homme tentend tu disparaîtras,
un seul souffle de lui et tu te consumeras sur place,
Le gros semi remorque sest reposé tout entier sur le grand tabouret, puis il ma dit en râlant:
- É jamais je ne pourrais lutter contre ce diable dhomme, cet ange déchu, ce maudit démon à la
langue fourchue qui lembrasse tous les matins.
8
5
Elle sappelait Hélène. Depuis un mois, jimplosais quand je la voyais. Mon âme en souffrance et
mon cur malheureux, je me sentais mal à laise emmêlé dans le nud des scrupules tant javais
envie delle; mais Hélène était plus âgée que moi et je ne trouvais pas le courage de lui avouer
mon sentiment.
Demain, on reprendrait un bus pour remonter dans lEst, il ne restait plus beaucoup de temps,
juste quelques heures en sursit avant lultime séparation, quelques instants à passer lun près de
lautre dans le secret de cet amour camouflé. Finalement jai dit:
- Hélène, je voudrais te montrer quelque chose.
Nous avons laissé les autres aux différentes tâches quotidiennes, et nous avons marché quelques
mètres à lécart sur ce chemin de rocaille, puis elle sest arrêtée:
- Je ne vois pas pourquoi tu perds ton temps, il est inutile daller plus loin, tu sais.
Jai bredouillé:
- Mais,
On sest regardé pendant une minute, une minute interminable, finalement elle a dit:
- Vas y puisque tu ne penses quà ça.
- Moi?!
Elle a fermé les yeux et tendu les lèvres.
Fin juillet, il faisait chaud, étrangement chaud.
Lesprit tourbillonnant au dessus de nous deux, sur ce chemin trop sec au milieu de nulle part, la
fièvre dans le sang et le corps en sueur on a rejoint les autres quelques instants plus tard mais je
ne pouvais pas cacher mon sourire de prince,
un prince de douze ans avec la gorge sèche, qui se prend pour un homme avec les mains
tremblantes,
et toute la nuit encore dans mon sac de couchage je frissonnai dextase après ce premier baiser
tant lémotion fut grande et ma vie différente pour toujours et à jamais.
CharlElie.
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